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Les noces rouges

    John Clark arrête sa voiture de police devant le 18 Gower Street, non loin du British Museum. C'est une artère londonienne typique, aux maisons élégantes mais un peu tristes, avec leurs façades de briques et leurs fenêtres étroites.
    Il est onze heures du soir, ce 15 juin 1978. L'inspecteur Clark franchit rapidement les quelques marches qui conduisent à la porte d'entrée du 18. Il a une allure très britannique avec son abondante moustache blonde : il a la quarantaine et une tendance assez nette à l'embonpoint. Sur le perron, une femme d'une soixantaine d'années dont la perruque grise mise de travers indique quelle est son émotion... Miss Tracy -c'est le nom qu'elle a donné quand elle a appelé l'inspecteur Clark quelques minutes plus tôt, à Scotland Yard- est la propriétaire de l'immeuble. Elle y a aménagé trois appartements, un par étage, et elle vit des loyers.
    - Venez vite, Inspecteur, c'est au deuxième.
    - Il ne s'est rien passé depuis les coups de feu ?
    - Non. Mais en collant l'oreille à la porte, on entend des gémissements.
    Il vient en effet de se produire un drame au deuxième étage, habité par un jeune homme de vingt-cinq ans, Michael Perkins, et son épouse. Michael Perkins, d'après ce qu'il a dit par téléphone à la logeuse, venait de s'installer comme avocat à Londres et de se marier. Il louait l'appartement du second pour sa femme et lui, le temps de trouver un cottage en banlieue. Miss Tracy l'a vu arriver, ce soir même, en compagnie d'une ravissante brune aux yeux bleus. Il l'a présentée sous le prénom de Marion. Après quelques mots aimables, ils sont montés sans plus attendre.
    Seulement, il y a dix minutes, deux coups de feu éclataient. Miss Tracy a sauté sur son téléphone et elle est tombée sur l'inspecteur Clark qui était de garde...
    Ils sont parvenus tous deux devant la porte de l'appartement. John Clark se tourne vers Miss Tracy.
    - Vous avez un double ?
    - Oui, mais cela ne servira à rien. Leur clé est restée dans la serrure.
    Dans ce cas, il n'y a plus qu'une chose à faire. L'inspecteur Clark prend son élan et fonce, l'épaule en avant. L'instant d'après, la porte cède avec fracas. Emporté par son élan, il fait quelques pas encore et s'arrête au milieu de la pièce. Ce qu'il voit justifie les pires appréhensions de Miss Tracy : sur le lit, une jeune femme brune est étendue. Elle a un trou rouge à la tempe et un revolver de dame dans la main droite. L'inspecteur se penche vers elle. Il n'y a malheureusement aucun doute : elle est morte. Un gémissement fait sursauter l'inspecteur Clark... Il se précipite dans la pièce à côté : Michael Perkins est étendu par terre, baignant dans son sang. Pour lui, il reste un espoir. Il bondit sur le téléphone pour appeler une ambulance. Quand il a raccroché, miss Tracy s'approche de lui, l'air bouleversé.
    - Inspecteur, la femme sur le lit !
    - Je comprends... Ce n'est pas un spectacle pour vous. Vous devriez retourner dans votre appartement.
    - Ce n'est pas cela, Inspecteur. Je ne suis pas impressionnable à ce point. J'en ai vu d'autres pendant la guerre... Non, la morte, ce n'est pas madame Perkins, enfin, ce n'est pas la femme qui est arrivée ce soir avec monsieur Perkins !
    - Vous en êtes sûre ?
    - Non seulement j'en suis sûre, mais je la connais. C'est miss Sarah Jones.
    - Qui est cette Sarah Jones ?
    - Ma locataire du premier.
    John Clark a la qualité, essentielle chez un policier, de ne pas se poser de questions quand ce n'est pas le moment. Il ne comprend rien à ce qui se passe, mais une certitude s'impose à lui : il doit aller voir au premier étage.
    Suivi de miss Tracy, il dégringole l'escalier et se retrouve devant la porte, située juste en dessous. Il jette un rapide coup d'oeil à la serrure. La clé n'y est pas. Il se tourne vers la logeuse.
    - Vous avez le double ?
    Miss Tracy fouille rapidement dans son trousseau.
    - Tenez, c'est celle-ci.
    L'inspecteur ouvre. Il entre... C'est ce qu'il redoutait : une jeune femme brune de vingt-cinq ans environ est inanimée sur le lit. Il se penche sur elle, lui prend le pouls, guette sa respiration. Avec soulagement, il discerne des battements imperceptibles et un souffle léger. Elle est dans un sommeil profond, peut-être dans le coma, mais elle vit. Poison ou dose massive de somnifères ? C'est la suite qui le dira. Après avoir appelé une seconde fois l'hôpital, il se tourne vers la logeuse.
    - Je suppose que, cette fois-ci, nous sommes en présence de la vraie madame Perkins ?
    - Oui. C'est bien elle.
    Cette fois, l'inspecteur Clark se permet de se poser des questions. Pourquoi, lors de ce qui était presque sa nuit de noces, Michael Perkins a-t-il été retrouvé grièvement blessé en compagnie de la voisine du dessous, qui s'est elle même suicidée ? Et pourquoi sa femme Marion est-elle allée au même moment chez la voisine du dessous où elle a été empoisonnée ou droguée ? Tout cela semble franchir les limites de l'absurde, mais a forcément une explication...
    Quelques minutes plus tard, trois ambulances disparaissent dans la nuit. La première emporte Michael Perkins, grièvement blessé d'une balle dans la poitrine ; la seconde Marion Perkins, dans le coma. D'après les médecins du service de réanimation, elle n'a pas été empoisonnée mais simplement droguée. Elle a toute les chances de s'en tirer, à condition d'agir vite. La troisième et dernière ambulance emporte le corps de Sarah Jones à la morgue.
    Sans plus attendre, l'inspecteur John Clark se met en devoir de procéder aux premières investigations. Il commence par l'appartement du deuxième étage, celui du couple Perkins. Pas grand-chose à signaler : deux valises de luxe contenant des vêtements et des produits de toilette, eux aussi de luxe. Dans les poches de Michael Perkins ses papiers, des cartes de crédit, et deux cents livres en liquide. Dans le sac à main de Marion, outre les objets usuels, ses papiers d'identité, qu'elle n'a pas eu le temps de faire changer et qui sont toujours à son nom de jeune fille : Marion Raynor.
    Comprenant qu'il ne trouvera rien de plus au sujet des Perkins, John Clark descend à l'étage du dessous. Visiblement, Sarah Jones était d'un niveau social beaucoup plus modeste. Ses robes à elle ne proviennent pas d'un grand couturier, mais d'un magasin londonien spécialisé dans le prêt-à-porter bon marché. Près de la table de chevet, des romans d'amour à l'eau de rose donnent une indication des goûts et du caractère de la disparue... L'inspecteur se tourne vers la logeuse :
    - Miss Jones était plutôt du genre midinette ?
    - Il m'a semblé. Elle s'intéressait beaucoup aux amours de la famille royale et des grands de ce monde.
    L'inspecteur continue sa fouille et il est de plus en plus désorienté. Au bout de dix minutes de vaines recherches, il doit en convenir : il n'y a pas la moindre pièce d'identité dans l'appartement.
    - Comment saviez-vous qu'elle s'appelait Sarah Jones ?
    - Elle me l'avait dit.
    - Mais quand elle est entrée, vous n'avez pas vu ses papiers ?
    - Je ne les demande jamais à mes locataires.
    - Est-ce qu'elle vous réglait par chèque ?
    - Non. Elle me payait son loyer en espèces.
    - De sorte qu'il n'y a aucune preuve qu'elle s'appelle effectivement Sarah Jones...
    - Maintenant que vous me le dites, c'est vrai : il n'y a aucune preuve.
    - Parlez-moi un peu d'elle, miss Tracy. Comment était-elle ? Qu'est-ce qu'elle faisait, d'abord ?
    - Elle était secrétaire.
    - Où cela ? Vous savez le nom de son employeur ?
    - Non. Elle m'a dit qu'elle était secrétaire, rien d'autre. Mais elle avait sûrement du travail puisque son train de vie était régulier.
    - Et à part cela ? Elle recevait des visites ?
    - Non jamais. Mais elle sortait beaucoup... Enfin, jusqu'à il y a trois mois environ. Car, à partir de ce moment, elle n'a plus bougé de chez elle. Elle a changé aussi. Elle est devenue sombre et quelquefois très exaltée.
    - Je vous remercie, miss Tracy. Vous ne voyez rien d'autre à me dire ?
    La logeuse réfléchit un instant.
    - Ah si, bien sûr ! Sarah Jones connaissait madame et monsieur Perkins, puisque c'est par elle qu'ils ont loué l'appartement.
    - Et elle vous les a présentés comment ?
    - Comme des amis.
    - Elle n'a rien dit d'autre ?
    - Non. Elle a simplement dit : "Des amis...".

    A l'hôpital, l'inspecteur John Clark obtient, le lendemain, des nouvelles des deux victimes. Elles sont réservées en ce qui concerne Michael Perkins, dont la balle vient d'être extraite, mais qui n'est pas sorti du coma. Elles sont en revanche meilleures pour Marion qui, après un lavage d'estomac, est hors de danger. Elle est même en état de répondre à ses questions, pour un temps très bref, ont précisé les médecins... L'inspecteur se rend dans sa chambre... Sur son lit, Marion Perkins est pâle comme une morte.
    - J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, madame : votre mari est hors de danger. Les médecins ont extrait la balle. Sa blessure était sans gravité.
    Ce pieux mensonge ne produit pas l'effet escompté. Marion a une réaction tout à fait inattendue.
    - Et elle ?
    - Vous voulez dire la femme ?
    - Oui.
    - Elle est morte. Mais expliquez-moi...
    Marion Perkins est incapable d'expliquer quoi que ce soit. Elle éclate en sanglots et, à travers ses larmes, répète :
    - C'est de ma faute !
    - Qu'est-ce qui est de votre faute ?
    Alertée par les cris, une infirmière entre dans la chambre.
    - Il faut vous en aller, monsieur. Vous voyez bien qu'elle a une crise de nerfs.
    Pourtant, l'inspecteur insiste. Il crie presque :
    - Parlez ! Qui est cette femme ? Vous le savez ! La logeuse me l'a dit.
    Mais la réponse est toujours la même :
    - C'est de ma faute !
    Il faut que l'infirmière pousse John Clark dehors pour qu'il cesse enfin ses questions...

    17 juin 1978. Deux jours ont passés depuis le drame de Gower Street. L'inspecteur John Clark se trouve de nouveau à l'hôpital, mais plus au chevet de Marion Perkins. Celle-ci, après qu'il l'eut interrogée, a été prise d'une grave crise, qui a nécessité sa mise sous tranquillisants. De son côté, Michael Perkins s'est rétabli plus vite que prévu et il est en état de répondre aux questions. Comme avec sa femme, John Clark commence par lui donner des nouvelles rassurantes.
    - Votre épouse va tout à fait bien. Elle...
    Mais comme Marion, Michael Perkins l'interrompt :
    - Et Sarah ?
    Cette fois, l'inspecteur se méfie.
    - Elle est gravement blessée. Les médecins refusent de se prononcer.
    Et la réplique suivante est encore une fois la même :
    - C'est de ma faute !
    Malgré les consignes qu'il a reçues, John Clark s'exprime avec véhémence.
    - Ecoutez, monsieur Perkins je sais que vous êtes faible, mais vous devez me comprendre : j'ai besoin de savoir. Qui est Sarah Jones ?
    - Quelle Sarah Jones ? Sarah Raynor, vous voulez dire ?
    - Raynor comme votre femme ?
    - Bien sûr : c'est sa soeur.
    L'inspecteur commence à entrevoir la vérité.
    - Parlez, monsieur Perkins...
    - J'ai connu Sarah avant Marion. Nous avons eu une liaison. Mais j'ai fini par me lasser d'elle. Elle avait un côté trop romanesque ; je crois même qu'elle n'était pas très équilibrée.
    Michael Perkins s'interrompt, épuisé. John Clark poursuit à sa place :
    - Et c'est alors qu'elle vous a présenté Marion...
    - Oui. Pour moi, cela a été un choc.
    L'inspecteur revoit mentalement les deux femmes. Effectivement, elles ont un certain air de famille. Mais Marion est infiniment plus jolie que Sarah. Dans la vie, elle devait lui être supérieure en tout, par seulement en beauté : en aisance, en intelligence, en réussite. La pauvre Sarah aimait éperdument Michael Perkins, de toute son âme de midinette et voilà que sa soeur le lui a pris. Elle n'a pu le supporter... John Clark prend la parole :
    - Je ne veux pas vous fatiguer davantage, monsieur Perkins. Je vais parler à votre place. Vous n'aurez qu'à me dire si je me trompe. Sarah Raynor se faisait, on ne sait trop pourquoi, appeler Sarah Jones, sans doute par un besoin romanesque... Tout de suite après votre mariage, elle vous a dit que l'appartement au-dessus de chez elle était libre et elle vous a proposé à vous et à Marion, de vous y installer. Vous avez accepté sans vous méfier.
    Michael Perkins approuve de la tête.
    - Vous êtes montés au deuxième étage et Sarah est venue dans votre appartement. Elle a dit à Marion de descendre un instant sous un prétexte quelconque. Là, elle lui a fait boire un somnifère et lorsqu'elle a été endormie, elle est remontée avec un revolver à la main. Elle a tiré sur vous et elle a retourné son arme contre elle.
    - Oui. C'est cela...
    L'inspecteur fait un petit signe et s'en va sans bruit. Le mystère de Gower Street n'en est plus un. Il s'agissait d'un drame peu banal et passablement compliqué, mais l'amour lui-même est souvent loin d'être simple.

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