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La grotte du Dragon

    Le capitaine de police Vlado Janez arbore un air particulièrement satisfait en pénétrant dans son bureau, ce 2 septembre 1965. Enfin une journée un peu calme en perspective ! Il faut dire que le mois d'août, qui vient de s'achever, n'a pas été pour lui une période de repos, bien au contraire.
    Car Kotor, petite station balnéaire sur la côte yougoslave dont il a la charge, triple sa population à chaque période de vacances. Et, malgré ses demandes réitérées, on ne lui a pas envoyé d'effectifs supplémentaires. Ils sont le même nombre de policier, quoi qu'il arrive. Pendant un mois, il a dû intervenir, tous les jours et presque toutes les nuits.
    Le capitaine Janez, qui s'est fait apporter un café oriental, le déguste dans sa tasse minuscule... C'est un bel homme encore jeune. A première vue, il est surtout remarquable par sa moustache noire très fournie et artistiquement entretenue, mais, quand on le regarde mieux, on remarque ses yeux vifs, d'une acuité peu commune.
    Le téléphone sonne. Il termine sa tasse et décroche... C'est une voix de femme.
    - Ici madame Milkevic. Je vous appelle de Zagreb. Je suis très inquiète au sujet de ma fille Olga. Elle était en vacances à Kotor et elle devait rentrer chez nous le 31.
    Le capitaine prend une voix rassurante.
    - Vous ne pensez pas qu'elle a pu s'arrêter en chemin ?
    Mais la mère insiste :
    - Non. Olga m'avait absolument promis de rentrer le 31. Elle a ses cours qui commencent le 1er. A Kotor, elle travaillait comme hôtesse au dancing La Sirène pour se faire de l'argent de poche. Elle avait pris une chambre en ville.
    Le capitaine Janez note toutes ces indications, il inscrit aussi le signalement de la jeune flle : vingt ans, blonde, un mètre soixante-dix, et conclut, avant de raccrocher :
    - Nous allons faire le nécessaire. Mais il ne fait pas vous inquiéter, madame. Vous aurez très vite des nouvelles de votre fille...
    Puisqu'il n'a rien d'autre à faire, le capitaine quitte son bureau et se met en marche, sans se presser, dans les rues de Kotor. Débarrassée de sa horde de touristes, la petite station balnéaire est redevenue la propriété de ses habitants et il savoure cette tranquillité retrouvée. Quant au cas d'Olga Milkevic, ce n'est vraisemblablement pas bien grave. Elle aura rencontré un garçon et elle rentrera un peu plus tard. Il a déjà traité des dizaines d'affaires de ce genre...
    Vlado Janez est parvenu dans la boîte de nuit La Sirène. Le patron vient lui ouvrir et a un sursaut en le voyant. Il le rassure d'un geste.
    - Ne vous inquiétez pas, ce n'est pas un contrôle, juste un renseignement. Vous avez bien employé une certaine Olga Milkevic ?
    Contrairement à l'attente du capitaine, le patron a brusquement l'air ennuyé.
    - Oui, mais elle est partie sans me prévenir. C'était le 20 août. J'ai dû engager une autre fille à sa place. ll lui est arrivé quelque chose ?
    Le capitaine remercie sans répondre et s'en va. Il se rend, sans perdre de temps, à l'adresse de la jeune fille. Ce n'est plus une disparition de deux, mais douze jours... Enfin, il n'y a pas encore de quoi s'affoler. On a déjà vu des fugues amoureuses qui duraient plus longtemps que cela.
    Quelques minutes plus tard, Vlado Janez se fait ouvrir la chambre qu'occupait Olga Milkevic et, dès le premier coup d'oeil, il fait la grimace. L'affaire devient inquiétante. La chambre n'est pas rangée. Le lit est fait mais toutes les affaires d'Olga sont là : ses robes, ses sous-vêtements, son nécessaire de maquillage et même sa brosse à dents. Tout indique un départ brusque et imprévu.
    Dans la commode, l'unique meuble de la chambre, il trouve un carnet relié en cuir. C'est le journal intime de la jeune fille. Il s'arrête le 19 août. Et les dernières lignes qu'elle a écrites sont si étranges, qu'il les relit plusieurs fois :
    Le dragon me regardera et les vampires voleront silencieusement dans les airs, mais je n'aurais pas peur puisque tu seras là.
    Cette fois, l'affaire n'est plus seulement inquiétante. Elle prend un tour franchement sinistre.
    Rentré dans son bureau, le capitaine s'efforce de réfléchir calmement. Olga Milkevic est peut-être déséquilibrée, ce qui expliquerait du même coup sa fugue. Pourtant, tout le reste de son journal dénote quelqu'un de parfaitement sain d'esprit... Non, ces lignes sont sensées. Elles veulent dire quelque chose, mais quoi ?
    La première idée qui vient à l'imagination est celle d'une secte plus ou moins satanique. Ce n'est pas impossible, d'autant qu'il y a beaucoup de hippies, à Kotor, au mois d'août, en ce milieu des années soixante. Mais Vlado Janez est un homme concret. Il préfère donner aux mots leur sens le plus simple. Un vampire, c'est une espèce de chauve-souris. Il lui faut trouver un endroit dans les environs où il y a des chauves-souris et quelque chose qui ressemble à un dragon.
    Lui-même n'a aucun souvenir d'un lieu de ce genre, mais parmi les anciens du village, les pêcheurs, peut-être... Accompagné de deux de ses hommes, il prend la direction du port. Il a tôt fait de repérer le vieux Miroslav qui répare ses filets. C'est le pêcheur typique, comme on en voit dans tous les pays du monde, quelle que soit la mer où ils naviguent : il a le torse et les bras nus, bronzés avec les veines saillantes, les cheveux blancs. Sa moustache, blanche elle aussi, est jaunie par le tabac.
    En voyant s'approcher les trois uniformes, le pêcheur délaisse ses filets.
    - Bonjour, Capitaine, vous avez besoin de moi ?
    Vlado Janez lui adresse un sourire.
    - Qu'évoquent pour vous un dragon et des vampires ?
    Le vieil homme n'hésite pas un instant.
    - Vous voulez parler de la grotte du Dragon ? c'est là-bas, à deux kilomètres au sud. On l'appelle comme ça, parce qu'il y a des mousses au plafond qui ressemblent justement à un dragon. Et pour des chauves-souris, il y en a ! Des mille et des cents... Un drôle d'endroit. Personne ne va jamais par là.
    Le capitaine lui tape sur l'épaule.
    - Miroslav, est-ce que vous pourriez nous y conduire ?
    Une légère inquiétude a passé dans les yeux bleus du pêcheur. Mais cela n'a duré qu'une seconde.
    - Bien sûr, Capitaine. Mais je vous préviens, le chemin n'est pas commode.
    Effectivement, le sentier qui, tantôt longe la mer, tantôt remonte sur la côte, très escarpée à cet endroit, est malaisé et fatigant. Au bout d'une demi-heure, la grotte du Dragon est enfin en vue. Et soudain, le vieux Miroslav pousse un cri.
    - Là, regardez !
    Il y a de la frayeur dans sa voix. D'une main qui tremble légèrement, il désigne quelque chose sur le sentier. Vlado Janez s'approche. C'est effectivement un spectacle peu ragoûtant : une douzaine de cadavre de chauves-souris en décomposition gisent sur le chemin. Mais le plus étrange est qu'ils ont été disposés en un cercle parfait.
    Miroslav hoche la tête.
    - C'est mauvais ! C'est un homme-chauve-souris qui a fait ça.
    Il baisse la voix :
    - On dit qu'il y a des hommes-vampires dans ces grottes. Quand les chauves-souris qui vivent avec eux sont trop nombreuses, ils les tuent et ils les mettent en cercle... Il ne faut pas aller plus loin. C'est mauvais, Capitaine, très mauvais !
    Vlado Janez est brusquement inquiet. Mais pas pour la même raison que le vieux pêcheur. Il fait signe à ses hommes de le suivre et presse le pas. Quelqu'un connaissant la superstition locale, a placé là ces chauves-souris pour écarter les curieux. Il redoute à présent ce qu'il va découvrir dans la grotte du Dragon.
    Suivi de ses hommes, il pénètre quelques minutes plus tard, dans la cavité naturelle. Tous trois allument leurs torchent électriques. Un nuage de chauves-souris, dérangées dans leur sommeil, les environnent dans une cacophonie de cris. Les chassant à grands gestes des bras, ils s'avancent sur les pierres humides.
    Brusquement leurs trois torches s'immobilisent et fixent le même point sur le sol. Le spectacle est tellement affreux qu'aucun d'eux n'a la force de parler.
    Une jeune femme blonde est étendue, entièrement nue. Il n'y a pas besoin de l'examiner longtemps pour se rendre compte qu'elle est morte depuis plusieurs jours. Elle a les pieds et les mains attachés à des crampons d'alpinistes plantés dans le sol. Et surtout, il y a cette blessure ! Dans toute sa carrière de policier, Vlado Janez n'en a pas vue de plus horrible. Elle a le ventre béant, ouvert sur toute sa largeur. Au-dessus d'elle les algues et les lichens forment un dessin bizarre et tortueux. Même sans imagination particulière, on reconnaît un dragon.
    Le capitaine et ses hommes sortent pour prendre l'air. En voyant leurs visages défaits, Miroslav, qui n'avait pas osé entrer, se met à faire précipitamment des gestes bizarres, sans doute un exorcisme...
    Après avoir repris le contrôle de lui-même, Vlado Janez s'adresse à ses hommes d'une voix ferme.
    - C'est un crime comme les autres, commis par un meurtrier comme les autres. Retournons. Nous allons chercher des indices !
    Il y a, effectivement, des indices : d'abord, les crampons d'alpinistes, qui ne sont pas des objets tellement courants, et surtout un piolet qui porte des empreintes nettement visibles.
    Pourtant, malgré ces éléments, le capitaine Vlado Janez ne s'attend pas à une enquête facile. Et elle ne le sera pas...

    Deux jours après la découverte de l'horrible meurtre de la grotte du Dragon, qui fait les gros titres de la presse yougoslave, il est en mesure de faire un premier point.
    L'autopsie d'Olga Milkevic a révélé qu'elle était enceinte de trois mois. Les empreintes sur le piolet étaient celles d'un homme, mais elles ne correspondent à celles d'aucun criminel fiché. Le piolet, ainsi que les crampons d'alpiniste, ont été envoyé aux spécialistes pour qu'ils puissent en déterminer l'origine.
    Le capitaine est déjà parvenu à plusieurs conclusions : contrairement à une bonne partie de la presse, il ne croit pas à un crime rituel ou satanique. Olga est venue de son plein gré dans la grotte du Dragon ; elle avait rendez-vous avec l'homme qu'elle aimait. C'est écrit en toutes lettres dans son journal. Il y a toutes les raisons de penser qu'il s'agissait du père de l'enfant qu'elle portait. Peut-être lui a-t-elle révélé à ce moment-là qu'elle était enceinte et lui a-t-elle demandé de l'épouser. Une dispute s'en serait suivie et l'homme l'aurait tuée.
    Il s'est bien sûr, renseigné à La Sirène. Mais le témoignage du patron a été décevant.
    - Bien sûr, il y avait des garçons qui tournaient autour d'elle. C'est normal avec les hôtesses. Mais je n'en ai remarqué aucun en particulier. Olga était même très sérieuse.
    L'enquête piétine donc. Mais elle va être rapidement relancée avec le résultat de l'examen du matériel d'alpiniste. Les crampons et le piolet sont d'un modèle très coûteux, importé d'Autriche. Ils sont si rares, même, qu'un seul lot en a été vendu jusqu'à ce jour en Yougoslavie : aux membres du club d'alpinisme de Zagreb... Zagreb où habitait la victime.
    En se transportant dans la seconde ville du pays, le capitaine Janez éprouve un réel soulagement. Son enquête vient enfin de quitter la zone trouble et maléfique de la grotte du Dragon. Le voici maintenant sur un terrain rationnel. Les suspects sont tout désignés : ce sont les membres du club, il n'a plus qu'à les interroger les uns après les autres et il finira bien par trouver le coupable. Mais Vlado Janez n'est pas encore au bout de ses peines ni de ses surprises.
    Ils sont cinquante-quatre à faire partie du club d'alpinisme de Zagreb, cinquante-quatre personnes de tous âges, que le capitaine interroge séparément. Il commence, bien entendu, par prendre leurs empreintes, mais aucune d'elles ne correspond à celles retrouvées sur le piolet. Il vérifie ensuite, heure par heure, leurs activités aux alentours du 20 août. Mais il est bien forcé de constater qu'ils ont tous un alibi. Alors auraient-ils prêté ou se seraient-ils fait voler leur matériel ?... Non, tous le nient farouchement.
    Le capitaine commence à s'impatienter. Le criminel ne peut être que parmi eux et pourtant ce ne peut pas être l'un deux... Il y a dans tout cela quelque chose d'irrationnel. Mais Vlado Janez ne veut pas se laisser aller, il chasse de son esprit ces mots qui reviennent le hanter dans les moments de découragement : "Homme-chauve-souris, homme-vampire". Il est sûr qu'il n'y a rien de surnaturel et qu'il va trouver l'explication.
    Pourtant, quinze jours entiers passent sans apporter le moindre élément nouveau. L'opinion et ses supérieurs s'impatientent et lui, tourne en rond.
    C'est à la fin du mois de septembre qu'il reçoit une visite dans le bureau qu'il s'est fait installer à Zagreb. La femme ne s'est pas fait annoncer. Elle a une trentaine d'années. En s'asseyant en face de lui, elle a l'ai gêné et même inquiet.
    - Je me présente, Capitaine, je m'appelle Irina Raska.
    Vlado réagit immédiatement au nom de Raska. Il compulse rapidement son dossier, tandis que la femme s'empêtre dans ses préliminaires. C'est cela : Todor Raska est un des cinquante-quatre membres du club. Comme les autres, ses empreintes sont différentes de celles qu'on a retrouvées et, comme les autres, il a un alibi inattaquable. Il n'a pas quitté Zagreb de tout le mois d'août.
    Irina en est enfin arrivée au point décisif de son discours :
    - Je suis venue vous trouver parce que je pense connaître l'assassin : c'est Pavel, l'homme-chauve-souris !
    Le capitaine a une vilaine grimace. Ces absurdités ne vont tout de même pas recommencer !
    Irina Raska a dû s'apercevoir de sa colère car elle enchaîne précipitamment.
    - Pavel Raska, est mon beau-frère. Je l'appelle "l'homme-chauve-souris" parce que c'est d'elles qu'il vit. Il parcourt le pays pour les capturer et il les vend ensuite à des laboratoires pour leurs expériences. Comme il va souvent dans les grottes et les montagnes, Teodor lui a prêté un de ses piolets et des crampons.
    Vlado respire. Les choses se mettent en place.
    - Et pourquoi votre mari ne m'a-t-il rien dit ?
    La femme hausse les épaules.
    - Parce que c'est son frère. Pour le protéger, ou parce qu'il ne veut pas croire que c'est lui. Mais c'est lui, j'en suis sûre. D'ailleurs, il a disparu dès que vous avez commencé votre enquête à Zagreb...
    Quelques heures plus tard, Vlado Janez perquisitionne dans le réduit misérable, un grenier des vieux quartiers de la ville, qui servait de logement à Pavel Raska. On ne peut pas dire que le cadre soit ordinaire : au mur, plusieurs chauves-souris empaillées et fixées par des clous ; juste au-dessus du lit, une affiche d'un film de Dracula...
    Mais le capitaine ne manifeste aucune curiosité pour cette décoration insolite. Ce qui l'intéresse, ce sont les empreintes digitales. Elles sont nombreuses et certaines particulièrement nettes. Il les compare avec la photo de celles trouvées dans la grotte du Dragon. Et, sans même attendre la conclusion des experts, il a la certitude qu'il est arrivé au bout de ses peines. Ce sont bien les mêmes. C'est Pavel Raska le criminel.
    Encore faut-il l'arrêter. Ainsi que sa belle-soeur l'a indiqué, il a pris la fuite depuis longtemps. Il a eu tout le temps de trouver une cachette sûre, peut-être à l'étranger.
    Tandis que les opérations sont menées en Yougoslavie avec d'importants moyens policiers, des avis de recherche sont transmis par l'intermédiaire d'Interpol à plusieurs pays européens.
    C'est grâce à l'un d'eux que, deux mois plus tard, la police allemande l'a retrouvé dans une communauté hippie où il se cachait. Extradé, Pavel Raska a passé, devant Vlado Janez, des aveux complets. En l'écoutant, le capitaine n'a pu s'empêcher d'éprouver un léger frisson d'amour-propre. Il avait eu raison sur toute la ligne.
    - J'ai connu Olga à Zagreb. Elle me plaisait beaucoup. J'ai eu envie de la revoir à kotor où elle passait ses vacances. Il y avait justement dans la région des grottes qui m'intéressaient à cause des chauves-souris...
    Le 20 août, elle est venue à mon rendez-vous. Mais cela ne s'est pas passé comme je l'espérais. Elle m'a annoncé qu'elle était enceinte et m'a demandé de l'épouser. J'ai refusé. Nous nous sommes disputés. Nous nous sommes battus. J'avais pas mal bu... Brusquement, elle a glissé, elle est tombée et j'ai vu qu'elle était morte. Alors, j'ai eu l'idée de... tout le reste, pour faire croire à un crime de fou. J'ai même tué des chauves-souris et je les ai disposées en cercle sur le chemin. Je connais bien les légendes populaires. C'était pour retarder la découverte...
    Le procès de Pavel Raska s'est ouvert en janvier 1966. Reconnu responsable, il a été condamné à mort et exécuté le 22 juillet de la même année.
    Et c'est là le dernier fait étonnant de cette affaire qui, jusqu'au bout, sera sorti de l'ordinaire. A quelques jours près, Pavel Raska aurait eu la vie sauve. Une semaine plus tard, le Parlement yougoslave votait l'abolition de la peine de mort. Il a été le dernier exécuté de Yougoslavie.
    Miroslav, le vieux pêcheur de Kotor, a appris comme tout le monde la nouvelle dans le journal. Ses collègues l'ont vu secouer la tête plusieurs fois et l'ont entendu dire, en regardant dans la direction de la grotte du Dragon :
    - Il ne fallait pas tuer l'homme-chauve-souris. Maintenant, il est là-bas.

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