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La mante religieuse

    Ralph Berger soupire, assis sur le canapé du luxueux living-room d'un non moins luxueux appartement de Miami, en Floride. La nuit est déjà tombée et il fait très chaud, ce 19 mai 1970. La pièce n'est éclairée que par une lampe de prix, posée sur une table basse en laque chinoise. Ralph Berger, vingt-huit ans, est incontestablement un beau garçon. Blond, athlétique, sympathique, avec son visage un peu enfantin respirant la santé, il exerce la profession de dentiste.
    En face de lui, Ellen Garland est à peine visible dans la pénombre du salon. C'est dommage, car on ne peut pas dire que son physique soit quelconque. Grande, admirablement faite, brune aux yeux bleus, c'est le genre de beauté à vous couper le souffle. Sans nul doute, si elle l'avait voulu, elle aurait pu faire du cinéma. Mais Ellen Garland n'a pas choisi d'être actrice. Elle a préféré la profession, lucrative, elle aussi, de décoratrice. Elle aménage les villas des milliardaires, en utilisant toutes les ressources d'un goût très sûr qui fait souvent défaut à ses clients.
    Depuis quelques minutes, ils sont silencieux tous les deux. Ralph Berger, après plusieurs soupirs, finit par déclarer :
    - Ellen, veux-tu m'épouser ?
    Ellen Garland a un petit rire de surprise.
    - T'épouser ? Quelle idée !
    - C'est une idée toute naturelle. Cela fait plus d'un an que nous sommes ensemble ; tu es veuve, je suis célibataire ; pourquoi ne pas fonder un foyer ?
    Ellen Garland vient près de Ralph sur le canapé. Son visage est devenu très sérieux.
    - Ce n'est pas possible, Ralph...
    - Pourquoi ? Il y a quelqu'un d'autre ?
    - Non. Il n'y a personne. Je ne veux pas me marier parce que j'ai peur.
    - De moi ?
    Ellen a un sourire étrange.
    - J'ai peur de mon passé. Que sais-tu de mon passé ? Tu ne m'as jamais posé de question.
    - J'attendais que tu m'en parles...
    - Alors, je vais t'en parler. Je t'ai dit que j'étais veuve, mais je ne t'ai pas dit combien de fois.
    Ralph Berger regarde intensément sa compagne. Elle ne lui a jamais semblé aussi fascinante.
    - J'ai été veuve deux fois, Ralph. Oui, à vingt-huit ans, j'ai déjà perdu deux maris. Le premier est mort du diabète, le second s'est suicidé.
    - C'est terrible !
    Ellen agite la tête, faisant voler ses longs cheveux noirs.
    - C'est plus que terrible, c'est une sorte de malédiction ! Je ne veux pas recommencer une nouvelle fois. J'aurais trop peur pour toi et pour moi...
    Ralph Berger prend la jeune femme dans ses bras.
    - C'est absurde, voyons ! C'est simplement une affreuse malchance. Avec moi, tout peut changer !
    - Tu n'as pas entendu ce que j'ai dit ?
    - Si. Mais je ne crois pas aux malédictions, je crois simplement à l'amour.
    Ellen Garland ne réplique pas. Elle fixe à son tour Ralph et son regard exprime une sorte d'admiration. Elle murmure :
    - Moi aussi...

    15 avril 1972. Cela fait un peu moins de deux ans qu'Ellen Garland et Ralph Berger se sont mariés. Au début, le jeune homme semblait avoir eu raison. Les sombres pressentiments d'Ellen étaient vains. On avait rarement vu un couple aussi uni et heureux. Mais depuis trois mois environ, le climat entre eux s'est progressivement dégradé.
    C'est d'Ellen que vient le changement. Elle est devenue capricieuse, distante, désagréable. Et en dépit de toutes les attentions, de toutes les gentillesses de Ralph, cela ne s'est pas arrangé, bien au contraire.
    Pourtant, ce 15 avril 1972 lorsqu'il rentre à la maison, il la trouve dans un complet abattement. Assise sur le canapé.
    Elle se tamponne les yeux avec son mouchoir. Son maquillage est défait, son visage blême. Ralph se précipite.
    - Ma chérie, qu'arrive-t-il ?
    Ellen reste muette, reniflant bruyamment.
    - Que se passe-t-il ? Parle ! Je t'en supplie !
    - Je n'en peux plus, Ralph...
    - Mais pourquoi ?
    - Je ne peux pas te le dire. C'est trop grave.
    - Ellen !
    Ellen Berger se lève du canapé.
    - Non, Ralph, n'insiste pas. J'ai eu tort de me laisser aller. Promets-moi d'oublier tout cela.
    Au contraire, Ralph insiste tant et plus et Ellen finit par céder. Elle a un petit mouvement de tête triste pour désigner l'un des murs.
    - Tu te souviens du tableau abstrait qui était là ?
    - Oui. Pourquoi ?
    - Je t'ai dit que je l'avais vendu parce qu'il ne me plaisait plus. C'est faux.
    - Je ne comprends pas.
    - Et le vase Ming sur la table chinoise : je t'ai dis que je l'avais cassé. C'est faux aussi.
    - Ellen, explique-toi...
    Sans répondre, Ellen Berger s'approche de son mari et lui montre sa main droite.
    - Regarde... Tu ne remarques rien ?
    - Ta bague !
    - Oui. La bague en rubis qui me venait de ma mère et à laquelle je tenais plus que tout, je l'ai vendue... Comme le tableau abstrait, comme le vase Ming. Parce que j'avais besoin d'argent !
    Désespérée, Ellen Berger s'effondre de nouveau sur le canapé et se remet à sangloter.
    - De l'argent ? Mais nous en avons...
    - Pas assez, Ralph. Pas assez pour un maître chanteur !
    La gorge nouée, Ralph Berger s'assied à côté de sa femme. Il a compris.
    - C'est... à propos de ton second mari, celui qui s'est suicidé ?
    La jeune femme redresse la tête. Elle a, malgré sa détresse, un air farouche.
    - Non. Pas lui. Il s'est bien suicidé. C'est le premier que j'ai tué !
    Ralph Berger a un mouvement de recul. Il considère sa femme comme s'il la voyait pour la première fois.
    - Tu m'avais dit qu'il était malade, diabétique.
    - C'est la vérité. Il était même gravement diabétique. C'est pour cela que personne ne s'est méfié. J'ai remplacé sa dose d'insuline par du glucose...
    Ralph est incapable de dire quoi que ce soit. Ellen parle d'une voix précipitée :
    - Je sais que je suis un monstre. Mais ne me juge pas trop vite. Lui aussi était un monstre. Dès le lendemain de notre mariage, il s'est métamorphosé. Il est devenu méchant brutal et surtout jaloux... Mais jaloux, comme tu n'en as pas idée ! Plusieurs fois, il a fait irruption chez mes clients en me traitant de tous les noms. A la fin, j'ai dû cesser de travailler. Il avait engagé un détective privé qui ne me quittait pas d'une semelle. C'était l'enfer !
    Ralph l'interrompt froidement :
    - Il fallait divorcer !
    - Je n'en ai pas eu le temps. Un soir, il m'a menacée avec un rasoir. Il m'en a même donné un coup. J'ai compris qu'il allait me tuer. Alors j'ai agi la première. J'étais terrorisée !
    - Et l'autre ? Tu l'as tué aussi parce qu'il te terrorisait ?
    - Non. Il s'est vraiment suicidé, je te le jure. Il était déjà mon soupirant avant mon mariage. A mon veuvage, il est revenu vers moi. C'était un très gentil garçon, trop même : hypersensible, hypernerveux. Une fois que nous avons été mariés, j'ai préféré tout lui dire. Mon secret était trop lourd à porter... J'ai eu tort. Il ne l'a pas supporté. Il s'est imaginé que j'avais tué pour lui et il s'est suicidé.
    Il y a un long silence... Ralph reprend :
    - Et... le chantage ?
    Le visage d'Ellen reflète le plus total désarroi.
    - Mon second mari avait noté mes aveux dans son journal intime. Après sa mort, je l'ai remis sans l'ouvrir, avec le reste de ses affaires personnelles, à son frère, sa seule famille. Sur le moment, je n'ai pensé à rien. J'aurais dû me méfier. Depuis, il me fait chanter.
    Dans le luxueux living-room de l'appartement de Miami, il y a un long silence. Ellen poursuit :
    - Chaque semaine, il demande plus. Je vais finir par me tuer. Je ne peux plus supporter cette situation.
    - Non, ne dis pas cela ! Je ne veux pas que tu meures !
    - Cela vaudrait mieux pour tout le monde. Je suis une criminelle.
    - Je ne veux pas que tu meures !
    - Qu'est-ce que cela peut te faire puisque, maintenant, après ce que je viens de te dire, tu vas me quitter ?
    - Jamais !...
    Ellen Berger fixe son mari de ses grands yeux bleus. Son regard n'a jamais été aussi intense. C'est quelque chose qui ressemble au pouvoir hypnotique de certains animaux.
    - Mais j'ai tué un homme, Ralph. Je l'ai tué d'une manière affreuse.
    - Cela ne change rien !
    Il y a de nouveau un long silence. Ellen reprend :
    - Mais qu'allons-nous faire pour... l'autre, le maître chanteur ?
    Ralph Berger crispe les mâchoires.
    - Celui-là, je m'en charge !...

    18 mai 1972. Un peu plus d'un mois a passé depuis la dramatique conversation qu'ont eue Ralph et Ellen Berger. Ellen est assise sur le canapé de leur luxueux living-room. Elle est très pâle. En face d'elle, un homme d'une quarantaine d'année : le lieutenant de police Wade, celui qui a arrêté Ralph.
    - Je n'ai pas voulu vous convoquer à mon bureau, madame, étant donné ce que vous subissez. Et puis, j'avais quelques détails à vérifier ici.
    Ellen Berger a un sourire triste.
    - Je vous en prie, lieutenant.
    - Voilà... Votre mari a inventé un système de défense à peine croyable. Au lieu de reconnaître qu'il a tué Lewis Norton parce qu'il était votre amant, il raconte une histoire de chantage compliquée au possible. Bien sûr, tout cela ne tient pas debout, mais je suis obligé de vérifier. C'est mon métier. Vous me comprenez ?
    - Je comprends parfaitement.
    - Bien. Lewis Norton, la victime, était bien votre amant ?
    - Oui. Depuis un an. C'était le neveu d'un de mes clients. J'ai fait sa connaissance en décorant leur villa.
    - Comment votre mari a-t-il eu connaissance de votre liaison ?
    - Je ne sais pas. Nous n'avons jamais eu la moindre scène. Il n'a jamais laissé paraître de soupçon. Il devait m'épier ou me faire suivre par un détective.
    - Le 17 avril dernier, lorsqu'il est parti pour l'abattre avec votre revolver, vous n'avez rien remarqué de spécial ?
    - Non. Il était comme tous les jours... Pauvre Ralph ! Pourquoi a-t-il fait cela ? Prendre mon revolver pour aller tuer mon amant. Il n'avait aucune chance de s'en sortir. Le crime était signé.
    - La jalousie fait parfois perdre la tête, madame... Maintenant, voici sa version des faits : d'après lui, vous auriez eu une discussion, ici même, l'avant-veille du crime. Vous lui auriez avoué que vous aviez tué votre premier mari, que votre second s'était suicidé en l'apprenant et que vous auriez remis au frère de ce dernier un journal intime prouvant le meurtre. Depuis, le frère vous faisait chanter.
    Ellen Berger se lève brusquement.
    - C'est absurde ! Mon premier mari est mort de maladie, du diabète.
    Le lieutenant Wade la rassure d'un geste.
    - Ne vous inquiétez pas, madame. Nous avons vérifié : le permis d'inhumer est parfaitement en règle. Et d'ailleurs, tout cela encore une fois ne tient pas debout. Lewis Norton n'était pas le frère de votre mari.
    Ellen Berger hausse les épaules.
    - Mon second mari n'avait pas de frère...
    - Mais le plus étonnant, voyez-vous, ce sont les précisions que Ralph Berger nous a données. Il nous a dit que, pour satisfaire aux exigences du maître chanteur, vous aviez dû vendre des objets de valeur... Un tableau abstrait... Mais je vois qu'il est bien là. Il correspond parfaitement à la description qu'il nous a fournie. Un vase Ming, qui était sur la table basse... et qui s'y trouve toujours. Et, enfin, une bague en rubis...
    Ellen contemple sa main droite avec un air incrédule.
    - Je suppose que c'est de celle-ci qu'il veut parler... Comme si j'avais pu me séparer de la bague de maman !
    Le lieutenant Wade se lève pour prendre congé.
    - Il me reste plus qu'à vous remercier, madame.
    Ellen Berger pousse un profond soupir.
    - Vous savez, le plus triste, lieutenant ? C'est que ma liaison avec Lewis allait se terminer. Je ne pouvais plus le supporter. Je me demandais même comment m'en débarrasser. Pourquoi Ralph ne m'a-t-il pas parlé franchement ? Tout se serait arrangé.
    - D'autant que, malheureusement, son affaire est délicate. En Floride, les jurés ne sont pas tendres pour les crimes passionnels et s'il leur raconte cette histoire à dormir debout, ils seront moins tendres encore...

    C'est effectivement ce qui s'est passé, six mois plus tard, au procès. Le grand moment a été la déposition d'Ellen Berger. Admirable de courage et de dignité, elle a crié son amour à l'accusé et elle lui a juré qu'elle l'aimerait toujours quoi qu'il arrive. Personne n'a compris, en revanche, l'incroyable attitude de Ralph Berger. Il a lancé des injures à sa femme. Puis il l'a implorée de dire que son invraisemblable système de défense était vrai. Ellen a quitté la barre en larmes...
    L'avocat de l'accusé, obligé de défendre une thèse à laquelle il ne croyait pas, a été mauvais au possible. Et Ralph Berger a été condamné à mort par des jurés qui n'aimaient pas qu'on se paie leur tête.
    Le gouverneur de Floride a sans doute éprouvé les mêmes sentiments. Lorsque la demande de grâce est arrivée sur son bureau, il l'a refusée sans hésitation. Et Ralph Berger a été exécuté sur la chaise électrique le 1er février 1974...
    C'est ainsi que se termine cette incroyable histoire. Le malheureux Ralph a-t-il été la victime d'une monstrueuse mante religieuse qui avait imaginé un plan d'un machiavélisme raffiné pour se débarrasser à la fois d'un mari et d'un amant qui avaient cessé de lui plaire, après avoir dévoré ses deux premiers maris ? Peut-être. Mais il ne faut pas oublier que la fameuse scène des aveux, du tableau abstrait, du vase Ming et de la bague en rubis n'est connue que par les dépositions de Ralph Berger devant les policiers et les juges. Alors, pourquoi ne s'agirait-il pas d'un criminel à l'imagination particulièrement inventive ?
    Toujours est-il qu'après l'exécution de Ralph, Ellen a pris le deuil et ne l'a pas quitté. Elle ne s'est pas remariée et est allée régulièrement fleurir la tombe de son troisième et dernier époux. Ce qui prouve une chose, une seule : qu'elle ait été une mante religieuse ou non, elle l'aimait. A sa manière...

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