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Chapitre 11-7

    Il accompagna Bougras qui marchait en se tenant les reins jusqu'au boulanger du coin de la rue. L'homme servait ses clients le torse nu et les poils de sa poitrine étaient semés de farine. Bougras prit un kilo de gros pain et fit cadeau de la pesée, un croissant rassis, à l'enfant qui le mangea en commençant par la crête.
    "Je vais me coucher, dit Bougras, et bouquiner en attendant que ça passe !"
    Olivier se rendit alors chez son ami Lucien. Le sans-filiste était seul et la pièce semblait plus grande. Penché sur un poste de T.S.F. obèse, il tournait le bouton, passant lentement d'un poste à l'autre et s'arrêtant pour écouter des voix s'exprimant dans des langues étrangères. Il paraissait soucieux et se frappait le front d'un poing rageur, comme quelqu'un qui enrage de ne pas comprendre.
    Il n'avait pas entendu entrer l'enfant et celui-ci observait le berceau vide, avec seulement un amas de crin blond dans un filet et un oreiller tâché, le coin cuisine avec des piles de vaisselle sale, des rouleaux de fils électriques pendus au mur et des lampes radio avec toutes sortes de filaments compliqués. Lucien paraissait en proie à une véritable hantise radiophonique et Olivier ouvrit et referma la porte plus fort pour être entendu. Lucien se retourna alors, sa pomme d'Adam voyagea le long de son cou maigre et il dit :
    "Ah ? ah ? c'est t't'toi. Éc'écoute, c'est c'est un p'p'poste espagnol !
    - Tu comprends ?
    - Co'Co'Comment veux-tu ?"
    Il expliqua péniblement ce qu'il ressentait. Il avait toujours l'impression que quelqu'un cherchait à lui parler et qu'il ne pouvait pas le comprendre.
    "C'est c'est idiot !" dit-il encore.
    Sa femme était partie au pays basque avec le bébé. Elle le laisserait à sa sœur et devrait ensuite aller passer quelques mois dans un sanatorium de Haute-Savoie où on lui ferait un pneumothorax. Ensuite, elle reviendrait guérie et la vie serait belle. En attendant, Lucien était malade de solitude. Il ne vivait plus qu'avec ses appareils de radio et paraissait vraiment souffrir. Il avait de plus en plus de travail et pas toujours le courage de le faire.
    "T't'tu veux boi'boire un coup ?"
    Olivier accepta un verre de bière pour avoir l'occasion de rester plus longtemps. La mousse aux lèvres, ils dirent en même temps que ça faisait du bien et en profitèrent pour faire "philippine".
    "Et p'p'pour toi ? Ça va s'a-s'arranger ? demanda Lucien.
    - Très bien, dit Olivier un peu vite, cette année Jean et Élodie ne vont pas à Saint-Chély mais ils iront l'année prochaine et même que peut-être ils m'emmèneront. Et puis j'irai voir grand-père et grand-mère à Saugues, c'est tout près. Et puis je verrai comment on ferre un cheval. Peut-être que je monterai dessus..."
    Il s'arrêta parce qu'il avait l'impression de mentir. Lucien lui secouait le bras et répétait presque joyeusement :
    "C'est bien, c'est bien...
    - Je vais te laisser", dit Olivier qui ressentait une gêne.
    Lucien, redevenu sombre, lui dit :
    "Oui, j'ai besoin d'être se'se'seul !"
    Il tenta de s'excuser. Il voulait rester seul pour mieux souffrir. Olivier en avait conscience. Il s'excusa à son tour et ils se regardèrent stupidement. Finalement, Lucien lui serra la main et lui répéta :
    "Salut, salut, bon gars, bon gars !
    - Au revoir, Lucien"
    L'homme revint à sa T.S.F. dont il tourna le bouton avec passion. Olivier suivit la courbe de son long dos osseux et voûté avant de refermer la porte. Dans la rue, les gens heureux se faisaient rares. Il ne s'en était jamais aperçu du temps de Virginie.
    Dehors, des hommes, des femmes marchaient, s'arrêtaient, repartaient. Olivier cligna des yeux dans le soleil et les vit comme des pantins mécaniques avec une clef tournant dans le dos et qui ne savent qu'elle direction prendre. Personne ne les aimait, personne ne les serrait dans sa chaleur. Alors, ils erraient, ils changeaient de place sans raison, ils mordaient dans un morceau de pain, ils fumaient, ils allaient au comptoir d'un bistrot. Virginie ne chantait plus "la la la la la" en rangeant ses bobines et ses écheveaux, L'Araignée ne se chauffait plus au soleil, Mac ne se dandinait plus dans son costume clair, Loulou et Capdeverre ne flânaient plus, les mains dans les poches, à la recherche d'une bonne farce à jouer à quelqu'un et, maintenant, Lucien restait seul. Tout cela était absurde !
    À midi, il déjeuna avec Élodie, puis il l'aida à faire la vaisselle. Ensuite, il prit un chiffon et se mit à essuyer les meubles déjà nettoyés par sa cousine.
    "Hé bé ! dit-elle, qu'est-ce qu'il se passe aujourd'hui ?"
    Il ne se passait rien. Il éprouvait l'envie de rester avec elle, comme s'il craignait qu'elle disparût aussi de la rue. Il l'aida à éplucher des pommes de terre, en prenant soin de faire des fines épluchures et de bien ôter les yeux. Puis il s'assit sur le divan et rangea soigneusement son cartable.
    Il mangeait son "quatre-heures" quand on frappa à la porte. C'était Mado. Elle était vêtue d'un tailleur en tissu léger avec de grandes fleurs orange sur fond vert et portait un large chapeau de paille verte à ruban plus foncé.
    "Je pars en vacances. Tu m'accompagnes au taxi, Olivier ?"
    Elle serra la main d'Élodie et l'enfant la suivit, l'aidant à porter ses valises. La concierge à qui elle avait confié les chiens Ric et Rac les tenait en laisse. Elle sortit de l'argent de son sac et le lui tendit. Ils allèrent ensuite jusqu'à la station de taxis de la rue Custine. Mado fredonnait "Sur les bords de la Riviera". À l'ombre du chapeau, ses yeux paraissaient d'un bleu plus profond, plus intense. Sa bouche était lisse, ses traits fins, comme dessinés au pinceau.
    Le chauffeur de taxi prit les bagages et les plaça dans le coffre. Elle lui dit : "À la gare du PLM" et il répondit dans sa moustache : "J'avais deviné !" Elle embrassa Olivier en se penchant et en relevant un peu son chapeau.
    "Tu n'iras pas en vacances, Olivier ?"
    Il répondit négativement en regardant les trous de ses sandales. Puis, courageusement, il sourit, tendit ses bras à Mado pour l'embrasser à son tour, fort, très fort, et dit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre riante :
    "Bonnes vacances, Mado ! Vous allez brunir...
    - Bonnes vacances, Olivier. Nous nous reverrons fin septembre..."
    Le chauffeur de taxi baissa son drapeau. Il fit démarrer sa voiture en tendant le bras par la portière et en agitant l'index de haut en bas. Par la fenêtre arrière, Mado fit un signe de la main, puis elle ajusta son chapeau et il la perdit de vue.
    "Bonnes vacances, Mado, vous allez brunir..." Encore un départ ! Pourquoi l'été mettait-il tout le monde en fuite ? Il énuméra ceux qui restaient : Bougras, Albertine, Lucien, Élodie et Jean, et il pensa qu'ils avaient bien de la chance. Depuis la mort de sa mère, tout départ de la rue lui semblait dangereux. Il sentait intuitivement qu'il risquait de ne pas revoir ses amis éloignés, mais en même temps, cela lui paraissait si monstrueux qu'il ne pouvait l'envisager.
    Mme Grosmalard, balai de branches en main, chassait un chien à taches jaunes qui venait de souiller son trottoir où on voyait couler une rigole. Anatole changeait les boyaux de son vélo de course. Le boucher "kacher" grattait son billot de bois avec un tranchet. La blanchisseuse dénoyautait des prunes pour la tarte qu'elle préparait. Un homme passa, un étui à saxophone sous le bras. Devant le 75, des gouttes d'eau étaient répandues : une femme avait secoué son panier à salade par la fenêtre.
    Aux "Vins Achille Hauser", les vitres portaient des inscriptions au blanc d'Espagne : Vin 10°, Vin 11°, Saint-Émillion, Entre-deux-Mers, Graves, Mostagariem, Corbière, Vouvray, Mâcon, Bourgueil, Pouilly, Beaujolais, Monbazillac..." Olivier s'attendrit en pensant à Élodie qui aimait tant le vin blanc sucré. Quand elle en buvait, ses yeux brillaient et on pouvait croire qu'elle allait pleurer, mais au contraire, cela la faisait rire d'une gaieté folle, communicative. Il fouilla dans une de ses boîtes d'allumettes, celle qui lui servait de porte-monnaie : il n'y restait que quelques pièces trouées.
    La voiture à bras du "Bois et Charbons" projetait l'ombre de ses brancards sur le trottoir. Il s'amusa à la faire bouger, mais le bougnat, de sa grosse voix auvergnate, lui dit d'aller ailleurs. Il répéta alors à voix haute :
    "J'sais pas quoi faire, j'sais pas quoi faire..."
    Il descendit jusqu'au tabac "L'Oriental", fit basculer le tiroir de la grue, mais il ne contenait pas de bonbons verts : un autre enfant avait dû passer avant lui. Comme la buraliste le regardait sévèrement, il lui demanda un paquet d'"High Life" en prononçant "Hichelife" et une boîte d'allumettes suédoises. Il lui manquait un sou, mais la femme lui dit : "Ça va bien..." et il sortit en jetant un retentissant : "Au revoir, monsieur dame !" auquel personne ne répondit.
    Il attendit d'être devant la fenêtre d'Albertine pour ouvrir le paquet, cela parce qu'il savait qu'elle lui ferait une réflexion désagréable, mais tout valait mieux que le silence ou l'ennui. Tandis qu'il tirait sur sa cigarette, creusant puis gonflant les joues avant de rejeter très vite la fumée, la fenêtre s'ouvrit et Albertine, en peignoir, dit :
    "Je t'ai vu !
    - Bien sûr, dit Olivier, je l'ai fait exprès.
    - C'est du joli ! Tiens, tu vas m'en offrir une !"
    Olivier lui tendit le paquet où elle puisa avec ses gros doigts boudinés, puis il fit craquer une allumette à son intention. Ils se regardèrent comme des gens qui ont des tas de souvenirs en commun.
    "Alors, dit Albertine, tous tes copains sont partis ? Et tu fumes... C'est du joli !"
    Ils fumèrent un instant en silence, puis Albettine dit :
    "Et mon repassage !" et elle ferma la fenêtre.
    Olivier fit quelques pas. Il regarda les panneaux de bois verni du magasin de mercerie. Les scellés n'y figuraient plus, les volets étaient propres comme au temps de Virginie. Cela lui fit plaisir et il se demanda qui les avait lavés. Puis il aperçut une affiche sur laquelle figurait une indication en lettres d'imprimerie : "Pas-de porte à vendre". Pour cela, il fallait s'adresser à un notaire de la rue de Rome. L'enfant ne comprit pas cette expression et crut qu'on annonçait qu'il n'y avait pas de porte à vendre, mais alors, pourquoi s'adresser à quelqu'un ?
    Il n'aimait pas le goût de sa cigarette. Il avait acheté ce paquet pace qu'il lui rappelait la mise de vin en bouteilles avec Bougras. Il jeta sa cigarette dans le ruisseau. Peut-être qu'un clochard ramasserait le mégot, peut-être qu'elle se fumerait toute seule. À moins que l'eau ne l'emportât vers la bouche d'égout.

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