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La première pierre

    Dans son taxi, Omar Selima sourit. Il est heureux, comme chaque fois qu'il se trouve à Khartoum, la capitale soudanaise. Omar Selima, qui travaille dans l'import-export, fait de fréquents voyages à l'étranger et c'est toujours avec émotion qu'il revient dans son pays ; non pas tant pour retrouver les rues de Khartoum, mais surtout parce que l'attend sa femme Yasmina.
    Trente-cinq ans, vêtu d'un costume à l'occidentale, Omar Selima a tout de l'homme dynamique. Dans ce pays où, même en cette année 1971, les traditions, surtout religieuses, ont un poids considérable, Omar Selima est résolument moderniste.
    Le taxi s'arrête devant un pavillon de la banlieue Nord de Khartoum, Omar Selima descend prestement, sa valise à la main. Yasmina va être contente !... Car ce 16 juillet 1971, à la différence des autres fois, son retour n'était pas attendu. Il devait rencontrer un client à Londres, ce dernier a été empêché et il est rentré par le premier avion.
    Omar Selima sort la clé de sa poche et la tourne sans bruit dans la serrure. Surtout ne pas se faire entendre : il faut que la surprise soit complète ! Il referme doucement pose sa valise et s'avance sur la pointe des pieds. Personne dans la salle à manger ni la cuisine... Yasmina doit être dans la chambre à coucher. Il tourne doucement le bouton et ouvre d'un seul coup.
    - Yasmi...
    La dernière syllabe du prénom de sa femme reste coincée dans sa gorge. Yasmina est bien là, allongée sur le lit. Mais elle n'est pas seule. Elle est en compagnie de Bechir Madhi dans une situation qui ne laisse aucun doute sur leurs relations. Il faut ajouter que Bechir Madhi, camarade de collège, puis de régiment d'Omar Salima, était son meilleur ami.
    Revenu de sa surprise, Omar Selima se met à hurler :
    - Je vais vous tuer !
    Saisissant le premier objet qui lui tombe sous la main, un bibelot d'art nègre, il se précipite sur le couple. Bechir Madhi parvient à éviter le coup de son ex-ami. Il court jusqu'à la fenêtre, se retrouve à moitié habillé sur la pelouse et disparaît. Mais il n'en est pas de même pour Yasmina : frappée au visage, elle saigne abondamment. Elle se rend compte qu'Omar est pris d'une rage meurtrière : cela se lit dans ses yeux... Tant pis pour le scandale ! Elle crie :
    - Au secours ! Il va me tuer ! Sauvez-moi !
    Yasmina Selima parvient à échapper à son mari qui la poursuit comme un forcené, la statuette à la main. Elle continue à crier et le résultat ne se fait pas attendre : des coups violents sont frappés à la porte tandis qu'une voix énergique retentit :
    - Police, ouvrez !
    Cette injonction a pour effet de faire tomber brusquement la colère d'Omar Selima. Il va ouvrir et se trouve en présence de deux agents en chemisette et short kaki. L'un d'eux, voyant la statuette qu'il a toujours à la main, sort son revolver.
    - Posez cela ! Pas de blague !
    Omar Selima obéit. Le policier poursuit :
    - Que se passe-t-il ici ?
    - C'est ma femme... Je l'ai trouvée... Enfin, j'ai perdu la tête.
    - Expliquez-vous !
    - Eh bien, je l'ai surprise...
    - ... avec l'homme à moitié nu qui s'est enfui par la fenêtre ?
    - Oui.
    - Eh bien, il ne nous reste plus qu'à l'arrêter pour adultère...
    Les deux policiers se dirigent vers le salon, où Yasmina Selima se tient recroquevillée sur elle-même. Omar est devenu tout pâle. Il a un cri :
    - Non !
    Sans l'entendre, les policiers passent les menottes à sa femme et l'entraînent hors de la pièce. Il tente de leur barrer le passage :
    - Non ! Ne l'arrêtez pas !
    - C'est la loi monsieur. Si vous avez des choses à dire, vous le ferez au juge.
    Yasmina jette à son mari un regard où l'on lit à la fois la terreur et la supplication. Omar Selima suit les policiers.
    - Ecoutez-moi !
    Mais les policiers ne l'écoutent pas. Un car, sans doute alerté par les voisins, vient d'arriver. Ils y montent en compagnie de leur prisonnière. Et le panier à salade s'éloigne dans un bruit de sirène...
    Un mari, qui rentre de voyage à l'improviste et qui trouve sa femme en compagnie de son meilleur ami, quoi de plus banal et même de plus trivial ? C'est une situation classique de vaudeville, un des ressorts les plus éprouvés du comique.
    Et pourtant, ce 16 juillet 1971, parmi les voisins qui s'attroupent autour d'Omar Selima, personne n'esquisse le plus petit sourire.
    C'est que chacun d'eux est au courant de la loi coranique, en vigueur au Soudan ; elle n'a prévu qu'une peine pour les femmes adultères : la lapidation. Yasmina va être tuée à coups de pierres ! Comme on le voit, on est bien loin de Courteline ou de Feydeau...

    Mohammed Abdara est un petit homme maigre et barbichu, portant des lunettes rondes et vêtu du burnous traditionnel. Mohammed Abdara est le juge du tribunal dont dépend Khartoum Nord. Il regarde avec sévérité le costume de bonne coupe d'Omar Selima. Visiblement, il n'apprécie guère ceux qui s'écartent de la coutume.
    - Vous avez demandé à me voir, monsieur Selima ? Vous avez des précisions à apporter sur l'adultère de votre femme ?
    - Non. Ce n'est pas cela, monsieur le Juge. Je suis venu vous dire que j'ai retiré ma plainte.
    Mohammed Abdara plisse ses petits yeux.
    - Quelle plainte, monsieur Selima ? Il n'y a aucune plainte dans le dossier. Votre femme a été arrêtée en flagrant délit d'adultère, c'est tout.
    - Je sais. Mais enfin, je suis son mari...
    - Et alors ?
    - Et alors, je pense avoir mon mot à dire. Si je pardonne à Yasmina, vous n'avez pas à la poursuivre.
    - Vous pensez mal ! Votre opinion ne change rien. Il y a eu péché : il doit y avoir châtiment. Vous connaissez la loi du Prophète, monsieur Selima ?
    - Oui, bien sûr, je...
    - Je vous pose la question parce qu'à voir votre allure, ce n'est pas évident.
    - Monsieur le Juge, je ne suis pas là pour discuter du Coran. Je suis venu pour vous parler de Yasmina.
    - Vous m'avez déjà dit ce que vous pensiez. Mais ce n'est pas votre avis qui compte à son sujet, c'est le mien.
    Omar Selima sent qu'aucun argument ne viendra à bout de l'être qu'il a en face de lui. Cet homme-là considère comme son devoir d'appliquer une loi vieille de plus d'un millénaire et rien ne l'en détournera... A moins que... Omar Selima vient d'avoir une idée.
    Monsieur le Juge, il y a pas eu d'adultère.
    - Vous vous moquez de moi ! Vous savez ce qu'il en coûte d'outrager un juge ?
    - J'ai le plus grand respect pour la justice, mais c'est la vérité : ma femme ne m'a pas trompé.
    Mohammed Abdara s'est levé et toise Omar Selima du haut de sa petite taille.
    - Alors j'attends vos explications, monsieur Selima. Pourquoi cet homme à moitié nu est-il sorti de la chambre de votre femme ? Pourquoi lui avez-vous ouvert le front avec une statuette ?
    - J'ai été l'objet d'une méprise. Bechir Madhi est un vieil ami. Il peut rentrer chez nous même en mon absence. Or, il se trouve qu'il est malade, sujet à des crises de paludisme. Il en a eu une à ce moment-là. Ma femme l'a fait allonger sur le lit a défait sa chemise pour qu'il respire mieux.
    Mohammed Abdara le scrute derrière ses lunettes avec un air soupçonneux.
    - Dans ce cas, pourquoi avez-vous ameuté le quartier ? Pourquoi avez-vous tenté de les tuer ?
    - J'ai eu tort, je vous le répète. Bechir, mon meilleur ami ! Yasmina, mon épouse irréprochable ! J'ai douté d'eux : je ne me le pardonne pas ! Tout ce que je peux dire, monsieur le Juge, c'est que ma femme est pure ! Elle ne mérite pas la punition prévue par la loi.
    Mohammed Abdara se rassied.
    - Bien. J'enregistre votre déposition, monsieur Selima. Elle est... écoutable. Mais la vérité, c'est au procès qu'elle sera établie. Et c'est moi qui trancherai...

    Le procès de Yasmina Selima s'ouvre à Khartoum le 1er août 1971. Il y a foule autour de la malheureuse accusée dont le regard trahit le désespoir. Tout le quartier s'est déplacé pour assister aux débats. Presque uniquement des hommes. Chez beaucoup, on sent une excitation sadique. Ils sont venus dans l'espoir d'entendre condamner cette femme impudique et d'assister à son supplice, voire d'y prendre part.
    Omar Selima se tient bien droit à côté de son ami Bechir. Par souci de n'offenser personne et de prouver qu'il est aussi bon croyant qu'un autre, il a quitté le costume occidental pour le burnous. Bechir Madhi a fait de même... Le juge Abdara ouvre les débats. Omar Selima est appelé le premier à la barre. Il répète ce qu'il avait déjà dit à son bureau : c'est une épouvantable méprise. Yasmina est innocente.
    Bechir Madhi lui succède. Il confirme en tout point le récit de son ami. Il exhibe un certificat médical, prouvant qu'il est atteint de paludisme. Il jure de l'innocence de Yasmina.
    Quand il reprend place à côté d'Omar, celui-ci se détend un peu. Mais son optimiste est de courte durée. Le juge Abdara appelle de sa voix haut perchée :
    - Malika Medani !
    Une petite femme toute vêtue de noir avance à la barre. Elle parle assez faiblement, mais personne ne manque une seule de ses paroles.
    - Je suis la voisine des Selima. Comme je suis seule toute la journée, je n'ai rien d'autre à faire que de regarder. Et chaque fois que monsieur Selima s'en va en voyage, il s'en passe des choses !
    Elle se tourne vers le banc des témoins et pointe le doigt en direction de Bechir Madhi :
    - Dès que monsieur Selima est parti, cet homme vient chez eux. Il reste même la nuit. Il s'en va juste avant que monsieur Selima revienne... Sauf la dernière fois, bien entendu !
    Mohammed Abdara a un petit air satisfait.
    - Et cela dure depuis longtemps ?
    - Un an à peu près.
    La cause est entendue. Il prononce la sentence.
    - Yasmina Selima, selon la loi du Prophète, vous êtes condamnée à la lapidation. La sentence sera exécutée demain.
    On l'entraîne tandis qu'Omar Selima crie au milieu de la foule.
    - Yasmina, je regrette ! Je te demande pardon !...

    Après avoir quitté le palais de justice, Omar va d'un pas pressé dans les rues de Khartoum, soupirant sans cesse :
    - Je ne voulais pas cela !
    Non, il ne voulait pas cela ! Yasmina est coupable, mais elle ne mérite pas ce supplice atroce. Il lui a pardonné. Il l'aime toujours, il n'a jamais cessé de l'aimer.
    Pourtant Omar Selima n'est pas un homme à se contenter de larmes et de soupirs. Il est énergique et entreprenant. Il a déjà son plan d'action. Il entre dans un café grouillant du centre de la ville. Dans la salle tout en longueur et mal éclairée, des hommes, uniquement, sont attablés devant une tasse de café ou un thé à la menthe. Il avise un personnage corpulent. C'est avec lui qu'il a rendez-vous. L'homme en question n'est autre que le gardien de la prison, chargé plus spécialement de Yasmina. Il a pris discrètement contact avec lui à l'issue du procès.
    - Vous vouliez me voir ? Une dernière faveur pour votre femme ?
    - Non : je veux la faire évader.
    Le gardien saute littéralement sur son siège.
    Vous êtes fou ? Je risque ma tête ! Ce serait du suicide !
    - Cent mille livres...
    Il y a entre les deux hommes un très long silence, peuplé par le brouhaha du café. Cent mille livres soudanaises, c'est une fortune ! Le gardien réfléchit et Omar le regarde. Chacun d'eux a conscience que sa vie est en train de se jouer en cet instant. Le gros homme baisse la tête :
    - D'accord...
    Omar Selima rapproche son siège de lui et ils se mettent à discuter du scénario de l'évasion...

    2 août 1971. Il est un peu plus de minuit. C'est le tout début du jour où Yasmina Selima aurait dû être exécutée. "Aurait dû", car le gardien a réussi. Il lui a tout simplement procuré un uniforme et elle est sortie avec lui sans être inquiétée.
    Omar Selima est dans sa voiture en face de la prison. Yasmina saute dans l'auto qui démarre aussitôt. Le gardien monte dans une autre voiture. Lui aussi a intérêt à disparaître au plus vite.
    Bien entendu, l'évasion, découverte quelques heures plus tard, a entraîné une mobilisation importante des forces de police. Et le résultat n'a pas tardé... Yasmina et Omar ont été retrouvés le soir même par la gendarmerie. Ils étaient morts. Leur voiture avait percuté un arbre. Accident de la route ? C'était vraisemblable. Ils étaient poursuivis. Ils avaient dû rouler trop vite... Mais rien n'interdisait de penser qu'il s'agissait d'un suicide. En faisant évader Yasmina, Omar devait se douter qu'il n'avait aucune chance de réussir. Peut-être-a-t-il voulu simplement l'arracher à une mort barbare pour lui procurer une fin plus douce, plus digne, et aussi se punir avec elle.

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