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La seizième balle

    Hermione Nicoulos s'envole de sa corde, fait un gracieux saut périlleux et retombe sur le sol, les jambes parfaitement jointes, le dos cambré. Le public applaudit à tout rompre. Le numéro de funambule de la charmante Hermione Nicoulos est une merveille de grâce. La représentation de l'Europa Circus, ce 10 mai 1936, à Salonique, est un triomphe.
    La jeune acrobate salue sous les bravos et se retire en envoyant des baisers. Le silence se fait peu à peu sur les gradins. On sent même monter une certaine tension. Le numéro suivant est le plus dramatique de la représentation...
    Vassili et Nadia Korine pénètrent sur la piste en se tenant par la main. Ils forment vraiment un couple magnifique. Ils ont entre trente-cinq et quarante ans. Vassili est de taille élancée. Il a le teint mat, les cheveux bruns, le sourire éclatant et une élégance certaine, avec son habit et sa grande cape noire. Dans sa main droite, il tient un fusil. Nadia est tout aussi resplendissante dans son maillot à paillettes qui moule son corps irréprochable. Ses cheveux bruns coupés court conviennent parfaitement à sa plastique de belle fille sportive.
    Nadia Korine salue et va se poster devant l'entrée des coulisses. Elle s'adosse à une planche de deux mètres de haut sur un mètre de large environ. Il y a un roulement de tambour. Au centre de la piste, Vassili Korine jette sa cape avec un geste large. Un projecteur illumine violemment Nadia, qui se tient immobile, les jambes et les bras légèrement écartés, souriante. Le roulement de tambour s'arrête. Sous le chapiteau, le silence est total. Le fameux numéro de tireur d'élite de Vassili et Nadia Korine a commencé.
    De l'une de ses poches, Vassili sort une soucoupe en porcelaine et d'un geste rapide, la lance au-dessus de lui. D'un geste plus rapide encore, il empoigne son fusil et tire sans épauler. Il y a un bruit assourdissant et une pluie de petits morceaux blancs : la soucoupe a volé en éclats.
    Ensuite Vassili Korine s'agenouille, vise soigneusement en direction de sa partenaire et tire, avec une vitesse incroyable, onze balles. Il sort alors un chargeur de sa poche, arme sa carabine, pulvérise une autre soucoupe pour prouver que son arme est chargée à balles réelles et recommence son tir à une cadence accélérée : 1, 2, 3, 4, 5... Vassili s'arrête. Les spectateurs ne comprennent pas. Ils le voient courir vers sa femme qui se met à glisser lentement le long de la planche. Elle s'écroule à terre. Le projecteur illumine le long filet rouge qui ruisselle sur sa tête.
    Il y a un cri d'horreur dans le public. Agenouillé près de sa partenaire, Vassili Korine semble hébété. Rapidement, la jeune femme est entraînée dans les coulisses. Vassili disparaît à son tour. Et monsieur Loyal arrive sur la piste pour annoncer :
    - Le spectacle continue !
    Tandis que les clowns font leur entrée...

    Le lendemain matin, le commissaire Costas Panayotis de la police de Salonique regarde avec pitié Vassili Korine prostré dans sa roulotte. Deux policiers viennent d'emmener le corps de Nadia Korine sur un brancard pour le conduire à la morgue. Vassili ne sait que répéter :
    - Je ne comprends pas... Cela fait quinze ans... Je ne comprends pas...
    Le commissaire Panayotis, un homme d'une soixantaine d'années plutôt corpulent, aux cheveux crépus presque blancs, promène son regard sur les murs couverts d'affiches et de photos représentant le couple.
    - Essayez quand même de m'expliquer ce qui s'est passé, monsieur Korine... Le numéro n'était donc pas truqué ?
    Vassili retrouve un peu d'animation pour parler de son métier :
    - Non. C'est justement avec les numéros truqués qu'arrivent les accidents. On met, par exemple, dans le chargeur une balle réelle pour faire la démonstration et le reste des balles à blanc. Mais il suffit d'une erreur de manipulation. Tandis que Nadia et moi, nous étions parfaitement entraînés.
    Le commissaire Panayotis hoche la tête.
    - Jusqu'à hier soir où vous avez eu une défaillance...
    Vassili Korine retombe dans son abattement :
    - C'est impossible... Je ne comprends pas...
    - Procédons par ordre, monsieur Korine. Combien de balles avez-vous tirées ?
    - Onze avec le premier chargeur et cinq avec le second. Et je me suis arrêté...
    - Quand vous avez vu votre femme tomber ?
    - Non. Elle ne bougeait toujours pas. Mais j'ai senti qu'il s'était passé quelque chose. Cette balle-là n'était pas... normale.
    - Comment "pas normale" ?
    - Je ne peux pas vous expliquer. Cela s'est passé trop vite.
    Le commissaire Panayotis n'insiste pas.
    - J'aimerais voir la planche qui a servi pour le spectacle.
    Vassili Korine a un frisson.
    - Elle a dû rester dans les coulisses. Je vais vous montrer.
    Quelques minutes plus tard, le commissaire Costas Panayotis est penché devant une planche d'un mètre sur deux, peinte d'un blanc brillant, sur laquelle une succession de trous dessinent la moitié d'une silhouette féminine. Vassili se détourne devant cette tragique évocation de celle qui était, la veille encore, sa partenaire et son épouse.
    Le commissaire, après s'être penché quelques instants sur la planche, se redresse.
    - Il n'y a que quinze points d'impact. La seizième balle est restée dans le corps de la malheureuse. Sinon, nous aurions pû savoir si c'était elle qui avait fait un faux mouvement ou vous qui aviez mal visé...
    Vassili Korine est secoué par un sanglot. Il s'éloigne d'un pas mécanique. Costas Panayotis le laisse partir. Il n'a pas le coeur de tourmenter davantage ce pauvre homme et d'ailleurs, il est presque certain de connaître la vérité : il s'agit d'un accident. Qu'est-ce que cela pourrait être d'autre ?...
    Le commissaire retraverse les coulisses l'air pensif, lorsqu'un homme bedonnant d'une cinquantaine d'année se porte à sa rencontre.
    - Commissaire, j'aimerais m'entretenir avec vous. Je suis Elie Sarian, le directeur de ce cirque.
    Quelques instants plus tard, le commissaire Panayotis se retrouve, plutôt intrigué dans la roulotte du directeur. Celui-ci a l'air gêné.
    - Je ne voudrais pas que vous pensiez que j'accuse quiconque, monsieur le Commissaire, mais je suis bien obligé de vous dire ce dont j'ai été le témoin, n'est-ce pas ?
    Costas Panayotis n'apprécie guère les manières assez cauteleuses de l'homme. Il répond sèchement :
    - Je ne pense rien et la loi vous fait effectivement devoir de témoigner.
    Elie Sarian commence son discours.
    - Eh bien, dans un cirque, il est difficile de garder un secret. Tout le monde connaît plus ou moins la vie privée des uns et des autres. Chacun de nous sait parfaitement que Vassili avait depuis plusieurs mois une aventure avec Hermione Nicoulos, la petite danseuse de corde.
    Le commissaire Panayotis plisse le front. Est-ce que tout serait différent de ce qu'il avait imaginé ?
    - C'était sérieux, cette liaison ?
    Le directeur du cirque a un gros soupir.
    - Je pensais que non... Vassili est beau garçon, il a toujours été coureur et Nadia fermait plus ou moins les yeux. Mais hier matin, j'ai dû changer d'avis...
    Elie Sarian laisse s'écouler quelques instants. Il semble prendre plaisir à l'impatience du commissaire.
    - Je passais devant leur roulotte, lorsque j'ai surpris une violente scène entre eux. Nadia disait : "Tu n'épouseras pas cette fille !". Vassili a répondu : "Si, je l'épouserai !". Et Nadia s'est mise alors à hurler : "Jamais je ne divorcerai !".
    Le commissaire Panayotis se lève. Tout cela est suffisamment clair pour qu'il n'y ait rien à ajouter. Il remercie son interlocuteur et retourne dans la roulotte de Vassili. Celui-ci, apparemment toujours aussi accablé, le regarde venir sans réaction. Le commissaire parle d'une voix douce.
    - Je suis certain qu'il s'agit d'un accident, monsieur Korine. Vous étiez sans doute particulièrement nerveux hier soir...
    Brusquement, Vassili Korine semble inquiet.
    - Mais non. J'étais aussi calme que d'habitude.
    - Vous n'aviez vraiment aucun motif de contrariété ?
    Vassili semble de plus en plus mal à l'aise.
    - Non, je vous assure...
    Le commissaire Panayotis perd brusquement sa voix douce et son air patient.
    - Et Hermione Nicoulos, c'est un nom qui ne vous dit rien ?
    Cette fois, Vassili Korine lâche complètement pied.
    - Je ne pensais pas que cela avait un rapport...
    - Le matin, votre femme refuse de divorcer et le soir, vous la tuez d'une balle dans la tête, il y a peut-être un rapport, monsieur Korine !
    Vassili regarde son interlocuteur d'un air vaincu.
    - Qu'est-ce que vous allez faire ?
    Le commissaire a un air fataliste :
    - Vous arrêter... Que feriez-vous d'autre à ma place ?
    Vassili Korine n'a pas de mouvement de révolte. Il suit le policier, tout en répétant d'un ton mécanique :
    - Je ne comprends pas... Je ne comprends pas.

    20 juin 1936. Vassili Korine a été arrêté depuis un peu plus d'un mois et il continue à nier être l'assassin de sa femme. A vrai dire, c'est son attitude qui plaide le plus contre lui. Il persiste à prétendre qu'il ne s'agit pas d'un accident, qu'il n'a pas eu de défaillance, de coup de doigt maladroit, ce qui serait somme toute plausible dans un numéro aussi risqué. Le commissaire a beau multiplier les interrogatoires, il obtient toujours la même réponse : "Je ne comprends pas...".
    Alors, s'il ne s'agit pas d'un accident, il s'agit d'un meurtre. Vassili Korine est officiellement inculpé d'homicide volontaire. Son procès doit s'ouvrir dans une quinzaine de jours, début juillet 1936, et il risque, bien entendu, la peine de mort...
    Le commissaire Panayotis est pourtant mal à l'aise. Il s'est toujours fié à ses impressions et il n'arrive pas à imaginer Vassili dans la peau d'un assassin. Pas de cette manière en tout cas. Il est évident que pour lui son numéro représentait tout. Pour le tireur d'élite qu'il est, c'était quelque chose de sacré. Alors, tuer sa partenaire depuis quinze ans de cette manière, ruiner pour toujours sa réputation en passant au mieux pour un maladroit criminel, il n'y croit pas.
    D'autant que tous les camarades de cirque de Vassili sont venus témoigner après son arrestation. La jeune Hermione, bien sûr, en larmes.
    - Jamais Vassili n'aurait fait une chose pareille. Il voulait quitter Nadia. Mais en face de lui, devant sa carabine, il n'aurait pas pu !
    Si le témoignage de la maîtresse de Vassili Korine peut prêter à caution, celui des autres est troublant. Même Elie Sarian, le directeur, a tenu à mettre les choses au point auprès du commissaire.
    - Je vous ai dit ce que je savais parce que c'était mon devoir de témoigner, mais franchement, je ne crois pas que Korine soit coupable...
    C'est ce 20 juin 1936 qu'un visiteur demande à être reçu par Costas Panayotis. Son nom, Nicolas Enesco, ne lui dit rien, mais comme il a annoncé au planton qu'il avait des révélations capitales à faire sur la mort de Nadia Korine, le commissaire le reçoit immédiatement.
    Nicolas Enesco est un homme d'une quarantaine d'années, il s'exprime avec un fort accent roumain.
    - Je viens directement de Bucarest. Je suis le frère de Nadia.
    Le commissaire regarde son interlocuteur avec curiosité.
    - Et que savez-vous ?
    La réponse du frère de Nadia tient en un seul mot.
    - Tout...
    Nicolas Enesco sort une lettre de sa poche.
    - Lisez, monsieur le Commissaire.
    Le commissaire Panayotis prend la missive et se met à lire...
    Effectivement c'est l'explication du drame. La lettre est datée du 10 mai 1936, jour de la représentation tragique.
    Mon cher Nicolas,
    Tout à l'heure, Vassili m'a dit qu'il voulait me quittait pour épouser cette petite danseuse dont je t'ai déjà parlé. Je ne divorcerai pas, jamais je ne consentirai à une honte pareille. Mais je sais qu'il est décidé à se passer de moi comme partenaire. Et cela, je ne l'accepte pas non plus.
    Le commissaire lève les yeux un instant. Nicolas Enesco le regarde fixement la mâchoire crispée. Il reprend sa lecture.
    Quand tu recevras cette lettre, mon cher Nicolas, je serai morte. Tout à l'heure, pendant la représentation, je bougerai légèrement la tête vers la droite au moment de la seizième balle. Vassili tire toujours d'une manière infaillible ; je recevrai le coup dans la tempe.
    Le dernier paragraphe est peut-être le plus pathétique. Il exprime tout le déchirement qui a agité cette femme désespérée et encore amoureuse.
    Après ma mort, Vassili sera sans doute accusé de meurtre et peut-être exécuté. Ce serait une belle vengeance mais je ne sais pas malgré tout s'il la mérite. C'est toi qui décideras. Adieu, Nadia.
    Le commissaire Panayotis lance à son visiteur un regard sévère.
    - Ainsi,vous aviez entre vos mains la vie ou la mort d'un innocent...
    Nicolas Enesco ne fuit pas le regard.
    - Oui, monsieur le Commissaire.
    - Et vous avez attendu plus d'un mois pour vous décider...
    - Oui, monsieur le Commissaire. Je n'ai jamais aimé Vassili. C'est un coureur de jupons, un être instable qui faisait souffrir ma soeur. J'étais bien décidé à me taire et vous n'en auriez jamais rien su. Et puis, quand j'ai appris par les journaux qu'il allait être jugé et qu'il risquait effectivement la mort, je n'ai pas pu...

    Vassili Korine, libéré le jour même, a retrouvé ses camarades du cirque, mais jamais plus il n'a touché un fusil. Le directeur lui a proposé de remplacer monsieur Loyal qui voulait quitter la troupe. Pour Vassili Korine comme pour les autres, le spectacle continuait.

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