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La cendre sur le tapis

    Barcelone, 25 avril 1971. Santiago Molinos est penché au-dessus de sa table d'architecte, sa règle à calcul en main. Il est en train d'essayer de résoudre un difficile problème de cotes. Santiago Molinos allume une cigarette et tire dessus nerveusement. A trente-cinq ans, c'est un bel homme, qui possède un charme certain, avec, pourtant, on ne sait quoi d'effacé.
    La porte s'ouvre brusquement. Une femme d'une quarantaine d'années, portant un sceau, des chiffons et un balai, vient d'entrer.
    - Je vais faire les carreaux.
    Sans se retourner, Santiago Molinos lance :
    - Tu les as déjà faits la semaine dernière. Ecoute, Fermina, tu vois bien que je travaille. Laisse-moi tranquille.
    Fermina Molinos est de cinq ans l'aînée de son mari, mais elle en paraît dix de plus. C'est une grande femme au visage maigre, aux cheveux noirs bouclés, qui serait peut-être jolie si elle voulait se mettre en valeur. Elle a un haussement d'épaules :
    - Mon pauvre chéri, tu ne vois jamais rien : ils sont sales ces carreaux ! Et puis, pendant que j'y suis, je donnerai un petit coup par terre... Oh ! Mon dieu !
    Poussant un cri perçant, Fermina Molinos se précipite vers son mari :
    - Ta cendre ! Tu as fait tomber ta cendre sur le tapis !
    Santiago Molinos pousse un soupir et renonce à son calcul de cotes. Il le reprendra tout à l'heure, celle-ci annonce enfin :
    - Voilà. J'ai terminé. Je vais faire les courses. Je serai de retour à midi. Fais attention à tes cigarettes...

    Une heure trente. Santiago Molinos arpente nerveusement la salle à manger. Fermina n'est pas rentrée. Depuis quinze ans de mariage, c'est la première fois qu'elle a plus de cinq minutes de retard. Il a dû lui arriver un accident... Il n'y a pas d'autre explication.
    Fou d'inquiétude, Santiago décroche le téléphone et appelle l'hôpital le plus proche. Il n'y a personne qui corresponde à la description de sa femme. Il appelle alors successivement tous les hôpitaux de Barcelone. Rien... C'est en tremblant qu'il compose le numéro suivant : celui de la morgue. Heureusement, la réponse est encore un fois négative. Alors il ne reste plus que la police.
    - Allô ? Ma femme a disparu.
    - Depuis quand ?
    Santiago Molinos consulte sa montre :
    - Deux heures.
    Au bout du fil, il y a un silence puis une question agressive :
    - Vous vous moquez du monde ?
    Santiago Molinos insiste :
    - Mais vous ne connaissez pas Fermina. Je vous assure que c'est très grave !
    La voix du policier est toujours aussi désagréable :
    - Ecoutez, si elle n'est pas rentrée ce soir, allez à votre commissariat.
    Et il raccroche... Le soir, Fermina Molinos n'est pas rentrée et Santiago se précipite au commissariat. Après avoir longuement parlementé, il parvient à faire enregistrer sa demande de recherche malgré le peu de temps écoulé. Il a une photo qu'il remet au policier. Il donne son signalement : un mètre soixante-quinze, mince, cheveux bruns, yeux noisette. Il doit faire un effort de mémoire pour se rappeler les vêtements qu'elle portait :
    - Une robe bleue... Oui, c'est cela : une robe bleue à fleurs blanches.
    Santiago Molinos rentre chez lui. Dans l'appartement obscur et silencieux, il est totalement désemparé. Il est sûr qu'il ne reverra jamais Fermina. Que va-t-il devenir sans elle ?... Il s'effondre sur le canapé, allume une cigarette et fume fébrilement. Soudain, il sursaute. Catastrophe : sa cendre vient de tomber sur le tapis ! Et puis, tout aussitôt, il a une impression étrange : mais non, cela n'a aucune importance puisque Fermina n'est plus là... Santiago Molinos tire une bouffée d'un air rêveur et, pour la seconde fois, fait tomber sa cendre. Il contemple les deux petits tas côte à côte sur le tapis, et, à sa grande honte, il ressent quelque chose qui ressemble à de la satisfaction.
    Santiago hésite un instant puis, avec une sorte de frénésie, écrase sa cigarette à même le tapis...

    21 juin 1971. Il y a trois mois que Fermina Molinos a disparu et, malgré tous les efforts de la police qui, cette fois, a pris l'affaire très au sérieux, il n'y a pas le moindre indice. L'affaire est d'autant plus préoccupante que c'est la quatrième disparition de femme brune de grande taille à Barcelone depuis le début de l'année. On parle d'un mystérieux sadique qui, après avoir tué ses victimes, irait jeter leur corps très loin en mer. Plusieurs témoignages de pêcheurs sont troublants.
    Pour l'instant, Santiago Molinos reçoit une cliente dans son cabinet. La pièce est dans un désordre indescriptible : des livres, des vêtements, des papiers de toutes sortes traînent par terre. Un énorme cendrier déborde de cigarettes.
    Santiago Molinos désigne un pouf à sa visiteuse :
    - Cela ne vous dérange pas de vous asseoir ici, mademoiselle Valdes ?
    Carmen Valdes, vingt-cinq ans, est une blonde ravissante habillée d'une manière très moderne. Elle a un sourire amusé :
    - Non, pas du tout... Vous savez, j'adore le désordre qu'il y a chez vous. C'est à cela qu'on reconnaît les vrais artistes.
    Débordant intérieurement de plaisir, Santiago apporte à la jeune fille un plan qu'il déplie devant elle. Carmen Valdes, fille d'un banquier de la ville, se fait construire une villa sur la Costa Brava avec l'argent que son riche papa a mis à sa disposition. Carmen applaudit avec enthousiasme en prenant connaissance du travail de l'architecte :
    - Comme c'est joli ! Quel talent vous avez !
    Dans son excitation, elle fait tomber sur le tapis la cendre de la cigarette qu'elle tenait en main. Elle a l'air confus :
    - Oh pardon ! Je suis désolée.
    Santiago a un large sourire :
    - Allons donc ! Cela n'a aucune importance...

    20 juillet 1971. La police est de plus en plus inquiète au sujet de Fermina Molinos dont elle n'a aucune nouvelle depuis quatre mois. Santiago, de son côté, manifeste assez peu d'intérêt aux résultats de l'enquête. Il faut dire qu'il a d'autres préoccupations.
    Une idylle s'est nouée entre Carmen et lui. Une idylle en tout bien tout honneur car Carmen, issue de la grande bourgeoisie de Barcelone, a des principes.
    Aussi, ce soir-là, il se décide à lui proposer le mariage. Et la réponse de Carmen est la plus désespérante qu'on puisse imaginer :
    - J'aurais dit "oui" si tu n'étais pas marié...
    - Mais Fermina a disparu. Elle ne reviendra jamais !
    - Peut-être. En attendant, tu n'est pas veuf.
    Santiago sent le monde se dérober sous lui. Jamais il avait vraiment pensé que Carmen consentait à l'épouser. Et voilà qu'elle est d'accord et que ce n'est pas possible ! Il demande d'une voix brisée :
    - Mais combien de temps faudra-t-il attendre ?
    Carmen Valdes a un soupir :
    - Je me suis renseignée. Si l'on ne retrouve pas son corps, dix ans. C'est la loi.
    Santiago Molinos a un mouvement de révolte. Il saisit Carmen par le bras et l'attire contre lui :
    - Nous ne pouvons pas attendre dix ans !
    Elle se dégage avec douceur mais fermeté :
    - Je regrette, Santiago. Je ne peux pas. Il faudrait que je rompe avec ma famille. C'est au-dessus de mes forces.
    Elle hésite un instant et puis déclare d'une voix subitement altérée :
    - Je crois qu'il vaut mieux ne plus nous voir. Nous nous ferions trop de mal.
    Santiago tente en vain de retenir Carmen... Après son départ, il arpente l'appartement comme un fou. Fermina empoisonnait son existence quand elle était là, mais à présent c'est bien pire. Le bonheur était là, à portée de la main, et voilà que Fermina l'en prive. Elle va le retenir prisonnier, l'empêcher de vivre pendant dix ans !
    D'un geste impulsif, Santiago Molinos s'empare d'un cendrier et le jette contre la fenêtre de son cabinet. La vitre vole en éclats, la vitre qui n'avait pas été lavée depuis quatre mois...

    12 octobre 1971. Depuis que Carmen l'a quitté, Santiago Molinos n'est plus que l'ombre de lui-même. Il erre des nuits entières dans les quartiers populeux de Barcelone. Il boit pour oublier sa désespérante situation. Il repense à l'une des dernières phrases que lui a dites Carmen :
    - Si jamais ta femme était officiellement morte, je reviendrais le jour même.
    Attablé dans un bistrot sordide, Santiago grimace devant son verre de vin. Pas de danger qu'elle soit un jour officiellement morte ! Bien sûr qu'elle est morte, mais elle s'arrange pour qu'on ne retrouve pas son cadavre ! Elle le fait exprès...
    Soudain, il pousse un cri : cette femme, là-bas ! Cette grande brune au comptoir : c'est elle ! Il se lève en titubant, s'approche d'elle et l'agrippe par le bras :
    - Fermina !
    La femme a un mouvement de recul devant cet ivrogne à la barbe hirsute et aux yeux injectés de sang.
    - Fiche-moi la paix ! Je suis sûre que tu n'as même pas un rond !
    Santiago Molinos sort une liasse de pesetas. A cette vue, la femme se radoucit :
    - Je m'appelle Casilda, pas Fermina. Je te rappelle quelqu'un ?
    Santiago Molinos détaille la prostituée accoudée au comptoir : ce n'est pas seulement son ivresse qui l'a fait la confondre avec Fermina. A part le maquillage outrancier et la robe, la ressemblance est frappante. Il répond à sa question :
    - Oui, ma femme.
    - Ah ! elle t'a laissé tomber ?
    - Non. Elle est morte.
    Du coup, Casilda change d'expression. Elle a un air apitoyé. Santiago la prend vivement par la main :
    - Viens !
    - Où est-ce qu'on va ?
    - Chez moi.
    Arrivé à l'appartement, Santiago Molinos tend à la prostituée une robe bleue à fleurs blanches.
    - Mets-là.
    Casilda n'est pas surprise de ce genre d'exigence de la part d'un veuf inconsolable. Elle obéit sans discuter. Dès qu'elle s'est habillée, Santiago l'entraîne de nouveau.
    - On va faire un tour à la mer...
    Santiago Molinos arrête sa voiture le long du rivage à une trentaine de kilomètres de Barcelone. Il y a là un promontoire rocheux qui tombe à pic dans la mer. C'est l'endroit idéal. Il s'approche de la femme, passe les mains autour de son cou comme pour l'enlacer et serre de toutes ses forces. Il ne relâche son étreinte qu'au bout de plusieurs minutes. Casilda est morte victime d'une ressemblance...
    Rassemblant toutes ses forces, Santiago traîne le corps jusqu'au promontoire. Il y a un grand "plouf"... En bas, l'eau noire s'est refermée sur la robe bleue à fleurs blanches. Avec un peu de chance, on ne découvrira le corps que dans quelques semaines et la date de la mort sera presque impossible à établir. Dans quelques semaines, peut-être, il sera libre et heureux...
    Santiago Molinos n'a pas cette chance. Deux jours plus tard, seulement, on sonne à sa porte. C'est le commissaire Barga, celui qui est chargé de l'enquête sur la disparition de Fermina.
    - J'ai tenu à venir moi-même, monsieur Molinos. J'ai des nouvelles de votre femme de... très mauvaises nouvelles...
    Santiago prend une mine de circonstance.
    - J'ai compris. Je vous suis.
    Dans la voiture du commissaire, sur le chemin de la morgue, Santiago Molinos réfléchit intensément. Un corps qui n'a séjourné que deux jours dans l'eau ne pourra jamais passer pour celui de sa femme. Tout est fichu. Il a tué pour rien... Mais non, après tout ! Fermina a bien pu disparaître il y a six mois et n'être tuée que l'avant-veille. Entre-temps, elle aura été séquestrée par un sadique. Cela se tient parfaitement !
    Et quelques minutes plus tard, lorsque l'employé de la morgue soulève le drap, Santiago s'écrie sans hésitation, d'une voix tragique :
    - C'est elle !
    La voix du commissaire Barga, dans son dos est parfaitement naturelle, comme s'il posait une question indifférente :
    - Pourquoi avez-vous tué votre femme, monsieur Molinos ?
    Santiago est trop ahuri pour répondre quoi que ce soit. Le commissaire poursuit :
    - Vous n'avez pas de chance, monsieur Molinos : il y a avait un couple d'amoureux cette nuit-là près du promontoire. Ils ne vous ont pas vu jeter le corps, mais ils ont trouvé votre voiture suspecte et ils ont noté le numéro. Alors, Molinos, pourquoi avez-vous tué votre femme et qu'en avez-vous fait pendant six mois ? Vous l'avez séquestrée ?...

    Deux mois plus tard, Santiago Molinos, inculpé du meurtre de Casilda Marti, prostituée de Barcelone, voit le commissaire Barga entrer dans sa cellule.
    - Suivez-moi, Molinos.
    - Où m'emmenez-vous ?
    - Vous verrez bien...
    Dans les rues de Barcelone, à bord de la voiture de police, menottes aux poignets, Santiago ne comprend rien. Ou plutôt, il ne veut pas comprendre... Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible !
    Si, c'est possible. Si, c'est vrai ! La voiture de police prend la direction de la morgue, s'arrête. Santiago est extrait sans ménagement, conduit dans la même pièce que la première fois, l'employé ouvre un tiroir, soulève un drap...
    Le visage, affreusement défiguré par huit mois de séjour sous l'eau, n'est plus reconnaissable, mais la robe bleue à fleurs, l'alliance, il n'y a pas de doute... Si le corps de Fermina avait été découvert deux mois plus tôt, le bonheur était à lui. Maintenant, il est un criminel, il va passer en jugement, il va être exécuté, peut-être. Alors, bien sûr, elle peut reparaître, pour le narguer, pour que son anéantissement soit complet !
    Le commissaire Barga pose la question.
    - C'est elle ?
    Santiago Molinos reste quelques instants silencieux et dit doucement :
    - Elle l'a fait exprès.

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