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Coupable ou pas,
quelle importance ?

    17 août 1930. Une journée de canicule se termine dans la petite ville de Gladstone, dans Indiana aux Etats-Unis... Le docteur Horace Henry, qui prend l'air sur la terrasse de sa villa en se balançant dans son rocking-chair, est en train de se dire : "Mon dieu, quelle chaleur ! C'est une véritable rôtissoire !". Rôtissoire... C'est un mot dont il se souviendra toute sa vie, de même que cette journée du 17 août...

    Des cris le tirent de sa torpeur. C'est une voix féminine suraiguë :
    - Au secours ! Sauvez mon mari ! Sauvez John ! Il est resté à l'intérieur !
    Le docteur Henry se précipite. Il a reconnu la voix de Jenny, la femme de John Baxter... John Baxter est le plus gros banquier non seulement de la ville mais de tout l'Etat d'Indiana. Le docteur Henry le connaît personnellement. Non seulement c'est son voisin, mais c'est son patient depuis plusieurs années. Un patient qui lui donne bien peu de travail, d'ailleurs. A cinquante ans, John Baxter est un colosse à la santé resplendissante, une force de la nature...
    Le docteur Horace Henry parcourt en courant les quelque cent mètres qui le séparent de la villa des Baxter, la plus grande et la plus riche de la ville. Il traverse la vaste pelouse... La maison est en feu, ou plus exactement le sous-sol : de longs jets de flammes s'échappent des soupiraux, tandis qu'une fumée noire commence à s'en dégager. Le feu est trop violent pour qu'on puisse tenter quoi que ce soit. Il n'y a qu'à attendre l'arrivée des pompiers. Le docteur a soudain un doute. Il se tourne vers Jenny Baxter, qui continue à pousser des cris perçants :
    - Vous avez bien prévenu les pompiers ?
    A cette phrase, les cris de la malheureuse redoublent.
    - Mon dieu ! Non ! J'ai perdu la tête.
    Le docteur Henry se rue au téléphone. Un temps précieux a été perdu et, quand les pompiers arrivent, le feu, qui continue à se propager avec une rare violence, a déjà gagné le rez-de-chaussée.
    Le chef des pompiers de Gladstone se fait expliquer en quelques mots la situation. Bien qu'il y ait peu d'espoir, il décide de tenter le tout pour le tout. Malgré le danger, il parvient à descendre par un des soupiraux. Deux minutes plus tard, il remonte avec un corps carbonisé. On l'étend sur la magnifique pelouse : John Baxter, parti de rien pour devenir multimillionnaire, vient de trouver une mort stupide et affreuse...

    C'est ce que pense le shérif de Glastone, Michael Barnett, lorsqu'il commence son enquête. Une enquête de pure forme, mais de rigueur chaque fois qu'il y a eu mort violente. Michael Barnett se rend au chevet de Jenny Baxter à la clinique de luxe où elle a été transportée, après avoir fait une crise nerveuse. la veuve a les traits tirés. Mais elle répond avec beaucoup de dignité au shérif. Elle coupe court à ses condoléances et décrit brièvement les dramatiques événements de la veille.
    - Il devait être sept heures du soir. Je faisais du jardinage à l'autre bout de la propriété. John était au sous-sol, il bricolait, comme à son habitude. Je n'ai rien vu. La propriété est grande, vous savez. Quand je suis revenue, tout brûlait.
    Le shérif a une seule question à poser, après quoi son enquête sera terminée :
    - Et d'après vous, madame, qu'est-ce qui a pu provoquer l'incendie ?
    Jenny Baxter soupire :
    - La chaudière était allumée. Nous la laissons fonctionner toute l'année pour chauffer l'eau. Il y avait plusieurs bidons d'essence au sous-sol. Je suppose que John a dû faire un faux mouvement.
    Mickael Barnett salue respectueusement la veuve du banquier. L'enquête est finie. Le jour même, selon la procédure judiciaire de l'état d'Indiana, le coroner, assisté d'un jury, conclut à la mort accidentelle. Le lendemain, John Baxter est enterré sous une montagne de fleurs, en présence d'un nombre impressionnant de personnalités de la finance et de la politique.
    Aussi, deux jours plus tard, le shérif Barnett est-il très surpris de voir venir dans son bureau le chef des pompiers de Gladstone. Celui-ci a l'air un peu gêné et hésite avant de dire ce qui l'amène.
    - Je suis venu vous voir... au sujet de la mort de John Baxter.
    Le shérif a un mouvement agacé :
    - Vous trouvez que le feu s'est propagé trop vite ? Jenny Baxter m'a expliqué pourquoi : la chaudière était allumée et il y avait des bidons d'essence au sous-sol.
    Mais le chef des pompiers secoue la tête :
    - Non, ce n'est pas cela. Vous savez que c'est moi qui ai ramené le corps ? Eh bien, quand je l'ai sorti du sous-sol, il était déjà raide !
    Le shérif fait un bond. Si le chef des pompier dit vrai, cela signifie que John Baxter était mort depuis plusieurs heures quand l'incendie a éclaté. Alors, cela ne peut être un accident : c'est un meurtre ! Michael Barnett presse son interlocuteur de questions. "Est-ce qu'il en est absolument certain ? Il a pu se tromper...". Mais le chef des pompiers reste sur ses positions :
    - Je sais ce que je dis, shérif. Vous pouvez enregistrer ma déclaration. Je suis prêt à la maintenir devant n'importe quel jury.
    Le shérif Barnett réfléchit. Le jury et le coroner ont déjà rendu leur verdict. Rouvrir une enquête est possible dans la mesure où il y a un fait nouveau, mais c'est une responsabilité considérable. John Baxter était un personnage de premier plan. Il a dépensé sans compter son argent pour la commune. Sa femme participe à toutes les bonnes oeuvres ainsi d'ailleurs qu'à celles de la police : elle est pratiquement intouchable. Mener une enquête officielle est une décision qui risque de lui coûter sa place.
    Michael Barnett se résoud à une mesure intermédiaire. Il va enquêter ; mais aussi discrètement que possible. A priori, cela ne semble pas facile dans une ville aussi petite que Gladstone, mais il connaît bien les gens qu'il veut interroger et il va s'arranger pour les rencontrer dans leur vie de tous les jours.
    Ainsi en est-il de Grace Badman, la femme de ménage des Baxter. Le shérif la rencontre "par hasard" à l'heure des courses. Il aborde le sujet douloureux après les politesses et les considérations d'usage sur la météorologie.
    La femme de ménage soupire. Elle aimait beaucoup son patron...
    - Ce pauvre monsieur ! Pour moi, le malheur a dû arriver parce qu'il a eu une syncope. Il a dû tomber et entraîner un bidon d'essence qui se sera renversé.
    Le shérif Barnett relève immédiatement le détail qui vient de le frapper :
    - Une syncope ? Pourquoi aurait-il eu une syncope ?
    Grace Badman soupire de nouveau :
    - Depuis trois mois, la santé de ce pauvre monsieur n'était plus ce qu'elle était. Il avait des malaises. Ca lui arrivait de tomber comme ça tout d'un coup...
    Aussitôt le shérif va interroger le docteur Henry. Afin de ne pas éveiller l'attention, il prend tout simplement rendez-vous à son cabinet comme s'il était un malade ordinaire. Le docteur est très surpris lorsque Michael Barnett lui explique qu'il mène une enquête officieuse sur la mort de John Baxter. Mais il est plus surpris encore lorsque le shérif parle de syncopes.
    - Mais voyons, ce n'est pas possible ! Baxter était en excellente santé. Il avait un coeur de jeune homme. Je n'ai jamais rien trouvé d'anormal chez lui.
    Le shérif s'attendait plus ou moins à cette réponse. Il continue ses questions :
    - Quand l'avez-vous examiné pour la dernière fois ?
    - Oh, cela fait au moins six mois. Il n'avait jamais rien.
    - Et depuis, il vous semble possible qu'il ait pu avoir ces malaises ?
    Le médecin semble franchement sceptique :
    - C'est très étonnant avec la santé qu'il avait.
    Le shérif Barnett quitte le cabinet du docteur Henry de plus en plus contrarié. Cette affaire prend une allure qui lui déplaît. D'autant qu'il n'y a qu'un suspect possible : la femme du banquier. Le mobile est évident : l'héritage. Sans doute même, son mari avait-il pris une grosse assurance sur la vie. Mais comment accuser Jenny Baxter, la grande dame, la bienfaitrice de Gladstone, l'intouchable Jenny Baxter qui était ici même dans son bureau il y a quelques semaines au gala annuel des oeuvres de la police ?
    Michael Barnett réfléchit longuement. Il a jusqu'à présent des soupçons, mais aucune preuves... Il lui semble difficile de poursuivre son enquête. Ces syncopes mystérieuses lui font penser, évidemment, à un empoisonnement à petites doses ; mais pas question d'interroger les commerçants de la ville pour savoir si Jenny Baxter a acheté des quantités importantes de mort-aux-rats ou d'un poison quelconque ! Ce serait révéler à tout le monde ses soupçons.

    C'est alors que l'idée lui vient : l'assurance ! Il ne peut se permettre d'avoir l'air, lui, de soupçonner ouvertement Jenny Baxter, mais l'assureur n'a pas les mêmes précautions à prendre.

    Quelques jours plus tard, le shérif a en face de lui dans son bureau Evret Jones, courtier de la compagnie qui a assuré monsieur Baxter. Michael Barnett entre dans le vif du sujet :
    - Monsieur, à combien se monte la prime ?
    - Cent mille dollars.
    Le shérif émet un petit sifflement. Même pour un millionnaire, c'est une somme très importante et cela ne pourra que faciliter sa propre tâche.
    - Monsieur, Jones, vous devez vous douter du motif pour lequel je vous ai fait venir : j'ai quelques raisons de penser que la mort de John Baxter n'est pas un accident. Seulement, j'ai besoin de votre aide pour poursuivre l'enquête.
    Et le shérif explique tout à l'homme de la compagnie d'assurances : les soupçons qui pèsent sur Jenny Baxter, et sa position sociale qui la rend pratiquement intouchable.
    Evret Jones a parfaitement compris et il est, bien sûr, disposé à mener l'enquête avec zèle. Ne pas avoir à payer les cent mille dollars constitue évidemment une perspective qui ne laisse pas sa compagnie indifférente...
    Evret Jones est un garçon intelligent. Il sait faire parler les gens sans trop en avoir l'air. Ceux qu'il interroge ne se formalisent pas outre mesure de ses questions. Après tout, c'est normal qu'une compagnie d'assurances prenne des renseignements pour une somme pareille. Ces étrangers ne peuvent savoir qui est Jenny Baxter.
    La jeune femme qui tient le rayon pharmacie au Drugstore de Gladstone ne fait pas de difficulté avec l'assureur.
    - Oui, madame Baxter est venue récemment. Elle m'a demandé un sublimé corrosif. Elle m'a dit que c'était pour tuer les punaises. J'ai été un peu surprise car, pour les punaises, ce n'est pas le produit idéal. Et puis, dans la maison qu'elle habite, je ne pensais franchement pas qu'il puisse y avoir des punaises.
    - Et vous lui avez donné, ce sublimé corrosif ?
    - Bien sûr, le produit est en vente libre. Je lui ai simplement fait remarquer qu'avec la quantité qu'elle prenait, elle pouvait empoissonner la moitié de la ville.
    - Vous vous rappelez quel jour cela se passait ?
    - Oui, très bien : le 16 août. J'avais eu congé la veille.
    Lorsque Evret Jones rapporte cette conversation au shérif Barnett, celui-ci sait que son enquête est pratiquement terminée. On ne peut plus avoir de doute. Les choses se sont vraisemblablement passées ainsi : Jenny Baxter a commencé à empoisonner son mari à l'aide de mort-aux-rats ou d'un insecticide quelconque qui devait se trouver en quantité dans la maison - d'où les syncopes et les différents symptômes dont le malheureux a été victime. Mais le banquier a résisté, il était d'une santé exceptionnelle. Alors Jenny, trouvant sans doute que les choses n'allaient pas assez vite, a employé les grands moyens : elle a donné à son mari du sublimé corrosif qui, cette fois, lui a été fatal. Ensuite elle a essayé de déguiser le crime en accident...
    Toutes ces présomptions, qui seraient largement suffisantes pour un suspect ordinaire, risquent quand même de s'avérer inefficaces vis-à-vis de Jenny Baxter. Elle dispose de puissantes relations et de beaucoup d'argent. Ce qu'il faudrait, c'est une preuve et il n'y en a qu'une : l'autopsie de la victime. Seulement, le coroner et le jury ont rendu un verdict de mort accidentelle et l'autopsie sera très difficile à obtenir. A moins... que Jenny ne la réclame elle-même. Et, pour cela, le shérif Barnett a son idée.
    Le jour même, accompagné d'Evret Jones, il se rend chez la veuve du banquier. Les équipes d'ouvriers ont déjà remis la maison en état. Jenny Baxter accueille les deux hommes sans trop de surprise. Et Michael Barnett commence le petit discours qu'il a préparé :
    - Monsieur Jones, que voici, est venu me trouver pour que j'accomplisse auprès de vous une désagréable formalité. Il faudrait que vous nous signifiez une demande d'exhumation de votre mari.
    Bien entendu, la veuve de John Baxter se récrie :
    - Pas question ! qu'il repose en paix, le malheureux !
    Evret Jones intervient d'une voix douce :
    - C'est une simple formalité, madame. Malheureusement elle est prévue par nos contrats en cas d'accident : un représentant de l'assurance doit voir le corps.
    Et il ajoute, après avoir marqué un temps :
    - Immédiatement après, vous toucherez vos cent mille dollars.
    Il y a un moment de silence. Le shérif Barnett attend, anxieux, la décision de madame Baxter. Est-ce que l'évocation de la somme va suffire à la décider ? Est-ce qu'elle va vérifier son contrat d'assurance où cette clause, inventée de toutes pièces, ne figure évidemment pas ? Est-ce qu'elle sait que les traces des substances toxiques demeurent très longtemps dans un corps, ou est-ce qu'elle s'imagine qu'elles peuvent avoir déjà disparu ?
    La réponse vient avec un geste de Jenny Baxter qui tend la main vers l'assureur :
    - Donnez-moi ce papier, je vais le signer...
    Les quantités d'arsenic et de sublimé corrosif retrouvés dans le corps de John Baxter ont fait dresser les cheveux sur la tête du médecin légiste. Seule, une constitution exceptionnelle avait pu permettre au malheureux d'ingurgiter de pareilles quantités de poison.
    Bien entendu, la justice a suivi son cours et, veuve richissime ou pas, Jenny Baxter a été arrêtée et inculpée du meurtre de son mari. A partir de ce moment, son système de défense a constamment varié, mais elle n'a jamais avoué. Elle a commencé pas dire que John Baxter s'était suicidé puis, devant l'absurdité d'une pareille hypothèse, elle a accusé son jardinier de meurtre. Pour quel mobile ? Mystère... D'ailleurs, ce dernier n'a eu aucun mal à se disculper de l'accusation.
    Quand s'ouvre le procès de Jenny Baxter, il y a un monde fou dans la salle d'audience. Autour de l'accusée, trois avocats parmi les plus renommés et les plus chers des Etats-Unis. Ils plaident la folie, la culpabilité étant par trop évidente. Et, à cet effet, la défense n'a pas cité moins de six psychiatres, eux aussi parmi les plus renommés des Etats-Unis.
    Le shérif Michael Barnett vient à la barre exposer les résultats de son enquête, qui sont limpides, mais sa déposition est vite noyée par le défilé des témoins à décharge. Ils sont cinquante qui parlent, avec les accents les plus émouvants. Ensuite, les six psychiatres démontrent de manière péremptoire que Jenny Baxter est folle. Evidemment, sa minutieuse et froide préméditation sembleraient plutôt indiquer l'inverse, mais si ce sont des sommités médicales qui l'affirment, comment mettre leur parole en doute ?
    A l'heure du verdict, les jurés sont édifiés. En moins d'une demi-heure de délibération, ils déclarent Jenny Baxter non responsable. Victime d'aliénation mentale, elle sera confiée à un hôpital psychiatrique.
    Jenny est partie sur-le-champ vers une luxueuse clinique privée, appartenant à l'un des six psychiatres venus déposer à la barre. Là, dans le luxe et le calme, elle est restée internée cinq ans. Le temps qu'on la reconnaisse guérie...
    Michael Barnett a eu moins de chance. L'affaire lui a coûté son poste. L'année suivante, ses concitoyens ne l'ont pas réélu. Priver Gladstone de sa bienfaitrice était une faute impardonnable. Il avait oublié qui était Jenny Baxter. Il avait oublié de se poser cette simple question : coupable ou pas, quelle importance ?

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