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Chapitre 11-8

    On approchait du 15 août et Olivier se demandait s'il écrirait à sa grand-mère de Saugues pour la Sainte-Marie. Les gens répétaient : "Quelle chaleur !" comme si cette constatation avait dû les rafraîchir. Ils ajoutaient : "C'est la canicule !" sans bien savoir ce que ce mot voulait dire. Au "Transatlantique", Ernest ne cessait de servir de la bière à la pression que les clients venaient chercher avec des litres. On voyait de jeunes commissionnaires boire au goulot et faire mousser la bière pour combler le vide. En bas de la rue, les ménagères achetaient de la glace débitée sur la plate-forme d'un camion des "Glacières de Paris" et les enfants suçaient des éclats trop grands pour leurs bouches.
    Depuis une semaine, Jean travaillait à la clicherie du "Matin" et Élodie énonçait des projets dans des phrases qui commençaient toutes par : "Maintenant que tu as une situation..." Un samedi, il rapporta une pochette en papier bleu qu'il remit à Élodie avec une sorte de solennité : c'était son premier salaire. Ils se mirent à danser et Jean chanta "En parlant un peu de Paris". Puis voyant Olivier lui sourire, il quitta sa casquette, la jeta sur le divan et se gratta la tête avec embarras.
    "Aujourd'hui, il ne faut pas que tu ailles traîner, dit-il, parce que... Pour midi, Élodie a fait un repas de rois !"
    En effet, elle n'avait pas quitté la cuisine de la matinée et il en émanait de bonnes odeurs de thym et de laurier. Sur la table, trois couverts étaient dressés avec deux assiettes et deux verres pour chacun. Les serviettes avaient la forme de bonnets d'évêque et les pointes de petits pains de gruau dépassaient des plis. Élodie apporta une bouteille de vin blanc enveloppée dans un linge à beurre humide. Près de la fenêtre, du moulin-à-vent chambrait dans un rayon de soleil.
    Jean fit plusieurs allées et venues de la cuisine à la salle à manger. À un moment, il sortit l'illustré "L'Épatant" de sa poche et le jeta à Olivier en disant : "Ah ! j'oubliais..." Olivier contempla les faces hilares des Pieds-Nickelés et commença à lire les légendes.
    Dans la chambre, ses cousins chuchotaient. Depuis longtemps, ils n'avaient paru aussi joyeux, aussi détendus. Cela faisait sourire Olivier. Il levait les yeux de son illustré et regardait la table avec sa nappe à fleurs, son couvert bien disposé, le buffet et son marbre luisant, la cheminée tout éclairée par un vase de cristal empli de fleurs des champs. Un rayon de soleil traversant la table la partageait en deux. Tout paraissait si clair !
    Et pourtant, un mystère planait, comme lorsqu'on vous prépare une surprise avec trop de soin et qu'on devine chez les autres une heureuse complicité vous concernant.
    Quand Élodie, qui avait mis un tablier blanc de soubrette, revint à la salle à manger, il entendit la fin de leur conversation : "... tiré d'affaire maintenant" suivie d'un : "Chut !" Il n'eut pas le temps de s'interroger car Élodie cria joyeusement :
    "À table, à table !
    - On va s'en mettre plein le lampion !" dit Jean.
    Il tapota sur la nuque d'Olivier, le serra un instant contre lui et l'appela "Petite Tête !". Ils se mirent à chahuter et Élodie dut les faire arrêter.
    Le repas commença par un potage, comme à la campagne, dans lequel nageaient des pâtes en forme de lettres. Cela rappela à Olivier le temps où il apprenait l'alphabet avec ces lettres molles qu'on amenait sur le bord de l'assiette pour former des mots. Il chercha les lettres de ses initiales, puis la chaleur du potage lui mit du rose aux joues.
    Jean parla de son nouveau travail. Il serait de nuit une semaine sur trois. On appelait cela faire les trois huit et, à partir de ce décalage d'horaire, les journées semblaient prendre de nouvelles dimensions comme si elles s'allongeaient de plusieurs heures.
    Des coquilles Saint-Jacques recouvertes d'une chapelure dorée suivirent le potage. Le moindre mouvement faisait tourner leur dos rond dans l'assiette. C'était amusant de gratter les rainures avec la pointe de la fourchette. Il posa des questions sur ces beaux produits fabriqués par la mer et qui servaient ensuite de cendriers.
    Cependant, Jean et Élodie échangeaient des regards qui signifiaient : "On le lui dit ?" mais ils ne se décidaient pas. Le repas était délicieux, le vin blanc assez frais, le soleil presque trop chaud. On avait envie de remettre à plus tard tout ce qui s'accompagnait d'ennui.
    Comme Olivier parlait de Bougras, Élodie s'exclama :
    "Ah oui ! Tu peux en parler du grand-père ! Avec lui, tu serais devenu un vrai clochard !"
    L'enfant leva la tête. Pourquoi ce "tu serais devenu..." Mais Élodie n'était pas à un écart de langage près. Sous l'effet du vin blanc, elle continuait un discours volubile et sa bouche gourmande semblait déguster les mots qu'elle prononçait :
    "Un vrai voyou aussi, hé ? Un jour, cet affreux, ce... Mac, il m'a prise par le bras au marché. Il a été bien reçu, té ! Et maintenant, il est en prison...
    - Ce n'est pas pour ça...", observa Jean.
    Elle n'en parut pas persuadée. Pour elle, tout s'enchaînait et il y avait une justice sous le ciel.
    "En tout cas, dit Olivier en gonflant ses minces biceps, il m'a appris la boxe !
    - Oh ! ça… tu as dû en apprendre de belles, reprit Élodie, à traîner tout le temps comme un... comme un n'importe quoi !"
    Olivier eut un sourire entendu. Elle ne pouvait pas comprendre. Personne ne pouvait comprendre. Elle répétait le mot "voyou" avec délectation comme si elle n'avait pas su ce qu'il voulait dire et son accent l'adoucissait encore, atténuait sa portée.
    "Et ça ne lui fait rien que je le traite de voyou, on dirait qu'il en est fier !"
    Jean échangea un coup d'œil complice avec lui. Étant enfant, il avait lui aussi joué dans la rue et il comprenait tout. Seulement, voilà : comme il se plaçait du côté des parents, il devait faire semblant de s'indigner. Albertine Haque aussi le traitait de "voyou", et puis, elle lui offrait une tartine ou un beignet. Cela allait toujours par deux et il en était souvent ainsi avec les grands. Gastounet ne dédaignait pas non plus les douches écossaises : on était un garçon épatant, et puis, brusquement, on vous renvoyait aux Enfants de Troupe !
    Seul, Bougras ne disait rien. Il laissait faire à chacun ce qu'il voulait et s'en moquait bien. Lucien aussi aimait la liberté. Olivier pensa à Mado et soupira : il l'imaginait sur une Riviera bleue et rose de carte postale.
    Après les coquilles Saint-Jacques, il y eut du sauté de veau avec des pommes de terre à l'ail. Jean déboucha le moulin-à-vent et Olivier obtint un fond de verre qu'on allongea avec des lithinés : ils troublèrent le vin qui devint violet et prit un goût acide pas tellement désagréable.
    Ensuite, chacun essuya son assiette avec de la mie de pain et la retourna pour manger le fromage sur son dos, là où, entre deux cercles, on pouvait lire la marque bleue de la faïencerie. Olivier dévora un gros morceau de saint-nectaire, tandis que Jean fabriquait une toupie avec de la mie de pain.
    Élodie apporta des soucoupes en verre sur lesquelles se trouvaient des parts de clafoutis avec des cerises ayant gardé leurs noyaux. Ils commençaient à avoir le ventre bien plein, mais la gourmandise aidant, ils vinrent à bout de l'épaisse pâtisserie.
    "Après, un bon kawa !" dit Jean.
    Il alluma un señoritas et Olivier s'enhardit à offrir une "High life" à 
Élodie qui fuma de façon malhabile. À sa surprise, Jean lui dit :
    "Tu peux en fumer une, puisque tu les as ! Mais ce sera la dernière fois !"
    Pourquoi "la dernière fois ?" Olivier replia le papier argenté et ferma l'étui en disant :
    "Non, j'en ai pas envie"
    Élodie fit en direction de Jean un signe de tête encourageant qu'Olivier surprit au passage. Jean recula sa chaise, se pinça le bout du nez, se frotta les mains et commença à prononcer des phrases soigneusement préparées :
    "Dans la vie, il y a des moments plus graves que d'autres, mais il ne faut rien dramatiser. Tout s'arrange.
    Il suffit que chacun y mette un peu du sien.
    - Oui, dit machinalement Olivier.
    - Il faut que tu m'écoutes parce que ce que j'ai à te dire est important pour toi. Il s'agit d'une nouvelle que je suis chargé de t'annoncer, une bonne nouvelle ! rassure-toi..."
    Il toussa et ralluma son señoritas qui s'était éteint. La fumée âcre lui brûla le palais. Maintenant, au moment de l'annoncer, il n'était plus tellement sûr que ce soit "une bonne nouvelle" pour le petit cousin. Il débita rapidement :
    "Enfin bref, ton oncle et ta tante ont décidé de t'adopter. Ça veut dire que tu seras comme leur fils. Tu es "tiré d'affaire" maintenant..."
    Olivier resta immobile mais son visage pâlit. Il fixa les noyaux de cerises dans la soucoupe du verre bleuté. Autour de chacun d'eux, il restait un peu de la chaire rose du fruit. Il ressentit une impression de froid. Il n'osait plus lever les yeux, regarder Jean en face. Celui-ci, fumant trop vite, s'efforçait de prendre un air amical et engageant, de trouver des paroles justes :
    "Les choses ont été un peu longues à s'arranger. Ils ont déjà deux fils, tu comprends. Mais maintenant, ce qui est décidé est décidé. Tu seras bien. Mieux qu'à traîner les rues"
    Élodie tenta de donner à sa voix des intonations plus joyeuses encore qu'à l'habitude pour dispenser des promesses optimistes :
    "Oh oui ! que tu seras bien ! Ils ont un appartement qu'on pourrait y loger trois familles. Et de la moquette partout. Et des tapis qui n'ont pas coûté deux sous. Et puis, ils te mettront au collège. Tu auras de bons camarades, des relations. Tu vas faire des études. Tu auras une tête comme ça. Ils t'apprendront à téléphoner, à faire de la bicyclette. Hou là là, tu vas en faire des choses !"
    Pouvait-elle savoir que tout ce qu'elle annonçait d'agréable devenait triste à mourir pour Olivier ? Elle puisait à profusion dans les clichés de la richesse pour les jeter bruts, absurdes, sur un ton de reine d'un jour :
    "Tu apprendras le bridge... Ils ont deux bonnes... Et tu auras une robe de chambre... Tu iras en voiture avec eux... Hé ! peut-être que plus tard on sera plus assez bien pour toi !"
    Si Olivier avait levé la tête, il se serait aperçu que, tandis qu'elle jetait ses paroles, toute une part d'elle s'attristait et qu'aux bords de ses paupières une larme hésitait à couler. Jean, tout ému, avait le souffle court. Il écrasa son petit cigare dans sa soucoupe et fit un signe léger vers Élodie pour lui demander de ne plus parler.
    Olivier avala sa salive, écarta une mèche de cheveux qui couvrait ses yeux, et demanda seulement d'une petite voix :
    "C'est... quand ?"
    Alors d'un même mouvement, Jean et Élodie déplacèrent leurs chaises et vinrent tout contre lui, un de chaque côté. Ils l'entourèrent de leurs bras. Ils avaient envie de le consoler, de lui dire qu'ils l'aimaient bien et, en même temps, de lui demander pardon à la fois de ne pas pouvoir le garder, et puis, aussi, d'autres choses qu'ils ignoraient, enfouies, secrètes, d'être un couple heureux peut-être.
    "Tout à l'heure dit Jean. Ton oncle va venir te chercher vers trois heures. Avec sa voiture. Il est brave, tu sais, froid comme ça, mais brave. Et ta tante, tu verras, ta tante comme elle s'occupera de toi. Tu seras un de ses fils en somme. Ils vont t'emmener en vacances. À 
Étretat même. Tu verras la mer !
    - On va préparer tes affaires, ajouta Élodie, tout de suite après la vaisselle. On a le temps encore"
    Leurs visages se posèrent contre celui d'Olivier, et, parce qu'ils étaient de très jeunes gens, tellement faibles, tellement apeurés par la vie, ils se mirent à pleurer tous les deux.
    Olivier ne bougea pas. Une voix intérieure lui dictait les mots, les phrases qu'il aurait dû prononcer, tout un cortège souvent contradictoire de supplication, de promesses, d'arguments. Les reflets de ces débats passaient sur son visage mais il restait muet, lèvres serrées, front buté, paraissant indifférent à tout ce qui venait de l'extérieur, comme le jour de l'enterrement de Virginie.
    Il ne pleurait pas. Il était le seul à ne pas pleurer. Il continuait à regarder les noyaux de cerises dans la soucoupe. Fixement.

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