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La cérémonie d'adieu

     Linn Anderson, vingt-cinq ans, est une ravissante brunette et son uniforme des forces auxiliaires de l'armée américaine lui va à ravir. Ce 4 septembre 1949, elle est attablée, seule, dans la salle du restaurant japonais Hokkaido, sur le port de San Francisco.
    Venir déjeuner là est presque la première chose qu'a faite Linn Anderson en arrivant aux Etats-Unis. La raison en est simple : la nostalgie. Linn Anderson revient, en effet, d'un séjour d'un an et demi au Japon. A la fin de la guerre, elle s'était portée volontaire, comme beaucoup d'autres jeunes filles américaines, pour accompagner les troupes d'occupation, en tant que secrétaire. Et sa candidature a fini par être acceptée.
    Dire qu'elle garde un bon souvenir du Japon est au-dessous de la vérité ; un souvenir inoubliable, impérissable, serait plus juste. Elle a vu tant de choses, appris tant de choses, éprouvé tant de choses ! Ce pays, si loin par la géographie et par la culture, a été pour elle une expérience unique. Alors, l'espace d'un repas, elle va se replonger dans cet univers disparu : le goût des plats et le cérémonial qui entourent la nourriture, jusqu'à la manière de mettre le couvert...
    Le patron de l'Hokkaido s'approche d'elle avec le sourire si particulier qu'on les Asiatiques. Il joint les mains et se courbe légèrement avant de lui adresser la parole.
    - Merci d'honorer de votre présence mon humble établissement.
    Linn Anderson sourit et rend le salut. Au début, elle était déroutée par les exagérations de la politesse asiatique, mais elle en a, depuis longtemps, pris l'habitude.
    Elle répond de la même manière. Et la conversation s'engage. Elle raconte ses impressions du Japon. De son côté, le patron lui explique qu'il vient juste d'ouvrir cette maison, qu'il rencontre encore un peu d'hostilité, mais que tout cela ne durera pas, leurs deux pays étant maintenant alliés. Après ces généralités, Linn Anderson en vient à un détail qui l'intéresse tout particulièrement. Elle ouvre sa sacoche et en sort une feuille de papier de riz couverte de caractères rouges.
    - Tenez ! Est-ce que vous pouvez me traduire ceci ?
    Le Japonais parcourt le texte et lui pose cette question surprenante :
    - Qui est Linn Anderson ?
    - C'est moi !
    - Je vous félicite de tout mon coeur.
    - Me féliciter de quoi ?
    - Eh bien, de votre union.
    - Que voulez-vous dire ?
    Le patron semble extrêmement surpris.
    - Vous avez épousé l'honorable Sato Ikeda, le 2 août 1949 : c'est ce qui est écrit sur ce document.
    La jeune auxiliaire féminine est devenue livide.
    - Il a osé !
    Le sourire du patron de l'Hokkaido s'est figé. Linn balbutie :
    - J'ai été victime d'une très mauvaise plaisanterie...
    Elle se lève précipitamment.
    - Excusez-moi, je dois aller voir un ami avocat...

    John Campbell, trente ans, a connu Linn du temps où il était militaire. Après la démobilisation, il s'est installé comme avocat à San Francisco et, malgré son jeune âge, il a déjà une belle clientèle. L'arrivée de son ex-collègue de l'armée provoque sa stupéfaction ravie.
    - Linn ! Comme c'est gentil de ne pas oublier les amis !
    Mais la jeune fille a la mine la plus sombre.
    - Je suis venue te voir professionnellement, John...
    Elle lui montre le papier de riz couvert de caractères japonais pourpres.
    - Quelqu'un s'est moqué de moi, John. Il m'a épousée à mon insu. Il faut que tu me rassures. Tout cela est sans conséquence pour moi, n'est-ce pas ?
    John Campbell désigne la feuille.
    - Tu veux dire que c'est un certificat de mariage japonais et que ton nom y figure ?
    - Oui.
    - Alors, je suis désolé, mais il est valable. Depuis notre occupation du Japon, il y a réciprocité en ce qui concerne les pièces d'état civil.
    - Cela signifie que... je suis mariée ?
    - Légalement, oui.
    - Mais c'est impossible, John ! On m'avait dit que la cérémonie était tout autre chose qu'un mariage. On m'a trompée ! Un mariage ne peut pas être valable dans ces conditions !
    - Absolument. S'il y a eu tromperie, c'est un cas d'annulation prévu par la loi. A condition, bien sûr, de pouvoir le prouver...
    - Mais c'est abominable ! Qu'est-ce que je peux faire ?
    John Campbell prend affectueusement Linn Anderson par les épaules et la fait asseoir.
    - Exactement ce que tu as fait : venir me voir. Prouver ce genre de chose fait précisément partie de mon métier... Ecoute, Linn, si tu me racontais tout depuis le début ?
    Linn Anderson ravale ses larmes et esquisse un sourire.
    - Oui. Tu as raison, John...
    Alors, Linn Anderson raconte son séjour au Japon... Elle est partie comme secrétaire d'un général. Elle est arrivée à Tokyo au début du mois de janvier 1948. Elle n'oubliera jamais sa première vision du Japon. Il avait neigé. Tout était très blanc et très clair, il y avait un peu de cette lumière irréelle qu'on voit sur les estampes. Tout de suite, elle a eu le coup de foudre et cela ne devait que se renforcer par la suite.
    Linn et son général ont été affectés à Nogaya, au sud de Tokyo. C'est là qu'elle a fait la connaissance de Sato Ikeda. Sato Ikeda, comme les autres chefs d'entreprise importants de la région, devait prendre contact avec les autorités d'occupation et c'était elle, Linn, qui était chargée de les recevoir. Elle le revoit encore avec précision. Un jeune homme à peine plus âgé qu'elle, avec un air un peu triste, comme s'il pensait en permanence à quelque chose de douloureux et de secret. Il lui a dit son nom, après l'avoir saluée avec l'exquise politesse des Asiatiques, qui était alors toute neuve pour elle, et elle lui a posé les questions d'usage, avant que le général le reçoive.
    - Vous êtes industriel dans quelle branche, monsieur Ikeda ?
    - La culture des perles, mademoiselle.
    Linn ne s'attendait pas à cela. Elle a manifesté malgré elle son intérêt. Sato Ikeda l'a remarqué.
    - Cela vous intéresserait-il de visiter ma fabrique ?
    - Oui, peut-être...
    Le "oui, peut-être" s'est transformé en "oui" tout court et Linn Anderson a visité la fabrique de perles de culture. Elle a été fascinée par cet extraordinaire univers issu de l'ingéniosité humaine. Sato Ikeda observait son émerveillement avec une grave approbation.
    - Voulez-vous que je vous serve de guide ?
    - De guide pour voir quoi ?
    - Le Japon. Tout le Japon...
    Linn a accepté et Sato a tenu parole. Un week-end par mois environ, il venait l'attendre en voiture à la sortie de son travail. Et sous sa conduite, elle a visité tout le Japon. Le Japon traditionnel, avec ses temples, ses musées. Le Japon contemporain aussi, car il était impossible de ne pas voir partout les terribles traces de la guerre : ces hommes jeunes aveugles, manchots ou culs-de-jatte, ces innombrables femmes seules et ces quartiers entiers, presque ces villes entières, entièrement rasés. Linn Anderson a compris alors pourquoi Sato Ikeda avait cet imperceptible air de tristesse qui ne le quittait jamais.
    Mais il s'employait à demeurer un compagnon agréable. Pour la jeune Américaine, Sato Ikeda déployait toutes les ressources de sa culture orientale. Et il possédait un esprit d'une finesse et d'une délicatesse rares. De temps en temps, devant un paysage, il citait un de ces poèmes japonais en deux vers qui expriment toute la sensibilité de son peuple. Peu à peu, Linn Anderson et Sato Ikeda se sont trouvés liés par un sentiment profond. Pour la jeune fille, il s'agissait d'une amitié faite de fascination. Pour Sato, il semblait en être de même. Du moins Linn l'a cru longtemps, jusqu'à ce dimanche de juillet 1949...
    Linn venait d'apprendre à Sato son prochain départ, qui avait été décidé. Alors, le jeune Japonais s'est déclaré. Non, de son côté, il ne s'agissait pas d'amitié. Il aimait Linn d'amour et lui a proposé de l'épouser. Cette dernière ne s'y attendait pas. Elle ne voulait pas faire de peine à Sato, mais elle ne pouvait pas non plus accepter.
    - C'est impossible. Nous appartenons à deux mondes trop éloignés.
    - Si, c'est possible, Linn !
    - Voyons Sato, quand vous parlez de mariage, dans votre esprit, cela veut-il dire venir avec moi en Amérique ?
    - Non, bien sûr... Je ne peux pas quitter le Japon.
    - Et moi, je ne pourrais pas y vivre.
    Sato Ikeda n'a rien répliqué. Il s'est contenté de s'incliner légèrement en signe d'assentiment...
    Ils se sont revus trois semaines plus tard, le 2 août 1949. C'était la dernière fois. Ils le savaient l'un et l'autre. Sato Ikeda lui a tendu un écrin qui contenait un somptueux collier de perles, véritables, bien entendu. Puis il lui a dit d'une voix timide :
    - Voulez-vous m'accompagner au temple de Nagoya ? C'est une coutume chez nous, quand un être cher s'en va, de célébrer une cérémonie d'adieu.
    Linn Anderson a accepté. Très émue, elle a suivi Sato dans le temple. Un prêtre les attendait. Et la cérémonie a commencé au milieu des bâtons d'encens et des copeaux de bois de santal qui brûlaient. Le bronze psalmodiait une mélopée. De temps en temps, sur les indications de Sato, la jeune Américaine s'inclinait, prenait de l'eau lustrale, agitait un bâtonnet d'encens. Enfin, la cérémonie s'est achevée. Le prêtre s'est approché de Linn. Il s'est baissé trois fois en joignant les mains, puis a sorti de sa tunique le papier de riz couvert de caractère rouges. Sato lui a dit :
    - Prenez-le et gardez-le avec vous. C'est un talisman. Il vous sera précieux...
    Linn Anderson a terminé son récit. L'avocat John Campbell a l'air impressionné.
    - Il y a une chose que je ne comprends pas, Linn. Cette tromperie ne correspond pas au personnage tel que tu me l'as décrit. En plus, ce comportement est ridicule. Sato Ikeda ne peut rien espérer sérieusement d'un tel stratagème. Or, d'après toi, c'est tout le contraire d'un imbécile.
    Linn Anderson reste songeuse.
    - Moi aussi, j'ai du mal à y croire. Pourquoi a-t-il fait cela, selon toi ?
    - Je ne sais pas. Les Japonais sont des gens déroutants. Avec eux, il faut s'attendre à tout. Mais je trouverai...
    John Campbell se met aussitôt au travail. Il entre en rapport avec Nagoya et, le jour même, il a la réponse qu'il cherchait. Il décroche son téléphone pour annoncer la nouvelle à son ex-collègue de l'armée.
    - Linn ! Je sais pourquoi Sato Ikeda t'a épousée... C'est... inimaginable ! Je n'ai, d'ailleurs, eu aucun mal à l'apprendre. On ne parle que de cela à Nagoya, et les autorités américaines te cherchaient pour te mettre au courant.
    - Mais pourquoi ?
    - Quand tu sauras la vérité, tu comprendras...
    Il y a un silence gêné de la part de l'avocat.
    - John, je t'en prie, dis-moi ! Pourquoi hésites-tu comme cela ?
    - Parce que tu vas avoir un choc... Sato Ikeda est mort !
    - Mort ?
    - Oui. Il s'est suicidé. C'est particulièrement affreux. Il s'est suicidé à la japonaise : il s'est fait hara-kiri...
    Linn Anderson pousse un cri. Elle essaie de chasser l'image atroce qui vient d'apparaître sous ses yeux : Sato s'ouvrant le ventre avec un sabre de samouraï. Au bout du fil, John Campbell poursuit :
    - Je sais que c'est dur pour toi, Linn, mais il faut que tu m'écoutes. Sato Ikeda a laissé une lettre pour donner la raison de son geste. Il ne t'en veut pas. Et il ne veut surtout pas que tu aies des remords. Tu as eu raison de refuser de l'épouser. Une union était impossible entre vous, vous apparteniez à deux mondes trop différents. Il te remercie au contraire des moments de bonheur que tu lui as donnés.
    Linn Anderson est tellement bouleversée qu'elle est sans voix. L'avocat continue :
    - Dans sa lettre, Sato Ikeda explique que c'est un sort très enviable de mourir par amour. L'un de ses ancêtres s'était suicidé parce que ses parents avaient refusé qu'il épouse la jeune fille qu'il aimait et, depuis, sa mémoire est toujours vénérée. Il est heureux de le rejoindre...
    John n'entend toujours rien du côté de Linn. Il en vient au point le plus extraordinaire de ses révélations.
    - Sato Ikeda ne s'est pas suicidé par désespoir. Il se trouve que sa famille a péri pendant la guerre. Par conséquent, sa fortune revient à sa seule parente : toi !
    - Moi ?
    - Oui, tu es légalement sa femme. Le mariage est parfaitement en règle et les autorités japonaises ne le contestent pas. Toute la fortune d'Ikeda est à toi. L'empire des perles de culture t'appartient !
    Linn Anderson a du mal à respirer tant le choc est violent. Apprendre successivement tant de nouvelles bouleversantes : un homme qui se tue par amour pour elle de la manière la plus horrible et qui fait d'elle en même temps une milliardaire, c'est trop d'un seul coup... Une seule certitude s'impose pourtant à elle.
    - John, je ne veux pas de cet argent !
    - Je te comprends. Mais il faut bien qu'il aille quelque part.
    - Je crois que la solution est toute trouvée. Il ira aux victimes de guerre du Japon.
    - Cela va faire pas mal de formalités.
    - Eh bien, tu t'en occuperas...
    Il y a un instant de silence au téléphone. Et puis la voix très émue de Linn.
    - John !
    - Oui, Linn...
    - Sato ne m'avait pas menti ! C'était bien... une cérémonie d'adieu.

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