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La blonde platinée

    25 mai 1925. Le commissaire Vivien, chargé du quartier des Batignolles, arrive dans l'appartement situé au-dessus de l'horlogerie Decourt. Il traverse plusieurs pièces élégamment meublées et se rend dans la chambre à coucher. Un homme d'une soixantaine d'années est étendu, en pyjama, en travers du lit couvert de sang, un revolver à la main. Un photographe est en train de prendre un cliché avec un énorme appareil à trépied. L'agent de faction s'approche de son chef.
    - On n'a touché à rien, monsieur le Commissaire.
    Le commissaire sort son mouchoir, le pose sur l'arme, et la retire délicatement de la main de l'homme. Il l'enfouit dans sa poche.
    - Et la femme ?
    - Elle vous attend dans le salon, monsieur le Commissaire.
    Tout en s'y dirigeant, le commissaire Vivien relit rapidement les notes que lui a préparées un de ses inspecteurs... L'homme s'appelait Paul-Henri Decourt, soixante-cinq ans, horloger prospère. Il avait épousé voilà quatre ans Paulette Favre, vingt-cinq ans, qui avait une parfumerie dans la quartier. Pas de problème apparemment dans le couple, monsieur Decourt était depuis quelque temps d'humeur assez sombre. On le disait malade...
    Le commissaire frappe à la porte du salon. Une voix féminine lui dit d'entrer... Madame Decourt, qui se tamponne les yeux sur le canapé, est ravissante : c'est une blonde platinée, le dernier chic de la mode en cette année 1925. Elle a les yeux bleus, un petit nez retroussé. Bref, malgré son chagrin, elle est charmante.
    Le commissaire lui adresse quelques mots de condoléances choisis et entre dans le vif du sujet :
    - Je dois vous poser quelques questions. Voulez-vous répondre maintenant ou préférez-vous plus tard à mon bureau ?
    Paulette Decourt retire son mouchoir de ses yeux.
    - Le plus tôt sera le mieux... Je vous écoute.
    Le commissaire s'assied sur un fauteuil en face d'elle :
    - Dans quelles conditions s'est produit le drame ?
    Paulette Decourt soupire.
    - C'était cette nuit, vers trois heures du matin. Je dormais dans ma chambre. J'ai été réveillée par un coup de feu. Je me suis précipitée dans la chambre de mon mari. Il était déjà mort, là où vous l'avez trouvé.
    Le commissaire Vivien a soigneusement pris note.
    - Votre mari avait-il une raison de mettre fin à ses jours ?
    La jeune femme a l'air gêné.
    - Il était très malade. Il avait contracté dans sa jeunesse une maladie qui... enfin, vous me comprenez, monsieur le Commissaire.
    Le commissaire hoche affirmativement la tête, Paulette poursuit :
    - Il m'avait dit que, s'il souffrait trop, il se tuerait...
    Le commissaire Vivien remercie son interlocutrice et prend congé. Tout cela est parfaitement cohérent et, si l'enquête le confirme, il n'y aura aucune raison de mettre en doute le suicide.
    Deux jours plus tard, les résultats de l'enquête sont connus. Il n'y avait que les empreintes de l'horloger sur le revolver et l'autopsie a révélé qu'il était bien atteint de syphilis. Le commissaire se prépare à classer cette affaire qui n'en aura même pas été une, mais c'est à ce moment que survient un fait nouveau et que l'histoire commence vraiment...

    Le commissaire Vivien, comme tous les policiers du monde, a l'habitude des lettres anonymes, mais il ne s'attendait pas à en recevoir une au sujet de madame Decourt. D'autant qu'elle est curieuse et même troublante. Elle a été postée de Nice.
    Vous serez peut-être intéressé de savoir, monsieur le Commissaire, que le nom de jeune fille de Paulette Decourt n'est pas Favre mais Galiani. Car elle est veuve et elle a tué son premier mari, tous comme elle a tué le second. La seule différence, c'est que pour Germain Favre, cela a été beaucoup plus vite : deux mois seulement ! Trois semaines après leur voyage de noces, il était mort. Et, un mois plus tard, elle quittait Nice pour s'établir à Paris avec la fortune du défunt. Germain Favre tout comme Paul-Henri Decourt était sexagénaire.
    Le commissaire sort pensif de sa lecture. Il ne voit qu'un moyen de se faire une opinion : interroger l'intéressée elle-même...
    Le deuil va bien à Paulette Decourt. Le noir met en valeur les reflets argentés de ses cheveux blonds. Elle semble avoir dominé tout à fait son chagrin. Le commissaire Vivien, avant de s'asseoir en face d'elle dans le salon, lui tend la lettre anonyme.
    Paulette la lit sans manifester de réaction quelconque et la lui rend.
    - Je sais qui a écrit cela. Je reconnais l'écriture. C'est Edgar Fontana, un de mes anciens soupirants. Après la mort de mon premier mari, il a cru qu'il avait de nouveau ses chances. Cela ne m'étonne pas qu'il cherche à se venger.
    Le commissaire enregistre mentalement. L'explication est plausible. Il demande :
    - Je suis désolé, madame, mais je suis obligé de vous poser une ou deux questions sur la mort de votre premier mari. Elle s'est réellement produite tout de suite après votre mariage ?
    Paulette Decourt ne semble nullement gênée :
    - Oui, deux mois. Germain et moi, nous avons passé un mois en voyage de noces à Paris. Nous sommes rentrés à Nice où nous habitions et il est mort presque tout de suite.
    - D'accident ? De maladie ?
    - D'une maladie infectieuse. Les docteurs n'ont pas très bien su laquelle, Germain avait vécu aux Colonies. C'est sans doute quelque chose qu'il avait rapporté de là-bas.
    Le commissaire Vivien regarde avec intérêt cette femme si sûre d'elle et dont toutes les réponses sont parfaitement cohérentes.
    - Et tout de suite après, vous avez quitté Nice pour Paris ?
    - Oui. J'avais découvert Paris pendant mon voyage de noces et j'avais été conquise.
    - Mais votre premier mari n'aurait jamais voulu vivre ailleurs qu'à Nice ?
    - Non.
    Paulette Decourt a répondu avec une parfaite tranquillité. Au lieu de cette déclaration compromettante, elle aurait pu tout aussi bien lui dire l'inverse. Le commissaire Vivien ne peut s'empêcher d'admirer son aplomb.
    - Qu'avez-vous fait à Paris, madame ?
    - Avec l'argent de l'héritage, j'ai acheté ma parfumerie. Et puis, un peu plus tard, j'ai rencontré Paul-Henri. Nous nous sommes mariés très vite.
    - Il avait quel âge à l'époque ?
    - Soixante et un ans.
    Paulette Decourt regarde le commissaire d'un oeil froid comme si elle le mettait au défi de poursuivre ses questions. Le commissaire Vivien comprend qu'il n'a pas le droit d'accuser cette femme sans preuve. Il se lève de son fauteuil.
    - Je n'ai rien à ajouter, madame. Je me permettrai peut-être de vous convoquer si j'ai besoin d'autres informations.
    La jeune femme à un sourire ironique :
    - Vous ne me demandez pas pourquoi je n'épouse que des gens beaucoup plus âgés que moi, Commissaire ?
    Le commissaire Vivien est surpris par cette attaque de front. Décidément, Paulette Decourt n'est pas n'importe qui ! Il finit par dire :
    - Votre vie privée ne regarde que vous.
    Paulette se lève à son tour pour accompagner son visiteur.
    - C'est bien ainsi que je l'entends, Commissaire...

    Peut-être parce qu'il a été piqué au vif par le défi que lui a lancé la jeune femme, le commissaire Vivien consacre plusieurs semaines à enquêter sur cette affaire. Le premier mari de madame Decourt était un commerçant niçois aisé. Il n'avait pas de famille et, à son décès, tous ses biens sont normalement revenus à sa femme. Les circonstances de sa mort sont effectivement restées mystérieuses. On a parlé d'une fièvre pernicieuse qu'il aurait contractée à Dakar où il avait vécu, avant de s'installer à Nice. Paul-Henri Decourt, que Paulette a épousé six mois après son installation à Paris, présentait aussi la particularité de n'avoir pas de famille. Encore une fois, l'héritage était des plus confortables.
    Evidemment, les faits sont troublants. Mais dans tout cela, il n'y a pas un commencement de preuve. Et le commissaire Vivien a beau tourner et retourner le problème, il ne voit pas de quelle manière en obtenir. Paulette Decourt épouse des hommes fortunés plus âgés qu'elle, mais cela ne signifie pas qu'elle soit une criminelle. Elle a pu, tout simplement, avoir de la chance...

    4 février 1929. Le commissaire Vivien a pris de l'avancement. Il est maintenant commissaire du 17ème arrondissement de Paris. Mais il n'a pas oublié cette affaire qui l'avait occupé quatre ans plus tôt. D'abord parce que garder des informations dans sa mémoire fait partie du métier de policier, et ensuite parce que la personnalité de la suspecte l'avait vivement impressionné.
    Ce jour-là, le commissaire Vivien lit tranquillement chez lui la rubrique mondaine de son quotidien et, dans les avis nécrologiques, un nom le fait sursauter : "La comtesse de Rochefort, née Galiani, a eu la douleur de perdre son époux décédé à la suite d'une cruelle maladie, à l'âge de 75 ans. Nous lui adressons nos vives condoléances".
    Le commissaire a une mémoire infaillible des noms et Galiani lui dit quelque chose... Mais oui ! C'est le nom de jeune fille de Paulette Decourt, la blonde platinée, deux fois veuve. Et voilà qu'un troisième mari vient de passer de vie à trépas ! Cette fois, la chance est un peu trop insolente.
    Il se trouve que Paulette Decourt, devenue comtesse de Rochefort, habite un hôtel particulier, avenue de la Grande-Armée. C'est dans le secteur du commissaire Vivien et il ne va pas se priver de lui rendre visite.
    Comme la première fois, Paulette de Rochefort reçoit le commissaire en grand deuil. En quatre ans, elle n'a rien perdu de sa beauté. Bien au contraire, elle a maintenant la trentaine et elle s'est épanouie. Le salon où elle accueille le commissaire est meublé en Louis XVI de grand prix. Encore un degré au-dessus par rapport au confort cossu de l'appartement des Batignolles.
    Si Paulette de Rochefort n'a rien perdu de sa beauté, elle a conservé aussi tout sont mordant. Elle tend gracieusement la main au policier :
    - Je vous attendais, Commissaire...
    Le commissaire s'assied rageusement :
    - Vous ne vous en sortirez pas avec quelques formules ! Depuis combien de temps étiez-vous mariée ?
    La jeune femme répond avec sa tranquillité habituelle :
    - Un an.
    - Et de quoi est mort votre troisième mari ?
    - D'un mal mystérieux... les médecins sont perplexes.
    - Comme le premier.
    - Ah ! non. Cette fois, l'évolution a été beaucoup plus rapide.
    C'est plus que n'en peut supporter le commissaire. Il se lève de son fauteuil. Paulette de Rochefort lui demande gentiment :
    - Vous ne me demandez pas si mon mari avait d'autres héritiers que moi ?
    Le commissaire Vivien ne répond pas à la question. Il lance en quittant la pièce :
    - Je vous interdis de quitter Paris. Nous nous reverrons plus tôt que vous ne pensez !
    Le commissaire décide évidemment de faire pratiquer l'autopsie du comte de Rochefort et le résultat lui parvient deux jours plus tard : l'estomac contient de l'arsenic... Le commissaire Vivien est franchement surpris. Non pas qu'il croyait Paulette de Rochefort innocente, mais il n'aurait pas pensé la confondre aussi facilement. Et puis, de l'arsenic, c'est banal. Il aurait imaginé d'elle quelque chose de plus subtil. En se rendant à son hôtel particulier pour l'arrêter, en compagnie de deux de ses hommes, le commissaire est presque déçu.
    Cette fois, la jeune femme a perdu sa superbe froideur.
    - C'est faux ! Je suis innocente ! Je n'ai tué personne !
    Le commissaire ricane :
    - Et l'arsenic ! Le médecin légiste l'a inventé ?
    Paulette de Rochefort rétorque avec véhémence :
    - Il s'est trompé. Je suis innocente ! Je le prouverai !
    Paulette est néanmoins inculpée d'homicide volontaire sur la personne du comte de Rochefort, son troisième mari. Sa nouvelle résidence, la prison de Saint-Lazare, est, bien sûr, beaucoup moins confortable que l'hôtel particulier de l'avenue de la Grande-Armée, mais Paulette de Rochefort continue à se battre. Ses moyens le lui permettent, elle s'est assurée le concours de l'avocat le plus en vue du moment et tous deux conservent bon espoir.
    A son procès qui se déroule fin décembre 1929, Paulette de Rochefort montre quel genre de femme elle est. Elle tient tête sans aucun complexe au président. Lorsque celui-ci lui dit :
    - Je ne crois pas aux coïncidences. Trois maris morts de manière mystérieuse, c'est trop.
    Elle répond froidement :
    - Suis-je accusée du meurtre de mes deux premiers maris ?
    Le président doit faire marche arrière :
    - Non, évidemment.
    - Alors vous n'avez pas le droit d'évoquer leur mort. Vous ne devez parler que de celle du comte de Rochefort !
    Le décès du comte de Rochefort, on ne tarde pas à en parler. Et c'est là qu'on découvre que les choses sont loin d'être aussi simples qu'on ne le pensait. L'autopsie a révélé la présence d'arsenic dans les viscères, mais l'organisme humain en contient à l'état normal, dans des proportions d'ailleurs différentes selon les individus. Est-ce que la dose retrouvée dans le corps du défunt mari de Paulette était normale ou non ? C'est toute la question. Et, bien entendu, la réponse est différente selon les experts.
    - Le meurtre est prouvé, affirme l'expert choisi par l'accusation.
    - La dose d'arsenic ne prouve aucunement qu'il y a eu empoisonnement, réplique l'expert de la défense.
    Dans ces conditions, que faire, sinon accorder à l'accusée le bénéfice du doute ? C'est ce que comprennent les jurés : ils acquittent Paulette de Rochefort, aux applaudissements du public, qui a pris fait et cause pour la blonde platinée...

    Paulette de Rochefort, une fois acquitté, a pu rentrer en possession de la fortune de son dernier mari, dont elle était l'unique héritière. Mais cette fois, elle a fui Paris qui lui rappelait sans doute trop de souvenirs. Avec tout son argent, elle est allée s'installer dans une luxueuse villa des environs de Nice.

    Si Paulette de Rochefort était coupable, elle a été punie d'une étrange manière. Car, depuis son acquittement jusqu'à sa mort, trente ans plus tard, elle a vécu absolument seule. Sa renommée la suivait partout et les hommes avaient bien trop peur pour approcher cette trois fois veuve.
    Si Paulette de Rochefort était innocente, c'était injuste pour elle, mais la vie n'est pas toujours juste.

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