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Les pois de senteur

    20 septembre 1921. Monsieur Shipman est, comme d'habitude, dans sa serre au fond de son jardin à Greenpark, petite ville de l'Indiana, Etats-Unis.
    Franklin Shipman cultive les pois de senteur. Le pois de senteur est une fleur rare en Amérique et Franklin Shipman, dont c'est la passion, en est devenu un véritable spécialiste. Les coloris pastel qu'il obtient sont des merveilles.
    - Franklin !...
    Franklin Shipman émerge d'un massif qui le cachait tout entier. Il faut dire qu'il n'est pas bien grand ; il est même chétif. C'est un petit homme de cinquante-cinq ans au regard apeuré derrière de grosses lunettes de myope, à la calvitie déjà très avancée. Il travaillait dans l'administration des Finances et a bénéficié d'une retraite anticipée en raison d'une grave affection cardiaque.
    - Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ?
    La chérie en question, qui vient de faire irruption dans la serre, répond au prénom de Mollie Shipman, cinquante ans, est aussi caricaturale que son mari, mais dans l'autre sens : un mètre quatre-vingt, quatre-vingt kilos, des épaules de déménageur, un menton carré et une voix caverneuse qu'elle fait remarquer tous les dimanches à l'église. Car Mollie Shipman est très pieuse. C'est même elle qui préside l'association féminine des "Rubans blancs" dont le but est la stricte application des lois sur la prohibition. Mollie et ses consoeurs traquent les débits clandestins dans toute la région et les dénoncent à la police. C'est cette activité qui occupe toutes les pensées de Mollie Shipman, son mari étant, pour elle, égal à zéro.
    - Je vais au thé de Mrs Brahbam. Tu laveras les carreaux de la cuisine et tu battras les tapis de l'entrée.
    Franklin Shipman bredouille :
    - Bien, ma chérie...
    Et se hâte de disparaître derrière ses pois de senteur. Dix minutes se sont à peine écoulées qu'une seconde injonction retentit :
    - Franklin !
    Le nouvel envahisseur de la serre est aussi à sa place parmi les pois de senteur qu'un éléphant dans un magasin de porcelaine. Wilbur Adamson est le petit frère de Mollie - enfin disons son frère cadet puisqu'il a trente-cinq ans. Mais pour le reste, c'est sa soeur en homme, c'est-à-dire avec la pointure au-dessus : un mètre quatre-vingt quinze, cent dix kilos. Il y a trois ans que ce charmant jeune homme est venu chez sa soeur et, à la grande joie de celle-ci, il a trouvé l'endroit agréable et a décidé d'y rester. Afin d'exercer son métier de professeur de culture physique, il a transformé le rez-de-chaussée du pavillon en gymnase : punching-balls, barres parallèles et haltères ont ainsi remplacé le mobilier des Shipman.
    - Franklin ! Je vais m'entraîner. J'attends un client à cinq heures, tu le recevras.
    Et Wilbur Adamson, sac au dos, en survêtement, s'en va en petites foulées.
    Dès qu'il est parti, Franklin Shipman dépose ses outils de jardinage, met son chapeau, ferme la serre à clé et s'en va d'un pas pressé. C'est qu'il n'y a pas de temps à perdre. Après un assez long trajet dans les rues de Greenpark, il arrive devant une épicerie d'aspect modeste. Le patron, un rouquin d'une cinquantaine d'années, est seul dans son établissement. Franklin lui demande à mi-voix :
    - Tommy, il y a du monde dans l'arrière-boutique ?
    - Ben... comme d'habitude.
    - Fais-les partir tout de suite. Il va y avoir une perquisition.
    Le prénommé Tommy fait la grimace :
    - Tu es sûr de ce que tu dis, Franklin ?
    - Absolument. J'ai entendu Mollie téléphoner tout à l'heure à la police. L'avantage d'être une nullité à ses yeux, c'est qu'elle ne se gêne absolument pas devant moi. Tu as un endroit pour planquer le bourbon pendant qu'ils sont là ?
    Tommy donne une tape dans le dos du petit homme :
    - J'ai ce qu'il faut, Franklin. T'inquiète pas. Merci. Tu es un frère.
    Et tandis que Tommy court prévenir les clients de son débit d'alcool clandestin, Franklin Shipman quitte l'épicerie avec la satisfaction d'avoir une fois de plus fait échec à sa femme. Car cela fait plusieurs années que les perquisitions échouent mystérieusement, à la grande perplexité de Mollie et de la police.
    Il a à peine un pas dans la rue qu'il se heurte à Wilbur, coudes au corps, toujours en petites foulées. La déduction n'est pas le fort de Wilbur. Mais lorsqu'il voit Franklin sortir de l'épicerie, il comprend aussitôt :
    - Alors, c'est toi qui les renseignais !
    Franklin voudrait protester mais Wilbur Adamson ne lui en laisse pas le temps. Il sort de son sac deux paires de gants de boxe et en tend une à son beau-frère :
    - Mets-les et bats-toi !
    Franklin est horrifié.
    - Mais je ne veux pas me battre !
    Malgré ses supplications, Franklin est bien obligé d'accepter ce combat inégal. Et, devant les consommateurs qui sont sortis de l'épicerie, la correction commence... Quand le petit homme n'est plus qu'une loque tuméfiée et sanguinolente, Wilbur l'envoie à terre d'un dernier crochet.

    18 novembre 1921. Après un mois d'hôpital, Franklin Shipman a fini par se remettre des coups de son beau-frère. Depuis, la vie a repris comme avant. La culture des pois de senteur est même devenue pour Franklin autre chose qu'un simple délassement. Plusieurs fleuristes lui ont fait des propositions intéressantes. A tel point qu'il a dû construire une seconde serre et engager un aide : Gilbert Davis, un retraité sexagénaire dont il a fait la connaissance à l'épicerie de Tommy.
    Au début, Mollie Shipman, que la trahison de son mari avait rendue folle furieuse, s'était opposée à ce projet, mais lorsqu'elle a compris qu'il pourrait rapporter des bénéfices substantiels, elle a accepté. Bien entendu, le malheureux mari n'a jamais vu un sou des sommes gagnées par ses soins, l'ensemble du budget familial étant géré par Mollie.
    Ce jour-là Franklin Shipman, d'habitude si calme, si indifférent à tout, semble en proie à une violente agitation. Il fait irruption dans la serre en brandissant une lettre. Gilbert Davis ne reconnaît plus son patron.
    - Il est arrivé quelque chose, monsieur Shipman ?
    Franklin agite une feuille de papier pliée en quatre en réprimant mal une certaine jubilation :
    - Oui. Il est arrivé cela par la poste, pour Mollie. C'est une lettre d'amour. Je l'ai trouvée dans son peignoir de bain. Ma femme a un amant. Il s'appelle George et il habite Indianapolis.
    Gilbert Davis en reste sans voix. Il n'imaginait vraiment pas qu'une femme ayant les principes et surtout le physique de Mollie Shipman puisse prendre un amant. De toute façon, c'est loin d'être une catastrophe. Il esquisse un sourire.
    - Dans le fond, cela vous arrange plutôt, patron ?
    Franklin Shipman ne relève pas la remarque de son aide-jardinier, mais il est évident qu'il est de cet avis.
    - Je vais les mettre à la porte tous les deux ! Et pas plus tard que tout de suite. On verra bien si elle a le culot de répliquer quelque chose quand elle verra cela !
    Franklin s'arrête un instant :
    - Euh... Gilbert, si on se prenait un bourbon ?
    - Ce n'est pas de refus.
    Franklin Shipman va sur une étagère et saisit un arrosoir au milieu des bidons d'insecticide. Il en retire un flacon qu'il porte à ses lèvres.
    A la vôtre, Gilbert.
    L'aide-jardinier boit à son tour :
    - A la vôtre, monsieur Shipman. A votre réussite !
    Après avoir bu encore deux ou trois gorgées pour se donner du courage, Franklin Shipman fait ses dernières recommandations à Gilbert :
    - Evidemment, avec eux deux, cela peut mal tourner. Alors, vous allez venir avec moi. Vous écouterez derrière la porte et si cela prend une mauvaise tournure, vous irez chercher un agent.
    Gilbert Davis acquiesce et quitte la serre sur les pas du petit homme, qui marche d'une allure décidée en bombant le torse. Le bourbon -à moins que ce soit la subite audace des timides- semble lui avoir donné des forces imprévues.
    Franklin entre dans le pavillon et claque la porte derrière lui. Et Gilbert Davis entend les éclats de voix de celui qui se décide à parler pour la première fois comme un homme :
    - Mollie ! Viens ici tout de suite !
    La voix de l'intéressé est méconnaissable d'indignation :
    - Franklin, tu es fou !
    - Et cela, tu reconnais ?
    Il y a quelques instants de silence, suivi d'un bredouillement indistinct ; puis la voix de Wilbur Adamson qui intervient :
    - J'aimerais comprendre...
    De nouveau, la voix impérative, sans réplique, de Franklin :
    - Toi, le beau-frère, silence !
    Par la suite, les voix deviennent inaudibles. Le trio a continué son explication dans une pièce plus éloignée du pavillon. Mais derrière la porte d'entrée, Gilbert Davis est désormais sans inquiétude : comment il leur a parlé à tous les deux : Il est vraiment content pour lui !
    La porte s'ouvre. C'est Franklin Shipman. Il est rayonnant. Il donne une grande claque dans le dos de son aide-jardinier :
    - Je leur ai laissé trois heures pour faire leurs valises. Et ils n'ont pas répliqué, croyez-moi ! Allez, on va à l'épicerie de Tommy... C'est ma tournée !
    Et les habitants de Greenpark, ahuris, voient passer le timide, l'insignifiant Franklin Shipman bras dessus bras dessous avec son aide-jardinier, en train de siffloter un air à la mode...

    Décembre 1921. Il y a un mois que Franklin Shipman a mis à la porte son épouse Mollie en même temps que son beau-frère Wilbur.
    Comment ce gringalet a-t-il eu le courage d'affronter son ogresse de femme et son colosse de beau-frère ? C'est ce qui dépasse l'imagination. Comment également une personne aussi bien pensante que Mollie Shipman a-t-elle pu se laisser aller à fauter ? Cela aussi dépasse l'imagination. Et les dames de la ligue des "Rubans blancs", sont atterrées.
    Quand à Franklin, il prospère au milieu de ses pois de senteur. Malgré son aide-jardinier Gilbert Davis, il n'arrive plus à satisfaire à la demande. Depuis la publicité que lui ont value ses déboires conjugaux, les fleuristes viennent de toute la région pour s'approvisionner. Après avoir gagné la paix domestique, il est en passe d'acquérir la fortune.
    Mais ce jour-là, c'est avec le front soucieux qu'il se présente chez Stanley Palmer, le shérif de Greenpark. Stanley Palmer considère son visiteur sans aucune indulgence. Il sait fort bien que c'est lui qui a prévenu plusieurs fois les débits de boissons clandestins avant que la police perquisitionne et il ne le lui pardonne pas.
    - Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Shipman ?
    - Je suis inquiet, Shérif.
    - Vous n'avez pas de nouvelles de votre femme ?
    Franklin Shipman n'apprécie guère cette réflexion posée sur un ton ironique :
    - Vous savez parfaitement que je n'en attends pas. Je suis inquiet parce que, depuis plusieurs jours, une ombre rôde autour du pavillon. Davis, lui aussi, l'a vue.
    - Et pourquoi selon vous ?
    Le petit homme fixe Stanley Palmer derrière ses énormes lunettes.
    - Outre la lettre que j'avais montrée à Mollie, j'en avais trouvé d'autres -comment dirais-je ?- beaucoup plus compromettantes. Je suppose qu'elle s'en est aperçu après son départ et qu'on tente de les récupérer.
    Le shérif Palmer ne s'émeut pas :
    - Eh bien, mettez-les en sûreté, monsieur Shipman.
    Franklin Shipman se lève :
    - Je suis menacé et vous le savez. S'il m'arrive quelque chose, ce sera votre faute.
    Et il prend congé froidement.

    Trois mois plus tard, début 1922, le shérif Stanley Palmer reçoit un appel en provenance du pavillon Shipman. C'est Gilbert Davis :
    - Shérif, venez vite ! Il est arrivé un malheur à monsieur Shipman. On l'a attaqué.
    - Il est mort ?
    - Non. Le docteur dit qu'il s'en tirera...
    Quelques minutes plus tard, le shérif Palmer est sur les lieux. Dans le canapé du coquet salon qui a remplacé le gymnase, Franklin Shipman reprend un peu ses esprits. Le docteur qui est à son chevet explique au shérif :
    - Il a reçu un coup sur le crâne et plusieurs coups de couteau : mais sans gravité.
    Franklin prend à son tour la parole d'une voix faible :
    - Ils étaient trois : ma femme, mon beau-frère et un homme que je ne connaissais pas. Ils m'ont attaqué alors que je sortais de la serre. Ils m'ont menacé d'un couteau pour me faire dire où j'avais caché les lettres.
    Le petit homme tremble de tous ses membres :
    - Je leur ai dit. Je ne pouvais rien faire d'autre. Alors ils m'ont assommé... J'ai repris conscience dans le jardin. Je me suis traîné jusqu'à la maison. C'est Gilbert qui m'a découvert en arrivant.
    Le shérif ne répond rien. Il va examiner les abords de la serre. Effectivement, sur le sol sont bien visibles les empreintes de quatre personnes : une qui chaussait du trente-huit (monsieur Shipman, sans aucun doute), deux qui chaussaient du quarante et un (madame Shipman et l'inconnu) et une qui chaussait du quarante-cinq (le beau-frère) ; de plus, on distingue nettement la trace d'un corps tombé à terre, l'homme était de petite taille et a rampé jusqu'au pavillon. Tout cela concorde parfaitement, trop parfaitement...
    Franklin Shipman arrive à son tour sur les lieux d'une démarche mal assurée.
    - Alors vous avez vu ?
    Stanley Palmer le regarde d'un oeil froid. Il y a longtemps que son opinion est faite et il va parler, même si cela ne sert à rien.
    - Vous êtes un assassin très consciencieux, monsieur Shipman !
    Franklin est tellement abasourdi qu'il reste muet la bouche ouverte. Le shérif le prend par le bras.
    - Entrons dans la serre, monsieur Shipman.
    Et au milieu des pois de senteur, le shérif Palmer commence son récit :
    - En fait, personne n'a vu votre femme et votre beau-frère depuis la mi-novembre. C'est à ce moment que vous avez dû les tuer. Ensuite, vous avez dépecé leurs corps et les avez fait brûler dans votre chaudière. Quand vous avez brandi votre lettre à Gilbert Davis, ils étaient déjà tous les deux sous forme de poudre...
    Franklin Shipman a repris ses esprits. Il a un air dur qui transforme son visage. Il dit simplement :
    - Continuez.
    - Gilbert Davis n'a jamais vu la scène de rupture : il l'a entendue à travers la porte. C'est vous qui avez imité les voix de votre femme et de votre beau-frère. Les lettres d'amour, personne ne les a vues non plus. Pour la bonne raison que Mollie Shipman n'a jamais eu de liaison.
    Le shérif Palmer se plante en face du petit homme :
    - C'est comme la mise en scène que vous venez d'organiser. Elle permettait de faire croire que votre femme et votre beau-frère étaient toujours vivants et, en même temps, de faire disparaître définitivement les lettres. Pour cela, vous n'avez pas hésité à vous frapper vous-même.
    Franklin Shipman parle d'une voix sèche :
    - Et qu'aurais-je fait des corps de mes victimes ?
    - Je vous l'ai dit : vous les avez dépecés et brûlés dans votre chaudière. La cendre, vous l'avez sans doute mise dans vos pois de senteur.
    Franklin Shipman n'est plus du tout le gringalet insignifiant qu'il était du temps de sa femme. Il prend à son tour le shérif par le bras :
    - Rentrons si vous le voulez bien... A moins que vous ne vouliez perquisitionner.
    Le shérif Stanley Palmer n'a jamais eu de preuves. Mais ni Mollie Shipman, ni Wilbur Adamson n'ont jamais donné le moindre signe de vie non plus. Alors que penser ? A Greenpark, les gens se sont partagés en deux camps selon qu'ils étaient tenants ou adversaires de la prohibition, ce qui -il faut bien le dire- n'avait que peu de rapport avec les faits eux-mêmes.
    Quant à Franklin Shipman, il est mort beaucoup plus tard, en 1941, après être devenu le plus riche horticulteur de la région. Il a légué ses cultures au jardin public de la ville et, aujourd'hui encore, Greenpark est réputé pour ses pois de senteur.

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