Retour
Le démon de midi

    Une ville de province comme les autres. Il n'est pas nécessaire de préciser laquelle, ce qui va suivre aurait pu se passer n'importe où. La ville a de jolis pavillons. C'est là que vit, au début 1955, la famille Martin.
    Le père, Charles Martin, la cinquantaine, a de bonnes raisons d'être fier de sa réussite. A vingt ans, qu'était-il ? Un petit, un tout petit employé de banque. Françoise l'a épousé dans les années 1930. Et on ne peut pas dire que c'est par intérêt. C'était vraiment un mariage d'amour.
    Charles Martin était obstiné et travailleur. A sa banque, sa ponctualité, sa scrupuleuse honnêteté, en même temps que son dynamisme et son sens des responsabilités, l'ont vite fait remarquer, puis apprécier de ses supérieurs. Petit à petit, à force de travail, il a gravi tous les échelons. Il a bientôt eu sous ses ordres des gens qui avaient des diplômes bien supérieurs aux siens. Mais Charles Martin avait réussi à acquérir peu à peu quelque chose d'infiniment plus précieux que tous les diplômes : la confiance absolue de ses chefs, Charles Martin est devenu l'homme de confiance.
    C'est ainsi que, tous les jours, en tant que caissier et fondé de pouvoirs, il a entre ses mains et sous son entière responsabilité plus de trente millions actuels, trois milliards d'anciens francs. Les directeurs n'exercent aucun contrôle sur cette somme. Il en a seul la garde.
    Cet employé modèle est même tellement apprécié que, depuis quelque mois, sa fille a été engagée à son tour dans la banque. C'est elle qui, quand, pour une raison ou pour une autre, son père est absent, le remplace et qui a donc en mains les trois milliards quotidiens.
    De plus, le fiancé de Sylvie est lui aussi employé de la banque. C'est d'ailleurs là qu'ils ont fait connaissance. Bref, tout se passe dans la plus parfaite harmonie et il est évident que ses fiançailles avec ce jeune garçon plein d'avenir, qui sera peut-être lui aussi homme de confiance comme son futur beau-père, ne peuvent que ravir tout le monde. La date du mariage est fixée pour le mois de juin 1955 et nous sommes en février.
    Le jeune Henri, car c'est son prénom, est souvent reçu dans le pavillon des Martin ; il fait presque déjà partie de la famille. Pour lui, madame Martin prépare de bons petits plats ; quant au père, il parle travail. Henri écoute attentivement les conseils de son futur beau-père ; il n'y a aucun doute, il a toute les qualités pour faire, lui aussi, une brillante carrière.
    C'est alors qu'un jour d'avril, un jour de printemps, quelque chose se produit, quelque chose d'insignifiant, en apparence : un simple sourire...
    Si Jocelyne, la secrétaire de monsieur Martin, a souri à son directeur, c'est tout simplement qu'elle était de bonne humeur et ce n'est d'ailleurs pas la première fois. Mais, jusque-là, Charles Martin n'avait jamais fait attention à sa secrétaire, si ce n'est pour le travail. Et voilà que brusquement, sans raison véritable, il se met à la regarder. Il découvre qu'elle est jeune, jolie, bien faite et qu'elle lui sourit. Il y aura d'autres sourires dans les jours et les semaines qui suivront. Charles Martin les attend, les espère, puis les provoque. Cela lui apporte une impression de renouveau.
    Il se met à devenir élégant, coquet. Lui qui n'avait jamais porté jusque-là que des costumes strictes et des cravates sombres se met à fréquenter assidûment les chemisiers, les tailleurs...
    Quoi de plus naturel, quand on a cinquante ans, que de chercher à se rajeunir ? Madame Martin en est ravie, depuis le temps qu'elle essaye de traîner son mari dans les magasins, qu'elle lui dit de ne pas s'habiller comme un petit fonctionnaire puisqu'il a les moyens ! Et puis il semble plus gai depuis quelque temps. Il chantonne, il plaisante, en un mot, il rajeunit. C'est charmant pour tout le monde.
    Au bureau, Charles Martin est encore plus gai, encore plus jeune, surtout avec Jocelyne. Ce sont des plaisanteries, des bons mots sans vulgarité. Jocelyne trouve que ce monsieur important, l'homme de confiance du patron, est décidément très gentil avec elle et elle rit de bon coeur.
    En rentrant chez lui, monsieur Martin parle de son travail, ce qui n'a rien d'étonnant : il parle toujours de son travail. Mais depuis quelque temps, il parle surtout de sa secrétaire. Une perle, une perfection ; elle a toutes les qualités, elle mérite de faire une brillante carrière.
    La chose irrite un peu madame Martin ; mais pourquoi s'inquiéterait-elle ? Elle est sûre d'elle : Charles est le plus fidèle des maris, cela fait trente ans qu'elle le sait. Et puis la petite a dix-neuf ans. Tout cela n'est pas sérieux, tout cela ne va pas durer.
    Et pourtant, cela dure...
    Quelque chose de violent, d'imprévisible, vient de frapper Charles Martin, tout comme une maladie. Et d'ailleurs n'est-ce pas un peu d'une maladie qu'il s'agit, une maladie mystérieuse qui atteint les hommes aux alentours de cinquante ans, ceux principalement dont la vie privée a toujours été irréprochable, une maladie qu'on appelle le démon de midi ?
    Cinquante ans, pour l'homme, c'est une période critique. Les enfants vont se marier ; il va se retrouver seul avec sa partenaire comme à vingt ans. Mais il n'a plus vingt ans, justement. L'amour et ses mystères, l'attrait de l'autre, l'envie de plaire, tout cela s'en est allé peu à peu, sans qu'il s'en aperçoive, en même temps que sa jeunesse elle-même. Et brusquement, malgré lui, il fait le point ; il dresse le bilan de ces trente années de vie commune, d'anniversaires et de fidélité quotidienne qu'il vient de vivre. Désormais, la seule perspective est de vieillir tout doucement jusqu'à la fin.
    Et c'est alors que survient quelque chose d'inattendu, d'imprévisible : un sourire jeune, frais, pur et qui lui est destiné. C'est comme un souffle nouveau et irrésistible ; quelque chose qui vient de très loin, du plus profond de la nature, de l'instinct.
    Dès ce moment, c'est fini ; l'homme de cinquante ans est prêt à tout : à se rendre ridicule, à faire son malheur et celui des autres. Qu'importe, pourvu qu'il profite de la vie ! Une dernière fois, avec rage, avec désespoir !...
    - Jocelyne, si j'osais, je vous demanderais votre avis sur ma nouvelle cravate.
    - Elle me plaît beaucoup, monsieur. J'aime bien ces couleurs vives et puis, cela vous rajeunit.
    Ce sont des puérilités de ce genre que Charles Martin échange désormais avec sa secrétaire. Mais, pour lui, ces banalités sont toutes neuves, elles sont merveilleuses. Il a vingt ans ! Même pas : il a l'impression de vivre son premier amour, un amour de collégien, un amour fou ; il vit un rêve.
    En rentrant chez lui, monsieur Martin chantonne dans sa voiture. Il n'est plus lui-même. Même sa façon de conduire a changé. Maintenant, il démarre le premier, il veut doubler tout le monde, il lui arrive même de brûler les feux rouges et de faire de petits signes moqueurs aux agents... Qu'importe, puisque Jocelyne a trouvé que sa cravate le rajeunissait ! Demain, il s'en achètera d'autres, et puis une autre voiture, une voiture de sport ; il a les moyens après tout. Monsieur Martin chantonne en faisant des excès de vitesse : Jocelyne l'a trouvé rajeuni...
    A la maison aussi, les choses évoluent. Les réflexions, les confidences trop fréquentes sur Jocelyne, la coquetterie de monsieur Martin, les dizaines de minutes qu'il passe devant sa glace, ses sourires sans raison apparente, ses longues rêveries béates : tout cela crée un climat de gêne et bientôt de malaise.
    Ce n'est pourtant pas madame Martin qui s'en inquiète la première, c'est sa fille. Peut-être madame Martin est-elle décidée à fermer les yeux, sentant obscurément qu'elle n'a rien d'autre à faire. Peut-être Sylvie est-elle plus jalouse que sa mère, plus exclusive vis-à-vis de son père et moins disposée à la partager avec une fille de son âge.
    Mais il y a sans doute une raison plus simple à l'attitude de Sylvie : elle travaille avec son père. Elle le voit chaque jour se donner en spectacle et jouer ce rôle ridicule avec Jocelyne. Elle a surpris des sourires et des réflexions des employés. Sans compter qu'Henri, son fiancé, travaille, lui aussi, à la banque. Si Henri se rendait compte de quelque chose, qu'est-ce qu'il penserait ?...
    Alors un soir, le drame éclate. Ils sont tous les trois, monsieur, madame Martin et leur fille. Sylvie a posé une question banale à son père, mais comme il arrive fréquemment depuis quelques semaines, son père ne répond pas, il est perdu dans son rêve avec son sourire intérieur.
    - Papa, je t'ai posé une question !
    - Ah, c'est vrai, excuse-moi, Sylvie.
    - Oh, ne t'excuse pas, mes questions à moi, elles ne t'intéressent pas ! Il n'y a que Jocelyne qui t'intéresse.
    - Voyons, Sylvie...
    - Est-ce qu'elle t'a dit que ta nouvelle cravate te rajeunissait par hasard ?... Elle est affreuse, ta cravate ! Tu t'habille comme un petit jeune. Tu es ridicule, papa ! J'ai honte de toi !
    Et Sylvie quitte la pièce en larmes...
    A partir de ce moment, quelque chose s'est brisé dans la famille Martin. Les scènes succèdent aux scènes, madame Martin sanglote, Sylvie hurle et le fiancé, qui est là parfois, se fait aussi petit que possible.
    Monsieur Martin, lui, s'enferme dans un silence buté, prend des airs de martyr :
    - Vous ne comprenez rien à ce qui se passe entre nous. Personne ne peut comprendre. Jocelyne est une fille formidable !
    Non, ils ne peuvent rien comprendre. Monsieur Martin se remet à sourire, tandis que Sylvie se déchaîne. Tout ce qu'il y a entre eux est si pur, si innocent, si simple.
    Quand, un jour de début juin 1955, Charles Martin revient à la maison avec une voiture de sport, Sylvie éclate. En présence de son fiancé Henri, elle menace d'aller trouver le patron de la banque et de lui dire sa façon de penser. Charles Martin est très pâle :
    - Ah, c'est comme cela ? Eh bien, vous allez voir !...
    Le lendemain, qui est un vendredi, monsieur Martin, après la dictée du courrier, s'approche de sa secrétaire, il a l'air embarrassé :
    - Ecoutez Jocelyne, des amis qui ont une villa sur la Côte d'Azur me l'ont laissée pour le week-end. Je pensais que nous pourrions peut-être y aller ensemble... En tout bien tout honneur, cela va sans dire...
    Jocelyne ne réfléchit pas trop longtemps. Elle a confiance en son patron. D'ailleurs, à dix-neuf ans, elle n'a pas froid aux yeux et puis la perspective de quelques jours sur la Côte d'Azur ne lui déplaît pas. Au fond, elle l'aime bien, monsieur Martin, même s'il est un peu ridicule, avec ses cravates de jeune homme.
    Et le vendredi soir, Charles Martin et Jocelyne partent pour la Côte d'Azur dans la belle voiture de sport toute neuve...
    Le week-end n'est pourtant qu'un prétexte. Le véritable but de monsieur Martin est de se venger de sa famille, d'une manière machiavélique, inouïe !...
    Avant de s'en aller et de fermer soigneusement, comme chaque soir, son bureau à clé, monsieur Martin a fait une chose invraisemblable : il a volé. Il a volé exactement deux cents millions d'anciens francs. Mais pourquoi cette somme, alors qu'il aurait pu prendre beaucoup plus, un, deux ou même trois milliards ?
    Tout simplement parce que monsieur Martin a fait ses comptes. Il a évalué sa fortune : ces deux cents millions représentent exactement la totalité de son avoir en comptant le pavillon et les actions diverses qu'il possède. Ces deux cents millions, il ne va pas les dépenser avec Jocelyne, il va les brûler ! Oui, les brûler ! Car ce qu'il veut, c'est qu'on l'arrête, qu'on l'oblige à rembourser et alors il sera ruiné. Ou plutôt sa famille sera ruinée. Sa femme, Sylvie, Henri, son futur gendre n'auront plus un sou !
    Mais ce n'est pas tout. La vengeance de monsieur Martin est bien plus raffinée encore. Il a vu plus loin.
    Le lendemain est un samedi, la banque travaille, et ce jour-là, c'est sa fille Sylvie qui le remplace à son poste. Demain, donc, Sylvie, en ouvrant la caisse fermée à clé par lui, va découvrir le vol des deux cents millions et elle va se trouver devant le choix terrible de dénoncer son père, ou de ne rien dire et de se rendre complice du vol.
    Et c'est ainsi que deux cents mille liasses de dix billets de dix mille francs partent en fumée dans la cheminée d'une villa de la Côte d'Azur. Jocelyne est absente. Monsieur Martin les regarde brûler en criant :
    - C'est bien fait !
    Sa famille a voulu l'empêcher de vivre, eh bien, il l'a ruinée ! Ce week-end est l'apogée de sa vie. Il ne vieillira pas comme un médiocre avec sa femme et ses pantoufles. Les derniers billets se consument... Tout est en cendres, et puis après ?
    Après... C'est le lendemain matin. La fièvre, l'ivresse sont tombées et monsieur Martin comprend l'étendue du désastre. Brusquement, la raison lui revient et, avec elle, la conscience de son acte. Il a tout détruit, des années d'efforts, de travail, toute une vie.
    Jocelyne, à ses côtés dans le lit, le dégoûte, il étouffe de rage et de désespoir. Il pense à sa femme, à sa fille qui est peut-être arrêtée comme voleuse.
    A toute allure, dans la voiture de sport, monsieur Martin revient chez lui. Jocelyne, à qui il n'a pas donné un mot d'explication, ne comprend pas.
    Monsieur Martin n'ose pas rentrer à la maison. Il se précipite au commissariat. On peut imaginer la stupeur des policiers quand il leur déclare :
    - J'ai volé deux cents millions à la banque où je travaille. Deux cents millions, c'est tout ce que je possède. Il faut tout vendre et la banque sera remboursée. J'avais fait cela pour ruiner ma famille.
    La surprise des policiers n'est cependant causée que par le mobile car, pour le vol, ils étaient déjà au courant : Sylvie s'était résignée à prévenir le patron et à dénoncer son père...
    Devant le juge d'instruction se déroulent alors des confrontations dramatiques. Complètement effondré, Charles Martin revoit son patron. Il implore son pardon en pleurant. Devant sa femme et sa fille, ce sont des scènes plus dramatiques encore. Le malheureux hurle son remords et son impuissance à réparer le mal qu'il a fait.
    La femme et la fille pardonnent. Elles se jettent dans les bras de Charles, et tous trois pleurent ensemble amèrement leur vie brisée.
    Le procès a lieu sans tarder. On a vendu tous les biens des Martin, qui représentaient effectivement la somme volée. Mais les jurés, malgré l'étrangeté des mobiles ou, peut-être à cause d'elle, se montrent impitoyables : Charles Martin est condamné au maximum de la peine, cinq ans de prison ferme.
    Comble d'ironie, lors de sa déposition, Jocelyne a produit un certificat attestant sa virginité. Ces millions avaient bel et bien disparu pour rien !...
    Quand il est sorti de prison, Charles Martin a retrouvé sa femme qui vivait misérablement dans un studio d'un quartier pauvre ; pour subsister, elle faisait des ménages. Charles a obtenu un petit emploi de comptable dans lequel il n'y avait pas d'argent à manipuler ;
    Sylvie et Henri, maintenant mariés, leur rendaient visite de temps en temps.
    La famille Martin s'est remise à vivre dans la misère, en essayant de faire comme si rien ne s'était passé. Comme si aucun démon n'avait frappé à sa porte.
    Il n'y avait hélas, rien d'autre à faire.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée