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Les rêves du sergent

    Le sergent Peter Reynolds conduit plus vite que de raison au volant de sa Volkswagen dans les rues de Nuremberg. Est-ce parce qu'il vient de boire trois bières au bar, près de la base américaine ? Il sait bien que non. S'il va si vite, c'est pour essayer d'échapper à quelque chose qui ressemble au destin.
    Il pleut, ce 28 février 1969. Le bruit lancinant des essuie-glaces produit un effet énervant et endormant à la fois. Les rues tristes et froides de Nuremberg se succèdent les unes après les autres. Dans une dizaine de minutes, il sera chez lui, avec sa femme Frida et sa fille. Une fois là, Peter Reynolds sait qu'il ne lui arrivera plus rien.
    Il a trois mois à tenir jusqu'à la fin de son engagement dans l'armée américaine. Dans trois mois, il aura accompli vingt ans. Il se retirera avec sa famille aux Etats-Unis et là, il se sentira en sécurité, peut-être.
    Le sergent Reynolds serre les dents. Ils ne sont pas encore finis, ces trois mois ! Pour commencer, il y a ces dix minutes qui le séparent de chez lui. Et il peut s'en passer des choses, en dix minutes !...

    Le sergent Peter Reynolds sent son attention se relâcher, sa vue se brouille un peu. Des souvenirs remontent dans sa mémoire. Il aurait voulu les chasser, mais il n'y a rien à faire.
    Un nom s'impose à lui. Un nom et un visage. Celui d'une femme blonde, les cheveux coupés très courts, avec ce sourire qui ne ressemble à aucun autre, un sourire ironique, sûr de lui, qui l'a toujours mis mal à l'aise. Reynolds, malgré lui, se prend à prononcer à haute voix dans sa voiture :
    - Judy !
    Judy, sa première femme, où est-elle en ce moment ?... Quelque part aux Etats-Unis, sans doute, et peu importe. Depuis plusieurs années, elle est là, avec lui, presque chaque jour, et surtout chaque nuit !
    Reynolds avait dix-neuf ans. C'était en 1949. Ses débuts dans la vie n'ont guère été brillants. Après des études médiocres, il s'est tourné vers la seule carrière qui lui semblait possible : l'armée. Et c'est alors qu'il a rencontré Judy MacMillan.
    Elle n'était pas spécialement jolie. Elle était serveuse dans un bar près de sa base. C'est sans doute parce que beaucoup de ses camarades de régiment voulaient faire sa conquête qu'il a mis son point d'honneur à l'avoir à lui. Et il a réussi ! Deux mois plus tard, Judy acceptait de devenir sa femme... Elle l'est restée un an, un an de cauchemar !
    Lui, dans le fond, il n'était encore qu'un enfant, tout juste passé de l'école à l'armée. Et elle a profité de sa faiblesse, elle s'en est délectée. Dès le début, elle a montré qu'elle entendait tout diriger dans le ménage. Elle prenait toutes les décisions, même les plus infimes. Une véritable tyrannie ! Peter s'est laissé faire, tant par lâcheté que par irrésolution.
    Un jour de fin 1949, elle est allée plus loin encore. Quand il est rentré, elle lui a dit en lui montrant le canapé de la salle à manger :
    - Ce soir, tu dormiras là !
    Cette fois quand même, Peter a protesté. Il a crié, il s'est emporté.
    - Judy, nous sommes mariés. Tu n'as pas le droit ! Qu'est-ce que cela veut dire ?
    Mais Judy avait ce petit sourire ironique qui avait le don de lui faire perdre tous ses moyens. Elle a répliqué calmement :
    - Inutile de discuter. J'ai décidé, c'est tout. Et à partir d'aujourd'hui, ce sera comme ça.
    Peter Reynolds n'a jamais osé avouer cette humiliation à ses camarades. Mais intérieurement, il n'en pouvait plus... Et un jour, le drame a éclaté. Il est rentré de la caserne plus tôt que prévu. En arrivant chez lui, il a tout de suite senti qu'il se passait quelque chose d'anormal.
    Oui, il y avait un homme avec Judy, dans leur lit. Enfin, dans ce qui était autrefois leur lit...
    Peter se revoit quitter la pièce, mais pas pour fuir, pour chercher son revolver dans le séjour. Il est revenu l'arme au poing. C'est Judy qu'il a cherché à atteindre. Mais il l'a manquée. Il s'est constitué prisonnier tout de suite après et l'autorité militaire l'a mis en prison... Il en est ressorti quelques mois plus tard pour être envoyé en Corée. Entre-temps, Judy avait demandé et obtenu le divorce. Mais Judy n'allait pas disparaître de sa vie, loin de là.
    En Corée, Reynolds s'est conduit admirablement, héroïquement presque. Au plus fort d'une bataille, il a ramené son capitaine blessé en le portant sur ses épaules. Ce qui lui a valu une décoration et ses premiers galons.
    Mais c'est en Corée que s'est déroulé le second drame de sa vie. Un obus a éclaté près de lui. Il a perdu connaissance. Quand il s'est réveillé à l'hôpital, le médecin lui a appris qu'on lui avait retiré un éclat du crâne. Et il a ajouté, avec un sourire rassurant :
    - L'opération a parfaitement réussi. Vous n'aurez aucune trace. Vous serez comme avant...
    Le médecin s'est trompé. A partir de ce moment, des migraines sont apparues, des maux de tête épouvantables que même les médicaments les plus puissants étaient incapables de combattre. Et surtout, avec les migraines, Judy est revenue...
    Désormais, presque chaque nuit, il en rêvait. Des rêves atroces où il la violait, la battait, la tuait. Chaque nuit, il prenait sa revanche sur elle, revanche dérisoire qui lui laissait un goût amer. Car c'était elle encore une fois la plus forte, elle qui empoisonnait sa vie.
    Judy l'a accompagné fidèlement au Vietnam où il a fait trois ans de guerre, à la suite desquels il a été décoré et nommé sergent. Elle ne l'a pas quitté non plus quand il a reçu sa nouvelle affectation à Nuremberg, en Allemagne.
    Quand il a rencontré Frida, en 1968, Peter Reynolds a eu un espoir insensé. Il a cru que le maléfice allait cesser. Frida était, physiquement et moralement, tout le contraire de sa première femme. Elle était aussi brune que Judy était blonde. Et surtout, elle était douce, gentille, attentive, presque soumise. Ils ont eu une fille. Pendant les premiers mois, tous les mauvais souvenirs semblaient avoir disparu. Et puis les migraines ont réapparu et, avec elles, les cauchemars, Judy...
    Oui, Judy toutes les nuits ! Quand il se réveillait en sursaut, il ne savait que répondre à Frida, qui lui posait des questions anxieuses. Il se contentait de balbutier :
    - Ce n'est rien, Chérie... Un mauvais rêve.
    En fait, au fil des jours, ses rêves prenaient un contenu de plus en plus précis. Il prenait Judy en auto-stop, dans sa voiture. Alors il se jetait sur elle, il la violait, puis l'étranglait. A cet instant, il sentait un bien-être immense l'envahir et il se réveillait.
    Peter Reynolds n'a jamais osé parler à sa femme de cette obsession. A présent, il le regrette. Il a eu tort. Frida aurait peut-être pu l'aider. Il aurait dû tout lui dire, surtout depuis le début de l'année, quand il a senti avec horreur que ses rêves ne lui suffisaient plus, qu'un jour ou l'autre il allait être obligé de les réaliser, de passer à l'acte.
    Il a tout fait pour l'empêcher, pour trouver un dérivatif. D'abord, ce furent les prostituées. Pendant plusieurs semaines, il a fréquenté celles des bas-quartiers de Nuremberg. Il en avait honte. Il aimait toujours sa femme. Mais bien sûr, ce n'était pas à cause d'elle qu'il agissait ainsi. C'était pour échapper à ses fantasmes. Il choisissait des partenaires blondes aux cheveux courts qui ressemblaient un peu à Judy. Et dans ses rapports avec elles, il était violent, brutal, dominateur...
    Pourtant, il a dû constater l'inutilité de cette dernière tentative. Les rêves revenaient régulièrement chaque nuit, de plus en plus pressants.
    Peter Reynolds a dû se dire la vérité en face. Il n'y avait qu'un moyen de faire cesser ces cauchemars, de se débarrasser de Judy : la tuer ou, plus précisément, tuer une jeune femme qui lui ressemble...
    En désespoir de cause, il s'est accroché à une idée banale, sa dernière chance : tenir encore trois mois. Dans trois mois, fin mai 1969, il pourrait quitter l'armée, avec une indemnité de trois cents dollars par mois. Ce serait trop bête de tout gâcher par un acte irréparable ! Il fallait tenir, se battre, jour après jour, heure après heure contre la terrible tentation, contre cette force en lui...
    Le sergent Peter Reynolds a lutté de toutes ses forces et il lutte plus encore depuis le début de la journée. En se levant, ce matin du 28 février, il avait une forte migraine. Bien sûr, toute la nuit, il avait fait le même rêve et le rêve avait encore plus d'intensité, de présence que d'habitude : c'était le soir, il rentrait de la caserne dans sa Volkswagen. Il traversait les rues de Nuremberg et là, à un croisement, Judy lui faisait signe. Il s'arrêtait. Judy montait. Alors, il se jetait sur elle, la violait, l'étranglait. Et Judy hurlait de terreur, implorait grâce...
    Peter Reynolds a tout fait pour conjurer le sort, pour empêcher le drame. Avant de partir, il a demandé à sa femme, d'une voix mal assurée :
    - Frida, je ne me sens pas très bien ce matin. Je préférerais ne pas conduire. Si j'allais à la caserne avec le bus, tu pourrais venir me rechercher ce soir avec la voiture.
    Frida a répondu, sans se rendre compte de l'importance de ce qu'elle disait :
    - Tu sais bien que ce n'est pas possible, Chéri, j'ai rendez-vous avec le dentiste, ce soir.
    Le dentiste... C'est vrai, Frida va chez lui une fois par semaine depuis quelque temps. Et il a fallu que cela tombe précisément ce jour-là.
    Tout à l'heure, la même malchance s'est reproduite. Avant de rentrer, il a proposé à John de le raccompagner. John est sergent, lui aussi, et ils sont voisins. Il n'est pas rare qu'ils rentrent avec la même voiture. Mais John lui a dit :
    - Non merci, vieux. J'ai rendez-vous avec ma femme en ville. Nous allons au cinéma.
    Le dentiste, le cinéma : ce sont de petites causes comme celle-là, apparemment dérisoires, qui peuvent entraîner des catastrophes. Peter Reynolds est rentré seul. En passant devant un bar, il est entré. Il avait une envie irrésistible de boire. Et maintenant, il est toujours seul, comme il le craignait, comme dans ses rêves...
    Conduisant nerveusement sous la petite pluie fine, le sergent Peter Reynolds roule vers son destin. Crispé à son volant, il se répète, en serrant les dents :
    - Tenir encore trois mois... Tenir jusqu'à tout à l'heure, jusqu'à la maison.
    Soudain, dans les phares, il voit une femme en imperméable blanc. Malgré lui, il a un cri qui vient du plus profond de son être :
    - Judy !
    La Volskwagen s'arrête en patinant sur le sol mouillé...
    Dans la lumière crue de ses phares, le sergent Reynolds considère le visage de la jeune femme qui lui fait face sur le trottoir : ses cheveux blonds coupés très courts sont ruisselants de pluie. Il lui lance, d'une voix qui tremble un peu :
    - Sale temps, n'est-ce pas ? Est-ce que je peux vous déposer quelque part ?
    Si la jeune femme était craintive ou simplement prudente, elle refuserait et il n'insisterait pas. Pour Peter Reynolds, c'est le dernier espoir. Il est sûr qu'il n'insisterait pas. Il démarrerait d'un coup sec et, dans cinq minutes, il serait chez lui. Mais la jeune femme n'est pas craintive. Elle répond avec un sourire :
    - Je vous remercie. Avec plaisir !
    Et elle s'installe sans aucune gêne à côté de lui. Elle lui sourit, sûre d'elle... Judy aurait agi comme elle à sa place. Elle aurait eu exactement ce sourire. Judy n'avait pas peur des hommes. Elle se sentait tellement supérieure à eux. Et elle l'était. Enfin, elle était supérieure à lui, en tout cas.
    Peter Reynolds s'est mis à rouler sans dire un mot. La jeune femme, surprise par son silence, essaie de détendre l'atmosphère.
    - Je m'appelle Gertrud et vous ?... Vous êtes militaire à la base américaine ?
    Peter ne répond pas aux questions. La jeune femme le regarde, de plus en plus surprise et un peu inquiète, pour la première fois. Et soudain, elle l'entend parler. C'est d'abord un murmure :
    - Judy...
    Puis sa voix est de plus en plus forte. Il se met à hurler :
    - Judy ! Tu es Judy !
    Gertrud a un air d'épouvante. Elle vient de comprendre qu'elle est en danger de mort... Mais il est trop tard. D'une main de fer, l'homme l'a prise par le poignet tandis qu'il continue à conduire de la main gauche. Il a accéléré. La voiture quitte maintenant les faubourgs de Nuremberg, elle se dirige vers la campagne...
    La jeune femme ne dit rien. Elle tente de se faire aussi petite que possible, tandis que l'homme continue à répéter le même prénom d'une voix de fou :
    - Judy !
    Ce qui se passe ensuite, Peter Reynolds n'en gardera par la suite qu'une conscience confuse... Après tout, ce n'était peut-être qu'un rêve. Comment le distinguer des milliers de cauchemars qu'il avait faits jusque-là ? La forêt sombre, déserte, les cris, les supplications de Judy, enfin tremblante, enfin humiliée, et son écharpe de soie autour du cou qu'il a serrée.
    C'est sans prendre aucune précaution qu'il s'arrête, quelques minutes plus tard, devant le parapet d'un pont. En dessous, c'est la rivière Peignitz. Avec difficulté, il tire le corps de la jeune femme hors de la voiture et le fait basculer dans le vide. Il y a un temps qui lui semble interminable et un bruit d'eau. Gertrud Kirchen, jeune étudiante de dix-neuf ans, ne terminera jamais son droit. Elle repose au fond de la Peignitz pour avoir le tort de porter des cheveux blonds un peu trop courts et de n'avoir pas eu assez peur des hommes...
    Peter Reynolds reprend le volant. Pendant qu'il se livrait à sa besogne, plusieurs voitures sont passées, quelques-unes ont même ralenti. Est-ce qu'on l'a vu jeter le corps ? Est-ce qu'on a relevé son numéro minéralogique ?... Dans le fond, il s'en moque. Il est trop tard à présent.
    Un quart d'heure plus tard, il est chez lui. Frida s'inquiète de ce retard inhabituel. Peter lui répond simplement qu'il est fatigué et qu'il veut se coucher tout de suite. Comme il lui avait dit le matin qu'il ne se sentait pas bien, Frida n'insiste pas.
    Une fois dans son lit, Peter Reynolds s'endort comme une masse. Et, pour la première fois depuis des mois, il a un sommeil paisible. Il ne rêve pas de Judy...
    Trois jours s'écoulent, trois jours que Peter vit dans un calme étrange. Il y a bien un vague souvenir qui le tracasse, le sentiment d'une menace, d'une catastrophe imminente, mais il n'essaie pas d'approfondir. Il est en paix, enfin !
    Le matin du troisième jour, on sonne à sa porte. Un officier de police allemand s'encadre dans la porte, entouré de deux hommes.
    - Monsieur Reynolds ? Nous aurions quelques questions à vous poser.
    Un instant, le sergent se demande sincèrement ce que cela veut dire. Et puis quelques images confuses lui reviennent... Ah oui, Judy... Mais ce n'était qu'un rêve, un vieux rêve !
    Tandis que Frida regarde, angoissée, les policiers, Peter se tait, l'air absent.
    L'officier commence son exposé :
    - Le corps d'une jeune fille a été retrouvé avant-hier dans la Peignitz. Elle a été étranglée. Or, un témoin a vu un automobiliste jeter le corps du parapet d'un pont. Il a noté le numéro de la voiture...
    Le policier se penche vers lui. Il lui dit d'une voix douce :
    - Et c'est la vôtre, monsieur Reynolds.
    Peter Reynolds ne réagit pas. Il murmure :
    - Judy... Je ne voulais pas la tuer.
    Le policier a un instant de surprise. Il ne s'attendait sans doute pas à des aveux aussi rapides. Il rectifie :
    - Non, Gertrud... La victime s'appelait Gertrud Kirchen.
    Mais Peter Reynolds secoue la tête. Il est rentré dans son rêve.
    - C'était Judy !
    - Et qui est Judy ?
    - Ma femme. Enfin, ma première femme.
    L'officier est de plus en plus surpris.
    - Voyons, monsieur Reynolds, pourquoi votre première femme serait-elle venue ici, en Allemagne ?
    Alors Peter Reynolds éclate de rire, d'un rire nerveux qui le secoue comme une feuille.
    - Bien sûr, elle est venue ! Elle est partout. Vous ne connaissez pas Judy...
    Peter Reynolds n'a pas été jugé. Les psychiatres l'ont reconnu irresponsable au moment du crime. Il a été interné dans un asile. Désormais, c'était aux médecins et à la science de lutter contre les rêves du sergent et l'image de Judy.

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