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Une erreur de programmation

    Edouard Simon vient d'entrer dans le bureau de madame Anthony. Il s'assied en face d'elle et croise les jambes avec assurance...
    Edouard Simon est le type même du jeune homme sérieux. Il a vingt-huit ans, il porte un costume d'excellente coupe avec gilet, des lunettes sévères ; ses cheveux châtains sont coiffés impeccablement. Il a un léger sourire.
    - Voulez-vous que je vous parle de moi en premier ?
    Madame Anthony hoche la tête pour exprimer son approbation. Elle détaille son client avec insistance. Madame Anthony a beaucoup de psychologie. C'est indispensable dans son métier. Elle tient une agence matrimoniale dans un des quartiers les plus huppés de Genève. Elle a la cinquantaine. Cela fait un peu plus de vingt ans qu'elle exerce cette profession et elle sait juger les gens avec un minimum d'erreur.
    Edouard Simon prend une pose avantageuse.
    - Pour le physique, je ne vous dis rien. Je vous laisse juge.
    - Je vois...
    Madame Anthony voit effectivement... Le jeune homme qu'elle a devant elle n'est assurément pas un sentimental. Tout en lui indique la froideur et même la dureté. C'est un calculateur, un cérébral. La vie doit ressembler pour lui à un programme d'ordinateur. Ce n'est pas le genre d'homme capable de rendre une femme heureuse. Mais il est vrai -et madame Anthony est bien placée pour le savoir- que certaines femmes n'ont aucun souci d'être heureuses, du moins pas dans le sens où les autres l'entendent. Ce qu'elles recherchent avant tout, c'est la position sociale, la sécurité pour elles-mêmes et les enfants à venir... Edouard Simon parle d'une voix quelque peu emphatique.
    - Après mon baccalauréat, j'ai fait mes études supérieures à la Harvard Business School. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'estime que, de nos jours, on ne peut pas faire d'études sérieuses sans passer par les Etats-Unis...
    Edouard Simon s'arrête, attendant une approbation de son interlocutrice.
    - Certainement, cher monsieur. Continuez.
    - A vingt-cinq ans, j'ai décroché mon diplôme -bien entendu, j'ai tous les documents avec moi- et je suis rentré en Suisse. J'ai alors passé trois ans à l'Ecole supérieur d'informatique.
    Madame Anthony éprouve une satisfaction intérieure. L'informatique : nous y voilà ! Elle ne s'était pas trompée sur le profil du personnage.
    - A présent, je vais me lancer dans la vie active. J'ai des chances de décrocher un poste de directeur-adjoint pour la Suisse d'une grosse multinationale américaine. Mais pour ce genre de poste très en vue sur le plan social, il est indispensable d'être marié. Voilà pourquoi je suis venu vous trouver. Contrairement à la plupart des gens, je n'ai aucun préjugé contre les agences matrimoniales. Choisir son conjoint rationnellement m'a toujours semblé la meilleure solution. Donc, en ce qui concerne ma future femme...
    Madame Anthony l'interrompt :
    - Attendez, cher monsieur. Vous ne m'avez pas tout dit à votre sujet.
    - Que voulez-vous savoir d'autre ?
    - Eh bien, votre milieu social. Que font vos parents ?
    Le visage d'Edouard Simon s'assombrit brusquement.
    - Je n'en ai jamais eu. Je suis un enfant de l'Assistance... Mais je réussirai, je vous le jure ! J'irai bien plus loin que tous ces fils à papa !
    Pour la première fois, madame Anthony éprouve un sentiment de sympathie envers le jeune homme... Tout vient donc de là ! Derrière cette froideur apparente et ces savants calculs, il y a une blessure secrète et inguérissable. Cette rage de réussir, cette allure glaciale s'expliquent en fait par un immense besoin d'amour insatisfait. Madame Anthony mesure toute la responsabilité qui est la sienne : c'est une femme aimante et passionnée qu'il faut à ce malheureux. Mais il y a gros à parier que c'est exactement l'inverse qu'il va demander.
    Edouard Simon s'anime.
    - D'abord le milieu social. C'est le plus important. Je veux que ses parents appartiennent à la bourgeoisie, mais pas trop élevée quand même, sinon je risquerais de me sentir dépassé. Je veux pouvoir la dominer.
    - Je vois...
    - La religion compte beaucoup ! Il faut absolument qu'elle soit protestante. Aussi bien ici, à Genève, qu'aux Etats-Unis, c'est indispensable.
    - Parfaitement.
    - Pour le physique, je ne suis pas exactement fixé. Il faut qu'elle soit jolie, bien sûr ; mais pas trop. Jolie, mais -comment dire ?- effacée ! Oui, c'est cela : effacée.
    Madame Anthony va chercher un de ses dossiers.
    - Je pense que j'ai la personne qu'il vous faut. Elle s'appelle Juliette Clément. Elle a vingt et un ans. Elle sort tout juste de l'institution Calvin, son père est colonel et sa mère sans profession. Ses deux grands-pères sont pasteurs.
    - Merveilleux !
    - Tenez : voici sa photo.
    Edouard Simon se penche : c'est un cliché d'art avec des éclairages savants et un fond de draperie. Une jeune fille sourit timidement à l'objectif. Elle a un visage d'un ovale parfait, avec un front haut, des yeux noirs très profonds et une bouche charnue ; ses cheveux, noirs eux aussi, sont sagement coiffés en nattes. Il murmure :
    - C'est elle !

    11 septembre 1978. Une réception est donnée dans un hôtel de Genève pour le mariage d'Edouard et Juliette Simon. Madame Anthony y a été conviée. Elle se rend rarement aux mariages qu'elle organise. Une question de principe : cela lui rappelle le travail. Mais là, elle a fait une exception... C'est que ce mariage n'est pas comme les autres. Il est beaucoup plus délicat et beaucoup plus important que d'habitude pour chacun des partenaires. Avec son sens aigu de la psychologie, elle a percé la véritable personnalité des jeunes époux : Edouard, l'écorché vif, barricadé dans son système informatique, et Juliette...

    Mai 1980. Deux ans ont passé depuis le mariage de Juliette et d'Edouard Simon. Comme il l'avait prédit à madame Anthony, Edouard a bien été nommé sous-directeur pour la Suisse d'une importante multinationale américaine. Ses fonctions l'obligent à recevoir beaucoup et Juliette s'acquitte de son rôle de maîtresse de maison avec beaucoup de savoir-faire. Bref, la carrière d'Edouard est en excellente voie.
    On ne peut pas, malheureusement, en dire autant du couple. Après des débuts prometteurs, quelque chose s'est bloqué dans leurs relations amoureuses. Juliette, la jeune fille qui sortait tout droit de son couvent calviniste, était en fait douée d'un tempérament particulièrement ardent qui n'attendait que le mariage pour s'exprimer...
    Cela, madame Anthony l'avait parfaitement compris lorsqu'elle s'était entretenue avec elle. Et c'est en toute connaissance de cause qu'elle l'a réunie avec Edouard. Elle a pensé que c'était exactement le type de femme qui lui convenait. Elle pouvait le faire sortir de son carcan étouffant. Lui, de son côté, pouvait apporter un élément de stabilité au couple.
    Tel était le pari risqué de madame Anthony et il faut bien dire que, deux ans après, il n'a pas été tenu. Ce 15 mai 1980, Juliette Simon rentre de voyage. C'est la première fois depuis le mariage qu'elle s'absente. Elle avait demandé à Edouard d'aller à Paris pour s'acheter des robes. Bien que réticent, ce dernier a accepté car, avoir des robes de Paris fait partie de leur image de marque. Mais en voyant arriver Juliette, Edouard manque de s'étouffer. Il la désigne du doigt.
    - Qu'est-ce que c'est que cela ?
    - De quoi parles-tu ?
    - De ce que tu as sur toi !
    - C'est une robe.
    - Ca, une robe ? Ce torchon rouge ? Tu es presque nue !
    - C'est une robe décolletée, voilà tout. Je ne vois pas pourquoi je ne me mettrais pas en valeur ?
    - En valeur ? Tu as l'air d'une putain, oui !
    Juliette a un ricanement tout en agitant la tête, ce qui fait onduler son opulente chevelure brune.
    - Ecoute-moi...
    - Jamais ! Tu vas me retirer cela !
    - Non. Tu vas m'écouter. Je t'ai menti.
    - Comment ?
    - En te disant que je voulais aller à Paris pour acheter des robes, je t'ai menti. J'y suis allée et j'ai aussi acheté des robes...
    - Qu'est-ce que tu veux dire ?
    - Que je suis allée rejoindre un homme. Tu te souviens de Jacques Furet ?
    - Le photographe ?
    - Oui, le photographe de mode, celui que tu as invité plusieurs fois parce qu'il est connu et que cela fait bien d'inviter des gens connus. C'est mon amant !
    Edouard Simon est tellement bouleversé qu'il est incapable de parler. Juliette ricane de plus belle.
    - Et puis, tiens, tu m'ennuies ! Je repars... Cesse de me regarder comme cela. Je vais rejoindre Jacques Furet. Avec lui, au moins, je ne m'ennuie pas. Viens me rechercher si tu l'oses ! Mais je suis sûre que tu n'oseras pas. Tu as bien trop peur du scandale. Tu penses avant tout à ta carrière, à ta réussite. Alors, tu inventeras n'importe quel mensonge pour expliquer mon absence... Je vais même t'aider.
    Tu n'as qu'à dire que je suis allée en cure à Vichy. Cela fait chic, Vichy. Ce sera parfait !
    - Juliette !
    - Au revoir ! Je serai de retour dans un mois... peut-être...

    Walter Morrisson est le supérieur immédiat d'Edouard Simon, le directeur pour la Suisse de l'importance multinationale américaine. Citoyen américain, la cinquantaine, le crâne dégarni, Walter Morisson n'est pas un personnage avenant. Mais malgré cela, ou peut-être même à cause de cela, Edouard Simon s'est toujours parfaitement entendu avec lui.
    - Asseyez-vous, monsieur Simon. Je voudrais vous parler de votre charmante épouse. Elle est toujours à Vichy ?
    Edouard a une désagréable impression.
    - Oui, monsieur le Directeur. Pourquoi me demandez-vous cela ?
    - Cela fait plus d'un mois si je ne me trompe ? Qu'est-ce qu'elle vous a donné comme raison ?
    Edouard Simon est de plus en plus mal à l'aise.
    - Je ne comprends pas votre question ! C'est son médecin qui le lui a demandé. Nous n'avons pas encore d'enfant et il pense qu'une cure thermale...
    Walter Morrisson l'interrompt :
    - Connaissez-vous Jacques Furet, le photographe ?
    - Pardon ?
    - Je vous pose la question parce que votre femme, elle, le connaît. Je dirais même qu'elle le connaît bien.
    Edouard se dresse d'un bond.
    - Qu'est-ce que vous insinuez ? Je vous interdis !
    - Rasseyez-vous. Vous n'avez rien à m'interdire ! Prenez plutôt connaissance de ceci.
    Et Walter Morrisson sort d'un tiroir une revue pour hommes où posent de jolies créatures déshabillées.
    - Page 32. La pin-up du mois, vue par Jacques Furet...
    Edouard Simon ouvre à la page indiquée et manque de se trouver mal. Juliette, entièrement nue, est photographiée dans une pose suggestive. Elle lui sourit comme elle a souri avant lui à des millions de lecteurs, comme elle a souri à Jacques Furet, le photographe... La voix de Walter Morrisson le tire de son hébétude :
    - Malheureusement, le scandale n'atteint pas que vous. Il rejaillit sur notre maison. J'ai dû informer le siège central. La réponse a été immédiate. Vous devinez laquelle...
    - Oui. Bien sûr...
    - Evidemment comme il ne s'agit pas à proprement parler d'un motif de licenciement, nous vous demandons de nous offrir votre démission. Je pense que vous comprendrez que c'est votre intérêt.
    - Oui. Je comprends.
    - Alors, je peux annoncer au siège central que vous êtes démissionnaire ?
    - Vous pouvez...
    - Je vous remercie... Non ! Ne partez pas tout de suite. Ce départ précipité va faire mauvais effet... Attendez !
    Mais Edouard Simon ne l'écoute pas. Il s'en va d'un pas de somnambule. Il a quelque chose à faire immédiatement...

    Le commissaire Violet de la police de Genève considère le dossier "Simon" dont il vient de s'occuper pendant trois mois. Il pousse un soupir à l'attention de son adjoint, dont c'est la première affaire sérieuse :
    - Une triste histoire ! J'espère que vous n'en verrez pas beaucoup comme cela dans votre carrière. Evidemment, quand on se suicide c'est qu'il vous est arrivé des choses pas gaies. Mais perdre d'un seul coup sa femme et sa situation, voir sa vie brisée sans que ce soit de sa faute, c'est dur à avaler.
    - Quand même ! Quelle idée d'aller tuer la directrice de l'agence matrimoniale avant de se pendre ! Moi, à sa place, j'aurais plutôt été tuer ma femme.
    - Il a sans doute considéré que la vraie responsable était madame Anthony. Dans un sens, il n'avait pas tort. Mais dans un sens seulement, car elle avait voulu bien faire. Elle en avait parlé autour d'elle. En unissant ces deux êtres dont le contact pouvait être explosif, elle avait fait un pari. Elle l'a perdu. Sur toute la ligne.
    - Je n'y ai jamais cru, moi, aux agences matrimoniales...
    Le commissaire Violet referme définitivement le dossier "Simon".
    - Vous avez raison. Il vaut mieux s'en remettre au hasard. C'est beaucoup moins dangereux.

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