Retour
Zizi l'Existentialiste

    25 avril 1950, le grand amphithéâtre de la Sorbonne, avec ses fresques pompeuses, présente un aspect plus solennel que d'habitude. Une centaine de personnages extrêmement graves ont pris possession des gradins. Il n'y a pas besoin de les observer longtemps pour se rendre compte qu'il ne s'agit pas d'étudiants. La plupart d'entre eux ont les cheveux blancs ou fortement grisonnants, d'autres arborent une calvitie prononcée. En face, sur l'estrade, ont pris place une dizaine d'autres messieurs, qui affichent un air de plus grande gravité encore.
    C'est que les circonstances sont tout à fait exceptionnelles. Ce 25 avril, vient de s'ouvrir à Paris le premier congrès international de criminologie depuis la guerre. Des quatre coins du monde sont arrivés tout ce que la médecine légale et la psychologie criminelle comptent de sommités...
    Il est onze heures du matin. La tribune est occupée par un médecin français. Son âge vénérable n'empêche en rien la fermeté de ses propos. Il est en train de s'en prendre à l'orateur qui l'a précédé.
    - Mon éminent collègue vient de vous dire que la prédisposition anatomique au crime résultait d'une lésion au niveau du troisième ventricule du cerveau. J'ai le regret de dire que ce n'est pas exact. Il ne peut s'agir que d'une lésion au niveau du deuxième ventricule !
    Cette prodigieuse nouvelle fait passer un frisson dans l'assistance. Chacun comprend immédiatement la portée de la controverse. Il y a des murmures remplis d'excitation. On sent que deux camps sont en train de se former : les tenants du deuxième ventricule et les partisans du troisième.
    Le professeur déplie une planche en couleur représentant le cerveau humain et commence un long exposé rempli de termes compliqués. Ce qui, dans le fond, est normal, un savant se devant d'employer des termes savants...
    Et c'est à cet instant précis qu'a lieu l'extraordinaire. Dans le couloir, de l'autre côté de la porte vernissée, un remue-ménage se produit. Il y a des cris, puis cinq détonations, puis un bruit de chute. L'orateur, désorienté, s'arrête au milieu de son exposé. Après un moment de flottement, les plus courageux des congressistes se lèvent pour voir ce qui se passe, suivis du reste de leurs collègues.
    Un des criminologistes ouvre la porte et recule horrifié : par terre, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans gémit faiblement. Il perd son sang en abondance par plusieurs blessures. Un peu en retrait, un autre jeune homme s'appuie contre un mur. Il est très brun et très pâle. A la main, il tient un revolver encore fumant.
    Il se dirige vers celui des congressistes qui se trouve le plus près et lui remet son arme. Il semble tout à fait maître de lui.
    - Voilà, c'est fait. Je ne regrette rien.
    Le criminologiste reste hébété, les bras ballants, sans prendre le revolver que lui tend le jeune homme et s'écrie, comme s'il venait tout à coup de comprendre :
    - Mais, mon dieu, c'est un crime !...

    Plusieurs congressistes, qui sont médecins légistes, se penchent sur le blessé. Et pour une fois, leurs avis sont concordants. Aucun centre vital n'a été atteint. Le blessé peut s'en tirer à condition de faire vite, car l'hémorragie est importante.
    D'autres de leurs collègues sont allés téléphoner à la police, qui arrive sans tarder. Le blessé est emmené en ambulance tandis que le meurtrier, menottes aux poignées est conduit au commissariat.
    Les savants commentent encore quelque temps l'extraordinaire événement qui vient de troubler leur colloque puis, comme les cas particuliers, si impressionnants soient-ils, doivent s'effacer devant les vérités générales, ils en reviennent bien vite au point où ils en étaient restés.
    - Je disais donc, chers collègues, que c'est au niveau du deuxième ventricule...
    - Ah, permettez ! Il s'agit bel et bien du troisième ventricule...

    Au commissariat du 5ème arrondissement, le commissaire Martin commence sans tarder l'interrogatoire du suspect.
    - Vous vous appelez ?
    - André Maresco.
    - C'est pas français, ça...
    - Non, je suis Roumain. Je suis né à Bucarest en 1925. J'ai quitté mon pays en 1947.
    - Profession ?
    - Etudiant à la Sorbonne. Je prépare une licence de philosophie.
    Le jeune homme regarde intensément le commissaire. Il a des yeux fiévreux et quelque peu inquiétants, les joues creuses, un teint blanc, que renforce la noirceur de ses cheveux. Il parle d'une voix passionnée :
    - Je ne regrette pas ce que j'ai fait. Mais je tiens à vous dire tout de suite que je n'ai agi que par aversion métaphysique !
    Le commissaire Martin met quelque temps avant de réagir. Il vient de terminer une enquête particulièrement difficile, à l'issue de laquelle il a pu mettre sous les verrous la bande à Nénesse, un groupe de redoutables perceurs de coffres-forts. Alors, évidement, le contraste est brutal.
    - Vous avez bien dit "aversion métaphysique" ?
    André Maresco s'anime plus encore.
    - Oui, un dégoût philosophiquement, si vous préférez. Je n'ai fait que supprimer un être philosophiquement néfaste. D'ailleurs, vous n'avez qu'à faire votre enquête. Tous ses professeurs vous confirmeront que Pavel Cosevski rejetait en bloc l'oeuvre de Sartre et l'existentialisme.
    - Vous voulez dire que vous avez tiré sur lui uniquement parce qu'il n'aimait pas Jean-Paul Sartre ?
    Le jeune homme répond sans hésitation, d'un ton de défi :
    - Absolument !
    Le commissaire Martin décide d'arrêter là l'interrogatoire. Il n'obtiendra rien de plus de ce Maresco. Il s'agit de garder la tête froide, de mener une enquête sérieuse, "aversion métaphysique" ou pas, existentialisme ou pas...
    En ce milieu de l'année 1950, il est incontestable que l'existentialisme est à la mode. Il n'a, d'ailleurs, bien souvent, qu'un rapport lointain avec la pensée sartrienne. C'est le mot sous lequel la jeunesse exprime à la fois son appétit de vivre, sa crainte de l'avenir et son angoisse, qui sont de toutes les générations et de toutes les époques.
    Alors, pense le commissaire Martin, c'est peut-être un prétexte commode pour dissimuler un autre mobile. Quoique cette idée de choisir un congrès de criminologie comme cadre d'un meurtre semble effectivement le fruit d'un esprit déséquilibré...
    De toute façon, le commissaire décide de mener l'enquête à sa manière, c'est-à-dire traditionnellement. Il commence par se rendre au domicile d'André Maresco : une chambre d'un immeuble vétuste sur la Montagne Sainte-Geneviève, en plein Quartier latin.
    La perquisition s'avère fructueuse. Elle semble confirmer, en effet, l'image que veut donner de lui-même le Roumain : celle d'un jeune philosophe intransigeant et exalté. Aux pieds du lit défait, le sol est jonché d'ouvrages théoriques : l'oeuvre complète de Sartre et d'autres du même genre. De toute évidence, c'étaient ses seules lectures.
    Et surtout, sur la petite table qui servait de bureau à l'étudiant, le commissaire trouve une lettre, posée en évidence :
    Je reconnais avoir eu l'intention de tuer Pavel Cosevski, mon condisciple à la Sorbonne. J'ai agi avec préméditation, une longue préméditation. Je suis prêt à recevoir la peine que je mérite. Mais j'affirme n'avoir agi qu'en vertu de considérations philosophiques.
    Le commissaire emporte la lettre, qui va constituer un des éléments principaux du dossier. Avouer par écrit sa préméditation n'est pas commun, surtout quand on sait quelle circonstance aggravante cela constitue auprès des juges... A moins, justement, que cela ne soit interprété comme une preuve de déséquilibre mental et donc d'irresponsabilité.
    En quittant la petite chambre sordide, le commissaire sait qu'il se trouve en face d'un criminel presque unique en son genre. Ou c'est un exalté d'une nature peu banale qui tue un de ses camarades pour une simple divergence philosophique, ou bien c'est un assassin particulièrement machiavélique qui a préparé toute une mise en scène dans le but qu'on le croie fou...
    Une personne a peut-être la réponse à cette question : la victime elle-même. Le commissaire Martin a fait prendre des renseignement à son sujet. Pavel Cosevski est bien étudiant à la Sorbonne. Il suit les mêmes cours qu'André Maresco, et il a quitté son pays en même temps que lui. Mais il est loin d'être en état de parler, si cela arrive un jour. A l'hôpital, les médecins sont réservés :
    - L'opération a réussi, mais il n'est toujours pas sorti du coma. Nous ne pouvons pas nous prononcer...
    Alors, le commissaire continue son enquête. La concierge de la Montagne Sainte-Geneviève lui a dit qu'André Maresco était un habitué du Tabou, la fameuse cave de Saint-Germain-des-Prés. Il s'y rend sans tarder.
    Le nom d'André Maresco ne dit rien aux employés, mais sa photo produit un résultat immédiat. Une jeune serveuse le reconnaît tout de suite.
    - Ah, mais c'est Zizi l'Existentialiste ! Dans le fond cela ne m'étonne pas qu'il ait fait une bêtise.
    - "Zizi l'Existentialiste", dites-vous ?
    - Je comprends que vous soyez surpris. Ici, tout le monde est existentialiste. Mais lui, il voulait l'être plus que les autres. Il n'arrêtait pas de nous faire des discours comme quoi il fallait tuer tous ceux qui ne pensent pas comme nous.
    La serveuse baisse un peu le ton :
    - Vous savez, des originaux, on ne voit que cela, ici. Mais lui, Zizi, j'ai toujours pensé qu'il était vraiment fou.
    En regagnant son bureau, le commissaire est troublé. Il aurait plutôt parié pour un simulateur. Mais tous les résultats de son enquête montrent en Maresco un déséquilibré, un être à la tête peu solide à qui quelques idées ont tourné l'esprit.
    Même le lendemain même, son impression est confirmée par l'entretien qu'il a avec le psychiatre chargé d'examiner le meurtrier. Celui-ci, un homme d'âge respectable, faisait évidemment partie du colloque de la Sorbonne. Il a été témoin du drame. Pourtant, ce n'est pas la cause de son excitation quand il rencontre le commissaire. Il semble même avoir tout à fait oublié que le crime s'est déroulé à quelques mètres de lui.
    - Commissaire, nous sommes en présence d'un cas d'un grand intérêt. J'ai interrogé André Maresco dans sa cellule. Il m'a appris qu'il avait fait une chute de cheval à l'âge de six ans. Il s'est blessé à la tête. J'ai donc ordonné la série la plus complète possible d'examens du cerveau.
    - Vous pensez qu'ils pourront nous livrer la vérité ?
    Le médecin, réplique comme si c'était une évidence.
    - Mais bien sûr ! Ces examens nous diront si la lésion a eu lieu dans le deuxième ou le troisième ventricule...
    Le commissaire Martin ne se rend pas très bien compte de l'importance de cette précision, mais il remercie tout de même le médecin. Tout ce qui apparaît, à son niveau du moins, c'est qu'André Maresco, dit "Zizi l'Existentialiste", semble effectivement très perturbé mentalement.

    En fait, seul Pavel Cosevski, la victime, pourrait le confirmer. Mais aux dernières nouvelles, il est toujours dans le coma et son état ne s'améliore pas. S'il meurt, il y aura peu de chance de connaître la vérité...
    Heureusement, dix jours plus tard, le 5 mai, le commissaire reçoit un appel en provenance de l'hôpital.
    - Commissaire, le blessé de la Sorbonne est hors de danger. Il est sorti du coma. Vous pouvez l'interroger.
    Inutile de dire que le commissaire Martin se précipite à son chevet... Pavel Cosevski n'est pas brillant. Il est terriblement pâle. On voit qu'il a frôlé la mort de près. Le commissaire s'assied avec précaution, en prenant soin de ne pas déplacer le flacon de transfusion.
    - Etes-vous capable de parler ?
    Le blessé fait "oui" de la tête.
    - Pourquoi Maresco a-t-il voulu vous tuer ?
    Pavel répond d'une voix faible, mais sans hésitation :
    - A cause de Vanna...
    Le commissaire sent qu'il touche au but.
    - Qui est Vanna ?
    - Sa maîtresse. Je les ai retrouvés à Paris tous les deux. J'ai toujours été lié avec Vanna. Pour moi, elle n'est qu'une camarade. Seulement, André a toujours été d'une jalousie féroce.
    Le blessé se laisse tomber sur son oreiller. L'effort qu'il vient de faire pour parler l'a épuisé. Le commissaire est conscient qu'il ne doit pas prolonger longtemps l'entretien.
    - Juste une question, Cosevski. Ce que vous me dites, c'est une impression ou bien vous en êtes sûr ?
    De nouveau, le blessé s'agite.
    - J'en suis sûr ! Il me l'a dit au moment de tirer : "Tu vas payer ta trahison. Vanna ne sera jamais à toi !".
    - Et il n'a pas parlé de divergence philosophique ?
    Pavel Cosevski a un sourire faible.
    - Il n'aurait jamais tiré pour cela. Nous n'étions pas d'accord, mais c'était plutôt un sujet de plaisanterie entre nous.
    En quittant l'hôpital, le commissaire Martin pousse un grand soupir de soulagement. Son intuition ne l'avait pas trompé. André Maresco était bien un simulateur. Il a déguisé un crime passionnel en crime de déséquilibré... "Une longue préméditation" avait-il écrit dans le mot qu'il avait laissé dans sa chambre : c'est le moins que l'on puisse dire. Cela faisait des mois, des années, qu'il y pensait. Celui qui se faisait appeler "Zizi l'Existentialiste" s'est appliqué, jour après jour, à donner de lui l'image d'un jeune homme exalté et dérangé. Jusqu'à la touche finale, le trait de génie : attirer son ami à la porte du congrès de la criminologie pour tirer sur lui. Après tout cela, comment ne pas le prendre pour un fou ?...
    Le commissaire fait venir André Maresco dans son bureau. Le jeune étudiant a toujours son regard fiévreux et passablement inquiétant. Le commissaire attaque l'interrogatoire.
    - Pavel Cosevski a parlé. Je sais pourquoi vous avez agi. A cause de Vanna, votre maîtresse !
    Mais le criminel n'a pas la réaction attendue. Il se contente de hausser les épaules.
    - Vanna n'était qu'un prétexte. Je vous l'ai dit, j'ai tiré sur Pavel uniquement par aversion métaphysique.
    Et le commissaire Martin a beau insister, il ne peut pas en tirer davantage.
    L'interrogatoire de Vanna ne donne rien non plus. Elle assure qu'il n'y a jamais rien eu entre Pavel Cosevski et elle. D'ailleurs si André était jaloux, il n'a jamais paru soupçonner spécialement son camarade. En revanche, elle confirme qu'il tenait souvent des discours philosophiques exaltés.
    Cette fois, l'enquête est terminée. Le commissaire Martin est moins affirmatif en ce qui concerne Maresco. Est-il un simulateur ?
    Est-il sain d'esprit ? Il ne sait plus très bien. De toute manière, ce n'est pas à lui d'en décider, c'est au tribunal...

    Le procès d'André Maresco s'ouvre en décembre 1950. L'attitude de l'accusé, qui proclame haut et fort ses convictions philosophiques, crée une certaine sensation. Les juges et les jurés n'y voient pas très clair. En fait, ils attendent le témoignage du psychiatre pour se faire une opinion.
    Et ce dernier est on ne peut plus affirmatif : André Maresco ne jouit pas de toutes ses facultés mentales. L'origine doit en remonter au choc sur la tête qu'il a eu à l'âge de six ans. De toute façon, qu'il s'agisse d'exaltation philosophique ou de jalousie maladive, le résultat est le même : André Maresco a une personnalité paranoïaque.
    Le président pose, bien entendu, la question que tout le monde attend :
    - Vous ne pensez pas qu'il ait pu simuler la folie pour se faire déclarer irresponsable ?
    La réponse du praticien est nette :
    - Le fait de simuler la folie pendant des années est déjà un symptôme inquiétant.
    André Maresco a été déclaré irresponsable par les jurés de la Seine et a pris la direction d'un asile psychiatrique. Il y avait, pourtant, un point que le médecin n'avait pas précisé devant le tribunal : est-ce que l'accusé présentait une lésion au deuxième ou au troisième ventricule du cerveau... Mais dans le fond, cela n'avait peut-être pas une réelle importance.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée