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L'ablation du coeur

    24 septembre 1979, sept heures du soir. Greg Allison, quarante-trois ans, est assis dans son bureau de la clinique San Gregorio, qui fait l'angle entre la 2ème Rue et la 36ème Avenue à New York.
    De haute stature, les cheveux grisonnants sur les tempes, les yeux bleus, Greg Allison a tout pour plaire. Et si l'on ajoute qu'il est le propriétaire richissime d'un des établissements hospitaliers des plus en vogue de New York, on admettra qu'il ait toutes les raisons de prendre la vie du bon côté.
    Pourtant, ce n'est pas le cas. Depuis quelque temps, Greg Allison est sombre, morose. Un pli amer apparaît souvent au coin de sa bouche et son regard bleu a parfois un éclat dur. D'ailleurs, il reste beaucoup plus souvent que par le passé à la clinique. Il a toujours énormément travaillé, mais à présent il semble vouloir se tuer à la tâche. Pourquoi ? Nul parmi son personnel ne se hasarderait à lui poser la question.
    Une des infirmières entre dans son bureau.
    - Docteur, une urgence. Un accident de la circulation tout près d'ici, dans la 36ème Rue. C'est la police qui nous a amené le blessé.
    Greg Allison se lève.
    - J'arrive...
    L'infirmière considère avec un air soucieux le teint pâle et les traits tirés du docteur.
    - Monsieur, vous ne préféreriez pas que ce soit un de vos assistants qui s'en charge ?
    Greg Allison la bouscule presque pour passer la porte.
    - Je vous dispense de vos commentaires. Suivez-moi aux urgences.
    Une minute plus tard, le docteur Allison est dans la salle des urgences. Sur une table roulante est allongé un homme de trente-cinq ans environ. Ses cheveux très bruns et son collier de barbe ressortent sur son teint livide. De grosses gouttes de sueur coulent sur son front et ses joues. Il a les yeux clos ; il est sans connaissance...
    Greg Allison, en quelques gestes précis, palpe la tête et le ventre du blessé. Il se redresse et annonce d'une voix brève :
    - Traumatisme crânien, fracture du bassin et hémorragie interne. J'opère tout de suite, préparez la salle...
    Il se tourne vers un des policiers présents.
    - Comment cela est-il arrivé ?
    - A la hauteur du 204, 36ème Rue. Il sortait de l'immeuble ; il a traversé sans regarder et il a été renversé par un taxi.
    Greg Allison reste un instant silencieux et puis il prononce à voix si basse que personne ne peut l'entendre :
    - Je m'en doutais...
    Les policiers se retirent. L'infirmière s'approche pour emmener le chariot. Le docteur la repousse :
    - Laissez, je m'en charge ! Allez-vous-en !
    Après un mouvement de surprise, elle obéit et Greg Allison se retrouve seul avec le blessé. Il se penche sur lui et se met à lui parler :
    - Cher ami ! Quelle bonne idée d'avoir choisi mon établissement ! Vous voulez vraiment que je vous opère ?... Comment ? Je n'ai pas tout à fait saisi la réponse... Ah, vous n'avez rien dit ! Qui ne dit mot consent, paraît-il... Parfait : venez avec moi.
    Greg Allison se met à pousser le chariot sur lequel repose le blessé inconscient.
    - Tout cela n'est pas trop grave. Surtout pour un chirurgien comme moi. J'en ai opéré de bien plus mal en point que vous. Mais dans votre cas, j'ai envie de me surpasser. Que diriez-vous d'un petit supplément sans augmentation de prix ?... L'ablation du coeur, par exemple. C'est très facile. Un petit coup de bistouri et hop ! plus de coeur ! Cela fait si mal le coeur ! Faites-moi confiance, le hasard vous a mis en bonnes mains. Bientôt vous ne souffrirez plus...

    Contrairement aux apparences, le docteur Greg Allison n'est pas fou. L'incroyable situation qui est en train de se produire est à la fois le résultat du hasard et d'une longue histoire...
    L'histoire se confond avec les dix dernières années du docteur. En 1969, il avait trente-trois ans ; il était jeune et brillant praticien en vogue et il venait juste de fonder sa clinique. Au cours d'une soirée mondaine, il a rencontré Maggy, juste âgée de vingt ans. Elle suivait des cours d'histoire de l'art, ce genre d'études pour les jeunes filles de bonne famille qui ne veulent pas avoir l'air trop désoeuvrées en attendant le futur mari... Et Maggy n'était pas de celles qui doivent attendre longtemps : grande, brune, les yeux verts et immenses, elle attirait tous les regards. Greg a été fou d'elle tout de suite et Maggy aussi.
    Leur mariage, qui a eu lieu peu après, a été un des plus réussis de la bonne société new-yorkaise. Il était séduisant, elle était belle ; il était riche, elle n'était pas sans fortune, ils s'aimaient. Que demander de plus ? Leur vie commençait comme un conte de fées. C'est tout juste s'il y avait besoin de leur souhaiter d'être heureux.
    Ils ont été heureux neuf ans. Leurs deux enfants, Carrol et Peter étaient charmants et bien élevés ; la clinique de Greg était de plus en plus cotée et, à l'aisance, a succédé l'opulence... Tout s'est pourtant détraqué rapidement. Greg Allison aurait dû s'y attendre, mais quand il s'agit de soi, on n'imagine pas le pire ; on croit que cela n'arrive qu'aux autres.
    Tout a commencé par des reproches de Maggy au sujet de son travail. Surtout quand il a décidé d'installer un lit dans son bureau pour pouvoir opérer de nuit.
    Elle a secoué sa longue chevelure brune avec un air indigné :
    - Alors tu ne rentreras plus le soir ! Tu me délaisses, tu me dédaignes !
    - Ecoute, je t'assure que ce n'est pas ce que tu imagines. Je compte réellement dormir à l'hôpital.
    - Oh, je le sais bien ! Je ne pense pas à une autre femme. Je sais que c'est pour ton travail. Et c'est peut-être pire. Il n'y a que ton travail qui compte. Ta vraie maîtresse, c'est ton travail !
    Greg a été indigné de telles paroles.
    - Comment peux-tu dire cela ? C'est pour toi que je travaille, pour tes robes, tes bijoux.
    Mais Maggy a tourné les talons.
    - J'aimerais mieux un peu moins de bijoux et un peu plus de présence...
    C'est à la suite de cette conversation que Greg Allison a pris sa décision et, sans le savoir, a commis l'erreur de sa vie. Pour calmer sa femme, il a voulu lui faire un cadeau plus beau que tous les autres : une villa à Hyannis Port, la station balnéaire proche de New York où se retrouvent les plus grandes fortunes. En même temps, il promettait à Maggy de venir avec elle tous les week-ends...
    Howards Kinderly, directeur d'une agence immobilière de Hyannis Port lui a tout de suite fait bonne impression. Il inspirait confiance avec son visage ouvert encadré d'un collier de barbe, et il avait l'air très compétent.
    Sur ce point, pas de problème. Howard Kinderly lui a trouvé une habitation de dix pièces au bord de la mer. Seulement, le jour où il aurait dû aller la visiter avec Maggy, il n'a pas pu. Il a été retenu à la dernière minute par une opération. C'est Howard Kinderly qui a fait à Maggy les honneurs de la maison. Et les autres week-ends non plus, il n'a pas pu venir, toujours pour des opérations urgentes.
    Il y a trois mois, Maggy lui a dit calmement, sans élever la voix :
    - Greg, je divorce.
    - Ce n'est pas sérieux ?
    - Très sérieux, au contraire. Je suis amoureuse. Tu te souviens d'Howard Kinderly, le directeur de l'agence immobilière de Hyannis Port ? C'est vrai que tu l'as si peu vu. Tu es venu si peu à Hyannis Port...
    Rien n'a pu faire changer Maggy Allison de sa décision. Greg a préféré s'en aller. Depuis, il couche dans son bureau ou chez des amis. Il n'a pas voulu remettre les pieds dans le luxueux appartement qu'il habitait, tout près de la clinique, au 204, 36ème Rue. Il se doutait bien qu'Howard venait y retrouver Maggy, mais il préférait l'ignorer.
    Et voilà qu'après cette histoire, somme toute banale, le hasard vient d'entrer en scène. En sortant du 204, 36ème Rue, Howard Kinderly a été renversé par un taxi. Et, tout naturellement, la police l'a conduit vers l'établissement hospitalier le plus proche, c'est-à-dire sa clinique...
    Poussant le chariot vers la table d'opération, le docteur Greg Allison regarde le visage livide, le collier de barbe noire où coule la sueur, les yeux clos, les traits pincés. Jamais il n'aurait pensé devenir un assassin. Mais le moyen de faire autrement quand le hasard vous fait un tel cadeau ? C'est tellement tentant que c'en est provoquant. A la limite, il n'est même pas responsable de la suite des événements.
    Une forme en blouse blanche passe dans le couloir. Greg Allison arrête le chariot.
    - Ah, docteur Mosley !... Il faut que vous alliez tout de suite chez votre mère. Il vient d'y avoir un coup de téléphone.
    Le docteur Mosley devient tout pâle.
    - Elle a eu une rechute ?
    - Je ne sais pas. Ce n'est pas moi qui ai eu la communication. En tout cas, faites vite !
    Mosley désigne le blessé sur le chariot.
    - Mais pour l'anesthésie ?
    - Je m'en charge, ne vous inquiétez pas !
    Le docteur Mosley s'en va précipitamment et Greg Allison sourit. Le docteur Mosley, dont la vieille mère cardiaque est, depuis plusieurs jours, entre la vie et la mort, ne le dérangera plus. Le docteur Mosley devait faire l'anesthésie d'Howard Kinderly... Allison se penche sur le chariot.
    - C'est moi qui vais faire la piqûre, Howard... Vous êtes d'accord, n'est-ce pas ?
    Et il franchit les portes vitrées de la salle d'opération.
    Dix-neuf heures trente. On sonne à la porte d'un appartement du 28ème étage au 204, 36ème Rue. Une femme brune magnifique ouvre la porte. Devant elle une petite bonne femme tout à fait insignifiante.
    - Pardonnez-moi de vous déranger, madame je suis votre voisine. Il s'agit du monsieur que j'ai déjà vu avec vous : un jeune homme brun avec un collier de barbe.
    - Oui, et alors ?
    - Eh bien, je venais d'arriver en bas quand j'ai vu un attroupement. Il a été renversé par un taxi.
    Maggy Allison est devenue toute blanche.
    - C'est grave ?
    - Je ne sais pas, mais les policiers l'ont tout de suite emmené à la clinique.
    De blanche, Maggy devient livide.
    - Quelle clinique ?
    - Elle devait être tout près. Ils n'ont même pas pris leur voiture. Ils l'ont emmené en brancard.
    Maggy Allison bouscule sa voisine et se rue devant l'ascenseur.
    - Mais, mon Dieu, il va le tuer ! Il y a combien de temps qu'a eu lieu l'accident ?
    - Un quart d'heure, peut-être une demi-heure. Mais je ne comprends pas ; qui va tuer qui ?...
    La voisine n'a pas le temps d'en dire plus. L'ascenseur est là. Maggy s'y engouffre et les portes se referment sur elle.
    Au même moment, dans la salle d'opération, Greg Allison vient de faire lui-même la piqûre qui aurait dû être pratiquée par l'anesthésiste. Il a un sourire mauvais. Mais lui seul le sait. Qui pourrait voir quoi que ce soit sous son masque blanc ?
    - Bistouri...
    Une infirmière lui tend l'instrument demandé. Il incise la cage thoracique avec sûreté. Il a toujours été un excellent chirurgien.
    - Scalpel... Compresses...
    Les gestes précis continuent. Soudain une des infirmières pousse un cri :
    - Docteur, l'électrocardiogramme !
    Effectivement, le tracé vert sur l'écran à côté de la table d'opération s'est mis à décrire des courbes désordonnées. La voix de Greg Allison est parfaitement maîtresse d'elle-même.
    - Piqûre intracardiaque.
    L'assistant tend la seringue toujours prête pour une telle éventualité. Mais la piqûre ne produit aucun effet. Au contraire, les battements désordonnés s'accélèrent puis se mettent à faiblir.
    - Masque à oxygène.
    Le masque, appliqué sur le visage d'Howard Kinderly ne change pas le dramatique processus qui s'est mis en marche. Sur l'écran, le tracé vert commence à devenir plat.
    - Ecartez-vous, je vais tenter un massage cardiaque.
    Sur la table d'opération, le docteur Allison pratique les gestes de réanimation, mais il n'y a plus d'espoir. Les "bip bip" ont cessé. L'électrocardiogramme n'émet plus qu'une ligne verte toute droite et un sifflement continu. Greg Allison baisse les bras, arrache son masque et ses gants, tandis qu'il jette un drap sur le cadavre.
    - C'est fini !...
    C'est alors que la porte s'ouvre. Maggy arrive en trombe, hors d'elle, et s'arrête, pétrifiée. Une infirmière entre juste derrière elle et s'adresse au docteur.
    - J'ai voulu l'empêcher de passer, mais il n'y a rien eu à faire...
    Maggy Allison regarde encore un instant le drap qui recouvre la table d'opération et pousse un cri :
    - Assassin !
    Greg tente de s'approcher d'elle mais ses hurlements redoublent.
    - Assassin ! Tu l'as tué ! Assassin !...
    Il y avait des policiers qui passaient là, amenant un autre blessé. Devant eux, le docteur Allison s'est défendu avec hauteur et énergie. Mais l'arrivée du docteur Mosley, l'anesthésiste, a tout changé.
    - Je reviens de chez ma mère. Elle n'a rien et personne ne m'a appelé. Pourquoi avez-vous voulu m'éloigner ? Expliquez-vous, docteur !
    Alors, Greg Allison s'est effondré et il a fait des aveux complets. Il a été arrêté, mais n'a pas été jugé. Il s'est ouvert les veines en prison, de deux coups de rasoirs nets, impeccables. Le docteur Allison avait toujours été un remarquable chirurgien.

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