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Le Manoir du Parc

    Johan Stigler vient de fêter ses vingt-trois ans en ce mois de juin 1951. C'est un solide gaillard bâti en athlète, un garçon qui respire la santé.
    Ingrid Kucher, de son côté, a dix-huit ans. Elle est jolie, avec ses grands yeux noisette et son visage au teint très blanc encadré de cheveux châtain foncé.

    Johan Stigler et Ingrid Kucher habitent tout près l'un de l'autre. Ils sont pensionnaires au Manoir du Parc... Enfin, pensionnaires n'est peut-être pas le mot exact. Ils ont été internés à la demande de leurs familles respectives en 1950.
    De loin, le Manoir du Parc, un établissement psychiatrique suisse, à trente kilomètres de Berne, fait bien dans le paysage. Il se compose de trois bâtiments au milieu d'un grand parc et d'une vaste pelouse. L'ensemble, fait de briques roses et de pierre de taille, a le charme des vieilles demeures. Mais en fait, en cette année 1951, la clinique psychiatrique du Parc ressemblerait plutôt à une prison.
    Le premier bâtiment est celui des hommes, le second celui des femmes. Tous deux ont des barreaux à chaque fenêtre. Les portes sont soigneusement fermées la nuit. Et la journée, il y a toujours un surveillant posté à l'entrée pour empêcher les malades de sortir.
    Le troisième bâtiment comprend l'infirmerie, le cabinet du médecin-chef et les locaux administratifs avec, en particulier, le bureau du directeur. Les malades y ont accès chaque jour, mais un pavillon après l'autre. Car le règlement est très strict : les femmes et les hommes ne doivent jamais se rencontrer. Le matin, ce sont les femmes qui vont à la visite médicale, l'après-midi, ce sont les hommes.
    Voilà pourquoi, bien que tout proches l'un de l'autre, Johan Stigler et Ingrid Kucher ne se sont jamais vus. Il y a un an qu'ils sont enfermés dans les deux bâtiment qui se font face. Ils vont à la visite à des heures différentes. Ils ont le droit de se promener dans le vaste parc à des heures différentes... Savent-ils même que les pensionnaires de l'autre bâtiment existent ? C'est tout juste si, à la dérobée, ils peuvent entrevoir une forme derrière les barreaux du pavillon d'en face.
    Johan Stigler et Ingrid Kucher sont des pensionnaires relativement commodes. Ils sont malades, c'est un fait ; les médecins sont formels à ce sujet. La famille d'Ingrid, comme celle de Johan, a demandé leur internement, qui a été accepté sans difficulté. Car tous deux ont par moment des crises nerveuses extrêmement violentes et dangereuses, aussi bien pour leur entourage que pour eux-même.
    Mais, le reste du temps, ils sont parfaitement normaux. Ce sont deux jeunes gens comme les autres, avec les goûts et les désirs de leur âge...
    25 juin 1951. Ce matin-là, en se réveillant, Johan Stigler est pris de violents maux de tête. Ils sont tellement intolérables que l'infirmière consent à l'accompagner au pavillon des soins à une heure pourtant inhabituelle.
    Quand Johan Stigler entre dans le bâtiment, il marque un temps de surprise... Elles sont là ! Les femmes sont là. Ses compagnes d'internement invisibles, il les voit pour la première fois. Elles attendent avant d'entrer, chacune à son tour, dans le cabinet du docteur. Elles sont vêtues d'une blouse bleue. Il y en a des jeunes, des vieilles. La plupart ont cet air négligé qui est propre aux malades mentaux. L'infirmière lui fait rapidement traverser ce lieu où il n'aurait pas dû se trouver et le fait entrer dans une pièce vide.
    Pas assez rapidement cependant... Johan Stigler a eu le temps d'apercevoir deux grands yeux noisette, un visage au teint pâle encadré de cheveux châtain foncé. Il a eu le temps, le réflexe, de sourire et le temps aussi d'apercevoir le sourire que lui a rendu la jeune fille.
    Maintenant, dans l'infirmerie, le docteur lui donne les médicaments nécessaires pour apaiser son mal de tête. Mais c'est inutile. D'un seul coup, il n'a plus mal à la tête. Il pense à autre chose. Et il est décidé à agir...
    Malgré la rigueur du règlement, il y a des accommodements possibles, à l'asile du Parc. Le personnel, les infirmiers en particulier, sont quelquefois compréhensifs avec les malades, surtout ceux qui, comme Johan Stiger, ne sont pas gravement atteints.
    Le jeune homme n'a guère de mal à convaincre un infirmier de transmettre la lettre qu'il vient d'écrire au pavillon des femmes. C'est un mot bref et timide.
    Et, le jour même, l'infirmier lui apporte la réponse de la jeune fille.
    C'est le début d'une correspondance qui va durer pendant des semaines. Jusqu'au jour où Frida Baum va intervenir...
    Frida Baum est une des personnalités du Manoir du Parc. C'est l'infirmière-chef du pavillon des femmes. Elle a la cinquantaine, les cheveux blonds, une petite moustache blonde aussi et des lèvres minces qui, de mémoire de pensionnaire, n'ont jamais esquissé un sourire. Bien qu'elle ne l'ait jamais confié à personne, elle se plaît à l'asile du Parc. La sévérité du règlement n'a rien pour lui déplaire. Mieux, elle est le règlement. Elle l'incarne, elle le fait vivre dans ses moindres détails !
    Et justement, ce jour d'octobre 1951, mademoiselle Frida Baum -car elle est demoiselle et elle en est très fière, du moins elle le prétend- surprend une chose inconcevable monstrueuse...
    Après s'être frotté les yeux pour voir si elle n'avait pas rêvé, elle constate qu'un infirmier remet une lettre à une malade, Ingrid Kucher. Or, le règlement est formel, c'est elle, l'infirmière-chef, qui doit donner le courrier aux pensionnaires après l'avoir soigneusement lu et éventuellement censuré.
    Immédiatement, la demoiselle se précipite, saisit l'infirmier par le bras, l'entraîne à l'écart et l'interroge.
    - Vous ne savez donc pas que toutes les lettres des familles doivent passer par moi ?
    Le malheureux infirmier préfère tout avouer :
    - C'est que... j'ai voulu rendre service. C'est Johan Stigler qui me l'a remise. Il est si gentil...
    Une lettre d'un malade à une malade ! Frida Baum en a le souffle coupé. Elle arrache la missive, la parcourt et court vers le bureau du directeur.
    Elle frappe, n'attend même pas la réponse et se précipite vers son supérieur en brandissant l'objet du scandale :
    - Monsieur le Directeur. C'est horrible, c'est abominable ! Jamais en trente ans de service je n'ai vu une chose pareille !
    Le directeur de l'asile, un homme d'une soixantaine d'années aux cheveux gris, l'apaise d'une geste et la prie de s'asseoir.
    - Avant tout, gardons notre calme, mademoiselle Baum. De quoi s'agit-il ?
    La vieille fille ne tient pas en place sur sa chaise.
    - Une correspondance, monsieur le Directeur, une correspondance entre deux pensionnaires ; un homme qui écrit à une femme ! Johan Stigler a envoyé une lettre à Ingrid Kucher par l'intermédiaire d'un infirmier.
    Le directeur n'a pas l'air de partager l'indignation de l'infirmière-chef. C'est un psychiatre renommé et c'est aussi un homme de coeur. Il est à la tête de cet établissement depuis dix ans et s'il y applique des méthodes strictes, c'est parce que c'est le règlement. Mais, au fond de lui-même, il n'en est qu'à moitié satisfait. Certaines précautions sont nécessaires, bien sûr, mais pas pour tout le monde. Pas pour Johan Stigler et Ingrid Kucher, en tout cas. Il connaît bien leur dossier. Si une idylle s'est nouée entre eux, cela ne peut que leur faire du bien.
    - Bon. Ils échangent des lettres et alors ?
    Frida Baum ouvre et referme la bouche comme un poisson qu'on vient de sortir de l'eau. La passivité de son chef la pétrifie. Elle se reprend enfin et pose le feuillet d'une main tremblante sur le bureau du directeur.
    - Mais enfin, monsieur, lisez. C'est rempli d'insanités et même de grossièretés... sexuelles !
    Le directeur a un sourire.
    - Johan Stigler a vingt-trois ans et Ingrid Kucher en a dix-huit. Je ne vois pas ce qu'il y a d'étonnant. Nous avons été jeunes nous aussi.
    L'infirmière se raidit et pince les lèvres plus fort qu'à l'ordinaire. Le directeur poursuit :
    - Quoi qu'il en soit, je ne vois aucun mal à cette correspondance, bien au contraire. Elle ne peut qu'aider à leur guérison. Je souhaite qu'elle continue et je vous demande de fermer les yeux.
    La vieille fille, sans un mot, sort du bureau. Elle revient au pavillon des femmes et se dirige vers Ingrid Kucher qui était en larmes depuis l'incident. Elle grimace un sourire contraint.
    - Eh bien, ma petite, remettez-vous. Il pourra encore vous écrire, votre ami, et vous aussi...
    Johan Stigler et Ingrid Kucher continuent donc à s'écrire. Frida Baum, qui a le sens de la discipline, suit les instructions de son patron. Elle n'ouvre pas leurs lettres. Pourtant, si elle savait ce qu'elles contiennent, elle enfreindrait certainement les ordres. Car Johan, depuis quelques jours, est en train de mettre au point avec Ingrid un plan d'évasion. Peu à peu, ils en précisent tous les détails. Et, le 10 novembre 1951 au matin, un infirmier pénètre en trombe dans le bureau du directeur :
    - Monsieur le Directeur, Johan Stigler et Ingrid Kucher ont disparu.
    Le directeur pousse un soupir. Deux de ses pensionnaires se sont évadés. Il doit les faire rechercher, faire appel à la police. C'est son devoir, même s'il sent que ce n'est pas la meilleure solution.
    Après tout, il a peut-être eu tort de favoriser leur liaison épistolaire. Johan Stigler et Ingrid Kucher n'étaient pas faits pour se rencontrer. Maintenant, les choses sont allées trop loin et il est à craindre qu'elle n'aillent plus loin encore.
    Le directeur décroche son téléphone et compose le numéro de la police de Berne.

    Johan Stigler et Ingrid Kucher sont partis en pleine nuit. Après avoir franchi le mur de l'asile, ils ont couru droit devant eux de toutes leurs forces, pas comme des fous, comme des êtres qu'on avait enfermés et qui ne pensaient qu'à une chose : être libres.
    Au petit matin, ils se sont dit que s'ils continuaient à pied, ils n'iraient pas très loin et qu'on allait les reprendre. Alors, ils ont rejoint une grande route et ils ont fait de l'auto-stop. Le premier camion qui s'est arrêté les a pris.
    Johan, Ingrid et le chauffeur ont rapidement lié amitié. Il faut dire que Johan a su inventer l'histoire qu'il fallait.
    - On s'est enfuis de chez nos parents. Nous voulons nous marier mais ils ne sont pas d'accord. Il faut nous aider, monsieur.
    Qui résisterait à une telle demande, quand elle émane de deux jeunes gens sympathiques et qui, de surcroît, s'adorent visiblement ? Le routier a marché tout de suite.
    Pourtant, au bout de quelque temps, il se tourne vers eux, l'air contrarié.
    - C'est que... je vais à Francfort, les enfants. Dans cinquante kilomètres, je passe la frontière. Alors, vous comprenez, il va falloir que je vous laisse.
    Ingrid, qui est assise à côté de lui, lui prend le bras.
    - S'il vous plaît, monsieur, ne nous abandonnez pas. Vous ne pouvez pas nous cacher avec la cargaison ?
    Le routier discute un peu, fait des objections.
    - Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez, si on vous trouve, je perds ma place.
    Mais il finit par se laisser convaincre. Après tout, pourquoi pas un peu d'aventure ? Et puis, c'est une bonne action...
    Le passage de la frontière se fait sans difficulté. Le chauffeur dépose le couple quelques kilomètres plus loin en leur souhaitant bonne chance.
    De la chance, ils en ont. Depuis qu'ils sont partis, elle ne les quitte pas. Ils réussissent à se faire engager dans une ferme d'un petit village allemand proche de la Suisse. Contre le travail aux champs, ils ont droit au logement et à la nourriture. Ils n'en demandent pas plus...
    Pendant ce temps, au Manoir du Parc, l'atmosphère est tendue. Les familles des deux jeunes gens, qui appartiennent l'une et l'autre à la bonne bourgeoisie bernoise, multiplient les démarchent auprès du directeur de l'asile et de la police. Il faut les retrouver à tout prix.
    Un mois après leur disparition, la police de Berne, pensant que les deux fugitifs ont pu se réfugier en Allemagne, fait appel à Interpol. Le résultat ne tarde pas. La région frontalière est explorée systématiquement et on découvre Johan et Ingrid dans la ferme où ils se cachaient.
    Quand il apprend la nouvelle, le directeur de l'asile charge sans joie l'infirmière-chef, mademoiselle Frida Baum, d'aller les récupérer. Pour sa sécurité, il lui adjoint Wilfrid, le plus costaud des infirmiers : un mètre quatre-vingt-dix, cent kilos. La vieille fille accueille sa désignation avec un sourire ravi. Ramener des évadés est une mission qui lui fait visiblement plaisir...
    Accompagnée de l'infirmier, elle arrive en voiture au petit village allemand. Johan Stigler et Ingrid Kucher sont à la gendarmerie. En voyant l'infirmière, ils ont un mouvement de recul et d'effroi, Johan se met à hurler :
    - Je ne veux pas rentrer, je ne me laisserai pas faire !
    Déjà Wilfrid, l'infirmier athlétique, s'approche de lui, mais Frida Baum le retient. C'est elle qui dirige les opérations, elle et personne d'autre... Tout va se passer en douceur. Elle en a décidé ainsi. Elle parle d'une voix étrangement aimable.
    - Mais non, nous n'allons pas à l'asile. Je vais vous raccompagner chez vos parents, à Berne. Ils ont compris que vous n'étiez plus malades. Ils sont même d'accord pour que vous vous mariiez.
    Après une dernière hésitation, le couple monte dans la voiture qui les attend, Johan a pris place auprès de l'infirmier qui conduit, Ingrid et Frida Baum sont à l'arrière.
    L'infirmière-chef parle beaucoup, pendant tout le voyage. Des paroles rassurantes, apaisantes. Elle sait s'y prendre avec les malades. Il faut leur dire ce qu'il attendent, c'est tout le secret...
    La frontière est franchie, la voiture roule rapidement vers Berne. Progressivement les deux jeunes gens s'agitent, Johan Stigler semble pris d'un brusque pressentiment.
    - On ne va pas à l'asile, n'est-ce pas ?
    L'infirmière-chef lui répond d'une voix rassurante :
    - Mais non, je vous le jure. Vous devez avoir confiance en moi.
    Johan ne semble pas convaincu.
    - Pourquoi aurais-je confiance ?
    - Parce que je vous ai toujours défendu. Tenez, quand j'ai montré votre lettre au directeur, il a été furieux. Mais j'ai fini par le convaincre qu'il n'y avait pas de mal à ça.
    Johan Stigler se retourne vers elle, la regarde... Est-ce qu'il peut avoir confiance ? Oui, il le doit. Sinon rien ne serait possible, tout serait trop laid, trop affreux, trop noir !
    L'automobile, conduite rapidement par l'infirmier, approche de Berne. Il y a un croisement. Elle tourne à droite sans hésitation. Les deux jeunes gens ont sursauté en même temps. Johan pousse un cri :
    - La route de Berne c'était à gauche, nous allons vers l'asile, vous nous ramenez à l'asile.
    Frida Baum commence une phrase rassurante, mais Wilfrid, l'infirmier lui coupe la parole d'une voix bourrue :
    - Je vous l'avait dit ! Ils sont fous mais pas idiots. Maintenant, on ne va plus pouvoir les tenir... Allez, restez tranquilles tous les deux, sinon je me fâche.
    La suite se passe en quelques secondes. Johan Stigler fait un geste rapide. Sous sa chemise, il avait un couteau qu'il enfonce d'un seul coup dans la gorge du chauffeur... La voiture fait une embardée et heurte un muret en pierre.
    Johan, commotionné par le choc, s'écroule contre le pare-brise. Mais derrière, les deux femmes sont indemnes. L'infirmière-chef s'enfuit en hurlant et Ingrid se lance à sa poursuite...
    Les gendarmes, arrivés sur les lieux un quart d'heure plus tard, ont découvert le chauffeur mort à son volant. A ses côtés, un jeune homme blessé à la tête gémissait doucement. Un peu plus loin, dans un petit bois, une femme blonde d'une cinquantaine d'années était morte elle aussi, étranglée. La jeune fille qui était assise près d'elle leur a simplement déclarée :
    - Elle nous avait menti.
    Bien entendu, Johan Stigler et Ingrid Kucher n'ont pas été condamnés pour ce double meurtre. Ils n'ont même pas été jugés. Ils ont été déclarés irresponsables.
    Ils sont retournés au Manoir du Parc, à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre et, cette fois, ils ne se sont plus revus.
    D'ailleurs, le règlement était formel : ils n'auraient jamais dû se rencontrer, jamais !

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