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Un sacré jaloux

    L'inspecteur Philippe Aymard arrive, comme tous les jours, à neuf heures du matin, dans son bureau du commissariat de Noisy-le-Grand. Apparemment, ce 10 juin 1960 ne doit présenter aucun caractère particulier. Depuis quelque temps, c'est le calme plat dans cette grande agglomération de la banlieue parisienne. Pas de banditisme, pas d'agression ; il semble que tout le monde soit décidé à se tenir tranquille.
    L'inspecteur Philippe Aymard avance la main vers la pile de lettres qui a été déposée sur le coin de sa table. Elles sont adressées au commissaire, mais son chef considère qu'il n'a pas le temps à perdre pour les lire et il a bien raison ! L'inspecteur Aymard soupire.
    - Allons-y pour les dingues, les mauvais coucheurs et les lettres anonymes !
    C'est en effet de ces trois éléments que se compose le courrier quotidien, avec, quand même, un net avantage aux voisins mauvais coucheurs...
    - On va commencer par celle-là !
    L'inspecteur Aymard vient d'apercevoir dans la pile une enveloppe dont le texte est rédigé en caractère découpés dans le journal : "Monsieur le commissaire de Noisy-le-Grand Seine".
    L'inspecteur Aymard décachète la missive... En dix ans de service dans la police, il se flatte de savoir à peu près tout des ficelles du métier. Physiquement, il n'est ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni brun, ni blond. Il a une femme, deux enfants et se destine à devenir inspecteur-chef en fin de carrière. C'est à peu près tout ce qu'on peut dire à son sujet.
    Comme l'enveloppe, la lettre est rédigée en lettres de journal. L'inspecteur Aymard reconnaît les caractères d'un grand quotidien du soir. Il lit :
    "Emile Grenier a tué sa femme.
    Signé : X".
    Philippe Aymard a un hochement de tête approbateur. Voilà quelqu'un qui va droit au but et ne s'embarrasse pas de considération inutiles. Maintenant, il doit faire les vérifications d'usage, cela fait partie de son métier.
    Renseignements pris, il existe bien, dans la commune de Noisy-le-Grand, un couple répondant au nom de monsieur et madame Grenier. Ils habitent même tout près du commissariat. L'inspecteur Aymard, qui n'a rien d'autre à faire de sa matinée, décide de se rendre à leur adresse. Après tout, il tombera peut-être sur quelque chose d'intéressant...

    Emile Grenier et sa femme habitent un pavillon d'une rue tranquille. L'inspecteur y est en quelques minutes, sonne à leur porte, mais personne ne répond. A cette heure-là, ils doivent être à leur travail. Philippe Aymard décide de se rabattre sur les voisins. Dans le pavillon d'à côté, il y a quelqu'un. Un homme d'un certain âge ; habillé d'une salopette et tenant un sécateur, vient lui ouvrir. Il n'a pas l'air surpris quand l'inspecteur Aymard lui décline sa qualité de policier et encore moins quand il lui dit que c'est au sujet des Grenier.
    - Cela ne m'étonne pas ! Je me doutais bien qu'il allait arriver quelque chose.
    L'inspecteur contemple cet homme aux cheveux blancs et à l'air agressif. Il lui vient l'idée que ce pourrait bien être lui l'auteur de la lettre anonyme.
    - Qu'est-ce qui vous fait dire cela ?
    - Leurs disputes continuelles. C'est absolument insupportable. Plusieurs fois, j'ai failli vous appeler. Mais avant-hier soir, cela a battu tous les records !
    - C'est-à-dire ?
    - Monsieur Grenier hurlait. J'ai même entendu distinctement : "Je vais te tuer !".
    - Et après ?
    - Après, cela s'est calmé assez vite... Mais alors il l'a vraiment fait ? Il l'a tuée ?
    L'inspecteur Aymard répond par quelques phrases peu compromettantes, prend congé et va sonner au pavillon qui fait face à celui des Grenier. Il commence à penser que cette lettre anonyme n'est pas dénuée de tout fondement... Une petite dame, aux cheveux blancs, elle aussi, vient lui ouvrir. Décidément, il y a beaucoup de personnes âgées dans le voisinage. Mais tant mieux : ce sont souvent les meilleurs observateurs.
    La voisine confirme la dispute de l'avant-veille au soir chez les Grenier, mais elle apporte un élément de taille.
    - J'ai des insomnies, monsieur l'Inspecteur, et je ne dormais pas quand la voiture des Grenier est sortie. Il était trois heures du matin. Elle est revenue vers quatre heures et demie. C'était monsieur Grenier qui était au volant. Je le sais parce que je l'ai vu ouvrir le portail.
    - Et madame Grenier, vous l'avez pas vue ? Il était seul ?
    - Pas forcément, monsieur l'Inspecteur. Leur garage communique directement avec la maison.
    L'inspecteur Aymard remercie et s'en va. Cette fois, l'affaire commence à prendre des proportions. Pour faire un tour en voiture entre trois heures et quatre heures et demie du matin, il faut de sérieuses raisons. Et quand c'est après une dispute où l'on a dit à sa femme : "Je vais te tuer !...".
    Philippe Aymard revient au pavillon des Grenier vers sept heures du soir. Ce coup-ci, il y a quelqu'un. C'est Emile Grenier qui vient lui ouvrir. Il s'agit d'un homme d'une quarantaine d'années, de taille plutôt petite, aux grosses lunettes et aux sourcils épais qui se rapprochent. Un signe distinctif des jaloux, pense l'inspecteur... Monsieur Grenier manifeste une certaine inquiétude lorsque le policier décline ses qualités.
    - Je n'ai rien fait de mal !
    Philippe Aymard a mis au point son petit discours.
    - Si. Il y a une plainte contre vous, pour tapage nocturne avant-hier soir. Il paraît que vous vous êtes disputé avec votre femme. Toute la rue l'a entendu.
    Emile Grenier baisse la tête.
    - Oui, c'est vrai.
    - Et, par-dessus le marché, vous avez sorti votre voiture en pleine nuit en faisant ronfler le moteur.
    - C'est vrai aussi.
    - Je peux savoir où vous alliez à une heure pareille, monsieur Grenier ?
    - Nulle part. Après ma dispute avec Antoinette, j'étais tellement énervé que je ne pouvais pas dormir. J'ai roulé sans but sur les routes. Je suis rentré quand j'ai été calmé.
    - Madame Grenier est là ?
    - Non, justement. Vous pourrez dire aux voisins qu'ils vont être tranquilles pendant un moment. Elle est partie en vacances.
    - En vacances ?... En vacances toute seule ! Et peut-on savoir où ?
    - Elle ne me l'a pas dit.
    - Votre voiture est dans le garage, monsieur Grenier ?
    - Oui. Pourquoi ?
    - Parce que, dans ce cas-là, votre femme ne l'a pas prise. Quel moyen de transport a-t-elle utilisé ?
    - Je ne sais pas moi... L'avion sans doute. Antoinette aime les voyages lointains.
    Par la porte restée ouverte, l'inspecteur Aymard aperçoit un sac de dame, posé sur une console du vestibule.
    - Et, pour ce lointain voyage, votre femme n'a pas pris son sac à main ?
    Emile Grenier se retourne et répond d'une voix troublée :
    - Elle... en a plusieurs.
    L'inspecteur Aymard n'insiste pas davantage. Il en sait assez. Il va chercher auprès du juge un mandat d'arrestation et le lendemain matin, à la première heure, il se présente de nouveau au pavillon. Mais il est trop tard. La maison est vide. Emile Grenier a compris que la seule chance qui lui restait était la fuite.
    La perquisition dans la maison confirme les craintes sur le sort d'Antoinette Grenier. Ses objets personnels, non seulement son sac à main, mais ses produits de beauté, sont là. Son mari n'a même pas pris la peine de les faire disparaître pour faire croire à un départ volontaire. De même, sa garde-robe, petite, mais neuve et de bon goût, est au grand complet. Seuls ses papiers d'identité sont introuvables.
    Une fouille plus complète, menée par les policiers dans la cave et le jardin, ne donne rien. Le corps de madame Grenier n'est pas là. Ce qui n'a d'ailleurs rien d'étonnant si l'on se rappelle le voyage nocturne en voiture.
    Dans les jours qui suivent, malgré les avis de recherche lancés dans toute la France et même à l'étranger, Emile Grenier reste introuvable. Il est bien le meurtrier de sa femme, même si le corps n'a pas encore été retrouvé. S'il en fallait une preuve supplémentaire, l'inspecteur Aymard a appris que le lendemain de la nuit tragique, il avait porté au teinturier un complet taché de sang... Du sang, les spécialistes en ont trouvé aussi sur le parquet de la salle à manger. Des traces infimes : le sol avait été soigneusement nettoyé mais pas assez. L'analyse a révélé qu'il s'agissait du groupe A+, celui d'Antoinette Grenier...
   
    15 juin 1960. Cela fait cinq jours que l'enquête de l'inspecteur Aymard a commencé, lorsque celui-ci reçoit un coup de téléphone à son bureau. La personne, une dame, a demandé à parler au policier chargé de l'affaire Grenier.
    - Inspecteur Aymard, j'écoute...
    - Je n'y comprends rien, Inspecteur, c'est ahurissant ! Je viens de lire dans le journal et j'apprends que mon mari est recherché pour m'avoir tuée.
    L'inspecteur croit avoir affaire à une plaisanterie.
    - Ecoutez madame, je n'ai pas que cela à faire !
    - Mais je vous jure que je dis la vérité. Je suis Antoinette Grenier. Je peux le prouver. j'ai mes papiers !
    L'inspecteur Aymard a un sursaut. Les papiers d'identité... Il est exact qu'on ne les a pas trouvés. Mais qu'est-ce que cela veut dire ?
    - Où êtes-vous ?
    - A Bruxelles... J'ai quitté Emile il y a une semaine, le 8 juin au matin. J'ai emporté toutes mes affaires avec moi. J'ai laissé un mot à mon mari pour lui dire que je le quittais définitivement sans lui dire où j'allais.
    - Ce n'est pas possible, madame.
    - Non seulement c'est possible, mais c'est vrai.
    - Mais vos affaires sont là, vos produits de toilette, vos robes !
    - Je vous dis que je les ai emportées...
    - Vous n'avez pas pu partir le 8 au matin. Vos voisins vous ont entendue vous disputer avec votre mari le soir.
    - Ils se trompent. Ils n'ont pas pu m'entendre.
    Philippe Aymard réfléchit... A vrai dire, le voisin d'à côté a dit : Monsieur Grenier hurlait. J'ai même entendu distinctement : "Je vais te tuer !". Il n'a parlé que de la voix d'Emile Grenier, pas de celle d'Antoinette... Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Et que signifient l'expédition nocturne en voiture, le sang sur le complet et le parquet de la salle à manger ?
    - Je crois que le mieux serait que vous veniez ici, madame.
    - C'est ce que je me proposais de faire. J'arriverai en fin de journée...

    15 juin 1960. L'inspecteur Aymard est dans son bureau, en train d'attendre Antoinette Grenier. Il est près de sept heures du soir. Elle ne devrait pas tarder.
    Il y a une détonation dans la rue, suivie de cris et de bruits de bousculade... L'inspecteur Aymard se précipite. Il franchit l'entrée du commissariat et il reste pétrifié !
    Une femme blonde d'une quarantaine d'années est étendue sur le trottoir, face contre terre. Elle perd son sang en abondance par une blessure dans le dos. Son sac à main s'est ouvert dans la chute. L'inspecteur se baisse pour chercher ses papiers, mais il sait déjà à qui il a affaire... Cette robe verte et blanche, il sait à qui elle appartient. Il l'a déjà vue dans la penderie d'Antoinette Grenier !
    Mais Philippe Aymard n'est pas au bout de ses surprises. Voici maintenant qu'un homme s'avance vers lui d'un pas lent. Il lève les bras... C'est Emile Grenier ! Il dit simplement :
    - C'est moi qui ai tiré sur ma femme.
    Et il se laisse passer les menottes sans résistance... L'inspecteur l'entraîne dans son bureau. Il jette un coup d'oeil derrière lui. Les agents sont en train de recouvrir le visage d'Antoinette Grenier d'une couverture. C'est fini : c'est un meurtrier qu'il emmène avec lui.
    Mais quel meurtrier ! Pourquoi, comment a-t-il fait cela ? Cela dépasse l'entendement !
    Pourquoi et comment : l'inspecteur va l'apprendre... Emile Grenier se met à parler. Il est calme, presque serein. Il n'a plus rien de l'homme inquiet, fébrile qu'il avait rencontré dans le pavillon. L'inspecteur comprend qu'il jouait alors la comédie. Cet homme-là est prodigieux comédien et, si on peut oser le dire, un prodigieux assassin !
    - J'ai réussi, Inspecteur. A vrai dire, j'étais certain de réussir. Je craignais seulement de manquer mon coup de fusil sous l'effet de l'émotion. Mais ma main n'a pas tremblé. Elle est morte et je préfère la savoir morte qu'avec un autre homme.
    - Quand avez-vous prémédité de la tuer ?
    - Le 8 juin à six heures du soir. Je suis rentré de mon travail comme d'habitude. J'ai découvert que la maison était vide. Antoinette était partie en emportant ses robes, ses affaires personnelles, ses bijoux, son sac à main, tout... Sur la table de nuit, il y avait un mot où elle me disait qu'elle me quittait et qu'on ne se reverrait jamais. C'est alors que j'ai décidé de la tuer. Il m'a fallu trois heures exactement pour mettre mon plan au point. A neuf heures, j'ai commencé le premier acte. J'ai fait un vacarme épouvantable dans le pavillon comme s'il y avait une scène de ménage entre Antoinette et moi. J'ai claqué les portes, j'ai cassé de la vaisselle, j'ai poussé des cris aigus et surtout j'ai hurlé par la fenêtre ouverte : "Je vais te tuer !". Vers neuf heures et demie, j'ai fait brusquement silence. Et à trois heures du matin, je suis sorti en voiture... Je ne vous ai pas menti quand je vous ai dit que j'avais roulé sans but sur les routes. Il me fallait être parti suffisamment longtemps pour faire disparaître un corps. Je savais bien que la pipelette d'en face aurait tout vu. Elle passe son temps à épier les autres, même la nuit.
    L'inspecteur Aymard regarde avec effroi cet homme qui lui parle tranquillement et qui continue son incroyable récit.
    - Le lendemain a été une journée très chargée. Il a fallu confectionner la lettre anonyme et vous l'envoyer. Il a fallu que je me coupe le doigt pour mettre du sang sur mon costume et sur le plancher... Au fait, Antoinette était bien du groupe A+, mais moi aussi. Après être passé chez le teinturier, j'ai été faire mes courses. Cela m'a pris toute le journée. C'est qu'il a fallu que j'en achète des choses : robes, produits de beauté, sac à main. Je me suis complètement ruiné. Il n'y a que les bijoux que je n'ai pas pu remplacer. Vous ne l'avez pas remarqué. Pourtant vous auriez dû : une femme qui n'a pas de bijoux, cela n'existe pas.
    Philippe Aymard accuse le coup. Effectivement, ce détail lui avait échappé. Il a l'impression de vivre dans un mauvais rêve. Il demande :
    - Mais pourquoi avez-vous fait tout cela ?
    Emile Grenier est toujours aussi calme :
    - Pour tuer Antoinette, évidemment... Je savais qu'elle ne reviendrait jamais et qu'elle était partie très loin, peut-être à l'étranger. La seule manière pour qu'elle se manifeste était que je sois accusé de meurtre. Antoinette ne pouvait pas laisser une chose pareille. Elle avait beaucoup trop de sens moral.
    L'inspecteur se sent pris de vertige. Tout était faux depuis le début ! Tout n'était qu'une machination monstrueuse, imaginée par un meurtrier comme jamais peut-être aucun policier n'en a rencontré.
    - Mais où étiez-vous caché ?
    - Dans le seul endroit où vous n'auriez jamais eu l'idée de me chercher... Vous voyez la maison en ruines juste en face du commissariat ? J'étais là. J'ai attendu, avec mon fusil à la main. Je savais qu'Antoinette devrait forcément venir pour authentifier son témoignage. Je ne m'étais pas trompé. Ah, un dernier détail, inspecteur : je vais mourir. J'ai absorbé ce qu'il fallait tout à l'heure et l'effet commence à se faire sentir. Les médecins pourront tenter tout ce qu'ils voudront, il est déjà trop tard. Adieu, Inspecteur. Vous voyez que l'amour fait faire des drôles de choses....
    Emile Grenier devient tout pâle. Il se met à haleter. Ses sourcils broussailleux et rapprochés se plissent. Il a un faible sourire.
    - Je vais vous faire une confidence, Inspecteur : Je crois que j'étais un sacré jaloux !

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