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L'art de la dépravation

    Jacopo Mattei, agriculteur à Gravina, un village à quarante kilomètres de Florence, rentre de son champ par le chemin de terre. Il est dix-huit heures, ce 16 juillet 1960. Comme chaque fois qu'il arrive au même endroit, il tourne la tête vers sa gauche et crache en direction d'une grande maison à demi dissimulée par les cyprès. Ensuite, il lance en patois toute une série de jurons d'où il ressort qu'il éprouve une haine tenace contre un certain professeur Viotti et une certaine Gina.
    Pourtant, après avoir satisfait à ce défoulement quotidien, Jacopo Mattei ne poursuit pas son chemin comme à son habitude. Il s'arrête devant un trou dans la haie de cyprès et relève son chapeau de paille pour mieux voir. C'est quand même étonnant, les volets sont encore fermés ! Le matin et même à midi, ce serait normal, avec la vie qu'ils mènent là-dedans ; mais à six heures du soir !... Jacopo Mattei est tenté de se dire que ce ne sont pas ses affaires, surtout quand il est question de ces gens-là. Mais la curiosité l'emporte. Il franchit la haie et s'avance dans le parc. La porte d'entrée est fermée elle aussi. Il sonne. Pas de réponse. Jacopo Mattei a un ricanement.
    - Ca ne fait rien. La fenêtre de Gina doit être ouverte.
    Le fermier fait le tour du bâtiment. Effectivement, sur la façade contiguë, une des fenêtres du rez-de-chaussée est grande ouverte. Il passe la tête avec précaution. Et c'est alors qu'il voit un corps allongé sur le lit, maculé de sang. Oui, c'est bien Gina Pisano. Elle est nue...
    - Bon dieu ! Ce n'est pas possible !
    Jacopo Mattei enjambe l'appui de la fenêtre. Il avance craintivement la main vers la forme gisante. Le corps est déjà froid. Comment d'ailleurs la jeune fille pourrait-elle être vivante ? Elle a une plaie béante au cou, ses yeux grands ouvert expriment la terreur.
    Malgré lui, Jacopo Mattei reste figé devant cette vision. Même morte, Gina a quelque chose de fascinant, avec sa longue chevelure d'un blond lumineux et son corps opulent. Il murmure :
    - Lui faire ça. Quand même !...
    Le paysan a un sursaut.
    - Et l'autre, où il est ?
    Il se précipite en appelant :
    - Professeur ! Professeur !
    Pas de réponse. Mais le professeur Viotti n'est pas l'assassin de la jeune femme, comme Jacopo Mattei l'avait un instant supposé. Lui aussi est dans sa chambre, au premier étage ; lui aussi a été tué d'un coup de couteau. A la différence de la victime d'en bas, son long visage, encadré de cheveux gris, exprime le plus grand calme.
    Jacopo Mattei court prévenir les carabiniers. Il sait très bien que l'enquête qui va suivre ne sera pas ordinaire. Et moins à cause de l'horreur de ce double crime que de la personnalité des victimes.

    Une heure et demie plus tard, le commissaire Quintilia de Florence est sur les lieux avec ses hommes. Sont présents, outre Jacopo Mattei, Paola Durazzo, fille du professeur Luchino Viotti, et Ricardo, son mari, garagiste à Florence. Ils sont accourus tous deux à l'annonce de la nouvelle.
    Paola Durazzo, bouleversée par la mort tragique de son père, est effondrée et son mari l'assiste de son mieux. Aussi, le commissaire Quintilia préfère interroger en premier lieu le fermier dans la pièce attenante.
    En entrant, Jacopo Mattei lève les bras au ciel :
    - Je ne sais pas par où commencer. Y a tellement à dire sur ces deux-là !
    Le commissaire Quintilia est un petit homme sec, très brun, doué d'une forte autorité.
    - Vous ne les aimiez pas, on dirait ?
    - Comment peut-on aimer des gens pareils ? Depuis huit ans que le professeur était là, c'est à peine s'il m'avait dit trois mots. Il le faisait bien sentir à tout le monde qu'il avait de l'instruction et de l'argent ! Et puis des fréquentations pareilles, c'est pas permis !
    Le commissaire Quintilia réagit au mot "fréquentations" :
    - Quel genre de fréquentations ?
    - Il faisait des orgies dans sa maison, si vous voyez ce que je veux dire... Des gens de la bonne société pourtant, avec des voitures étrangères, des robes et des habits de gala. Et ça buvait du whisky toute la nuit, et ça repartait à six heures du matin en klaxonnant ! Une fois, je suis allé voir. Ils étaient en train de se baigner dans le bassin tout habillés... Alors vous pensez ! Ce qui se passait dans la maison, ça devait être propre !
    - Et Gina, la bonne ?
    - C'était pas seulement sa bonne, c'était aussi sa maîtresse.
    - Vous êtes sûr de ce que vous dites ?
    - Et comment ! Quant ils venaient au village tous les deux, ils se promenaient bras dessus, bras dessous, rien que pour nous montrer que ce qu'on pensait d'eux, ils s'en fichaient !
    Décidément, il y a effectivement beaucoup à dire à propos des deux victimes de ce drame sanglant. Le professeur Luchino Viotti et Gina Pisano n'étaient pas un couple ordinaire...
    Le commissaire Quintilia se dit qu'il a sans doute bien des découvertes à faire du côté de cette faune argentée et désoeuvrée qui fréquentait la villa. Mais le fermier n'a pas terminé ses confidences et il ramène le policier dans une tout autre direction.
    - La Gina, elle n'était pas seulement la maîtresse du professeur.
    - Elle avait un autre amant ?
    Jacopo Mattei a un petit rire.
    - Pas un, dix, vingt ! Tous les jeunes de Gravina y sont passés. Eté comme hiver, elle dormait la fenêtre ouverte et celui qui avait rendez-vous avec elle n'avait qu'à entrer.
    Le commissaire tente intérieurement de faire le point : voilà qui change tout. N'importe quel garçon du village a pu faire le coup. Alors, un drame de la jalousie ?... Il demande :
    - Le professeur Viotti était au courant ?
    Même ricanement de Jacopo Mattei.
    - Bien sûr... Et si vous croyez que ça le dérangeait ! C'est même lui qui poussait Gina dans les bras des jeunes. Il devait se dire qu'à son âge, c'était la seule manière de la garder.
    Le commissaire Quintilia a beau avoir une grande expérience des affaires criminelles et même des affaires de moeurs, la personnalité du professeur Viotti le déroute un peu. Il est rare de voir associées une telle amoralité et une telle lucidité. Irrésistiblement, le policier pense à ces princes de la Renaissance florentine qui avaient su faire de la dépravation un art. Il jette un coup d'oeil à Jacopo Mattei, avec son visage buriné et son chapeau de paille dans ses mains calleuses. A vrai dire, il n'est pas étonnant que les gens de Gravina n'aient guère apprécié ce personnage. Il est même vraisemblable qu'ils devaient tous plus au moins le haïr. A part les jeunes gens, bien entendu...
    - A votre avis, pourquoi Gina Pisano restait-elle avec lui ?
    - Cette bonne blague, pour l'argent ! Elle venait faire ses courses au village dans sa voiture blanche, couverte de bijoux, rien que pour nous narguer.
    Le commissaire Quintilia remercie le fermier. En quelques minutes, il a fait un grand pas. Il lui reste quelques précisions à avoir de la part du gendre et de la fille. Quels sentiments pouvaient-ils bien éprouver devant cet être fantasque ?
    Paola Durazzo n'est toujours pas en état de parler. C'est son mari Ricardo qui répond au policier.
    - Je ne vais pas vous dire qu'on s'entendait bien, lui et moi. En fait, je ne le voyais plus. Seule ma femme lui rendait visite de temps en temps. C'était son père après tout...
    - Qu'est-ce que vous lui reprochiez au juste ? Sa manière de vivre ?
    - Non. Cela, c'était son affaire. Mais il n'avait pas le droit de dilapider l'héritage de Paola pour le donner à cette fille.
    - Et son argent, il venait d'où ? Ce n'est pas si riche, un professeur.
    - Il avait fondé une maison d'édition, qui marche très bien d'ailleurs. Il y a huit ans, il a cessé de s'en occuper et il s'est retiré ici pour vivre... ce genre d'existence.
    Le commissaire Quintilia quitte la villa du crime. Il a son plan en tête. Il va d'abord interroger ceux qui ont fréquenté Gina Pisano, c'est-à-dire tous les jeunes gens du village.
    Et il en voit défiler dans les jours qui suivent : Dante Orlando, vingt-cinq ans, Fulvio Verga, dix-huit ans, Andrea Sassari, trente et un ans, Rocco Busoni, vingt-trois ans, etc... Tous lui disent à peu près la même chose : ils reconnaissent avoir eu les faveurs de Gina, mais ils n'étaient pas avec elle la nuit du 15 juillet...

    21 juillet 1960. Le commissaire Quintilia tourne en rond. Une chose est certaine, il ne s'agit pas d'un crime crapuleux. On a retrouvé dans la villa une forte somme en liquide : les bijoux de la jeune femme étaient toujours là et il y avait, en outre, quantité de tableaux et d'objets de valeur. Ce n'est pas un meurtre accidentel, c'est bien à la vie du professeur et de sa maîtresse qu'on en voulait.
    Mais qui ? Malgré tous leurs efforts, le policier et ses hommes n'ont trouvé aucun indice dans la demeure. L'arme du crime, un coupe-papier appartenant à Gina, ne portait aucune empreinte. Les jeunes gens sont sans doute sincères en disant qu'ils n'étaient pas avec elle cette nuit-là. Pourquoi d'ailleurs l'un deux aurait-il tué la belle et accueillante Gina et son vieil amant complaisant ? En fait, tout le monde à Gravina connaissait l'histoire de la fenêtre ouverte. Tout le monde avait la possibilité de commettre ce crime.
    Et pourquoi ce carnage ? La haine paysanne contre deux êtres provocants et débauchés ? C'est possible. Un des noceurs des folles soirées qui serait revenu seul, cette nuit-là, en quête d'une bonne fortune et à Gina aurait pour une fois résisté ? Ce n'est pas à exclure. Même Ricardo Durazzo, le gendre, est suspect. Il détestait son beau-père et ne s'en cachait pas.
    Le commissaire Quintilia qui réfléchit à toutes ces choses dans son bureau de Florence, est loin de se douter qu'au même moment le sort de la vérité est en train de se jouer dans une modeste maison du village de Gravina...
    Rocco Busoni est l'un de ceux que le commissaire a interrogés. Rocco Busoni est employé à la poste. C'est un garçon sérieux, un peu trop même. C'est peut-être le seul de Gravina à ne pas courir après les filles. Ce jour-là, au déjeuner, il se met brusquement à parler devant ses parents.
    - Papa et maman, j'ai menti au commissaire...
    Monsieur et madame Busoni poussent un cri.
    - ... Je n'ai pas couché avec Gina. Je me suis cru obligé de dire le contraire, autrement, ça aurait paru bizarre que je sois le seul.
    Les parents soupirent de soulagement devant cet aveu anodin. Mais Rocco n'a pas fini.
    - Je l'avais envoyée promener parce que je n'aime pas les filles faciles. Mais j'ai fini par dire oui et j'y suis allé. C'était... la nuit du 15 juillet !
    Monsieur et madame Busoni restent la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
    - Je n'ai pas couché avec elle parce que, quand je suis arrivé, elle était déjà morte. Et j'ai croisé son assassin. C'est Ricardo, le gendre du professeur.
    - Ricardo ! Tu es sûr ?
    - Oui. Je l'ai reconnu à l'enterrement. Je crois... qu'il faut que j'aille voir le commissaire.
    Monsieur Busoni se dresse et tape du poing sur la table.
    - Tu es fou ou quoi ?
    - Il le faut, papa. C'est un assassin.
    - Mais tu ne te rends pas compte ? C'est toi qu'on va accuser !
    Rocco regarde son père avec calme.
    - Je sais. J'ai beaucoup réfléchi et je ne vois pas d'autre solution.
    Madame Busoni porte les mains à son visage.
    - Sainte Vierge ! Qu'est-ce qui te prend de t'occuper de cela ? Ces gens-là, ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient. C'est le Bon Dieu qui les a punis.
    - C'est pas le Bon Dieu, c'est Ricardo Durazzo, et ce n'est pas une punition, c'est un meurtre.
    Monsieur Busoni attrape son fils par sa chemise.
    - Je t'interdis d'y aller. Tu m'entends ?...
    Un peu plus tard, il y a foule dans la salle à manger des Busoni. Des voisins, des voisines, sont venus, alerté par les parents, pour convaincre Rocco de ne rien dire. Même le maire est là. Avec toute son autorité, il résume l'avis général.
    - Ces gens-là n'étaient pas d'ici. Ce qui s'est passé ne nous regarde pas. Rocco, tu dois te taire !
    Rocco Busoni semble ébranlé par cette unanimité. Il répond :
    - Je vais réfléchir...

    22 juillet 1960, le commissaire Quintilia a en face de lui, dans son bureau trois personnes : Rocco Busoni, Paola et Ricardo Durazzo, la fille et le gendre du professeur. Le commissaire Quintilia se tourne vers le jeune homme :
    - Voulez-vous répéter votre témoignage, monsieur Busoni.
    Rocco Busoni affiche une mine résolue. Il a pris sa décision, malgré l'intervention de tout le village et il ne reculera plus.
    - Le 15 juillet dernier, vers une heure du matin, je me suis rendu chez le professeur Viotti. Dans le parc, j'ai vu un homme qui sortait de la maison. Je me suis caché derrière un buisson et il est passé tout près de moi. Il s'agit de Ricardo Durazzo. Après son départ, je suis entré dans la chambre de Gina Pisano. Elle était morte, égorgée. Alors je me suis enfui.
    Ricardo Durazzo se dresse d'un bond.
    - C'est monstrueux ! C'est un mensonge ! C'est lui l'assassin ! Il essaie de se sauver en m'accusant.
    Rocco Busoni se lève à son tour et le regarde en face.
    - C'est vous, je le jure ! Vous aviez encore du sang sur les mains.
    Ricardo Durazzo se tourne vers sa femme.
    - Je ne suis pas sorti de chez moi cette nuit-là. Paola pourra vous le dire. Dis-leur, Paola !
    Paola Durazzo est devenue depuis quelques instants livide. Elle hésite et dit d'une voix sourde :
    - Non. Tu es sorti. Tu n'es rentré qu'à trois heures du matin.
    Ricardo est devenu blême à son tour.
    - Mais tu es folle ! Tu sais bien...
    - Oui, je sais... Quand nous avons appris l'assassinat, tu m'as demandé de dire que tu n'avais pas bougé de la nuit. Tu m'as expliqué que, si tu étais rentré si tard, c'était que tu avais du travail urgent au garage et que tu craignait d'être soupçonné.
    Paola regarde son mari avec une expression où il y a du dégoût et de la haine.
    - J'avais accepté de faire ce mensonge parce que, pas un instant, je n'avais imaginé que tu étais coupable. Mais maintenant que je sais que tu as tué mon père, tu ne voudrais tout de même pas que je me taise !
    Ricardo Durazzo ouvre et referme la bouche comme s'il cherchait de l'air. Le commissaire Quintilia s'adresse à lui avec douceur :
    - Pourquoi avez-vous fait cela, monsieur Durazzo ?
    Le gendre de la victime se laisse tomber sur sa chaise et se prend la tête dans les mains.
    - J'en avais assez qu'il vole Paola pour faire des cadeaux à cette moins que rien. C'était trop injuste ! Il fallait que cela cesse...

    Ricardo a été condamné à la réclusion à perpétuité. Paola a vendu la villa à un couple de retraité, des gens on ne peut plus sans histoire. Depuis, la paix et la tranquillité sont revenues à Gravina, mais c'est fou ce qu'on s'ennuie !

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