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Chapitre 11-6

    Et le lendemain, le soleil tout neuf, la présence d'Élodie en robe à fleurs qui le secouait, lui disait avec un bel accent sonore, tout plein de campagne fraîche :
    "Hé !, Mais c'est qu'il devient une flemme, celui-là ! Depuis qu'il sort avec des princesses... Hé ! il faut te lever, paresseux. Ton cousin, lui, il est déjà parti !"
    Les terreurs de la veille s'étaient effacées. Il se retrouvait devant un grand bol de café au lait, dans lequel il trempait une tartine dont le beurre s’échappait, faisant des yeux jaunes à la surface du liquide. Il était tout abruti, comme au lendemain d'une fête, et il regardait autour de lui avec une stupeur animale.
    Se laver, enfiler la culotte courte, ranger le costume de golf tout froissé en écoutant les reproches d'Élodie, et penser déjà à des jeux avec ses camarades, tout devenait surprenant.
    Avec Loulou et Capdeverre, ils firent une incursion à la fête foraine qui s'étendait sur les boulevards, de la place d'Anvers aux Batignolles. Loulou qui était en fonds, offrit à ses amis des beignets hollandais savoureux mais suintants de graisse qu'on tirait d'un sac en papier blanc. Ils firent deux parties de billard japonais et s'achetèrent de la barbe à papa toute rose dont le sucre collait aux lèvres.
    Ils auraient bien voulu monter dans les autos tamponneuses, mais ils durent se contenter de regarder les adultes en faisant les gestes de la conduite et en singeant les préposés qui sautaient avec souplesse d'une voiture à l'autre pour encaisser. Ils se promettaient que, lorsqu'ils seraient grands, ils viendraient à la fête foraine et, riches, s'offriraient tous les moyens de réjouissance : les baraques de monstres, de danseuses orientales, de boxeurs et de lutteurs, de voyages épouvantables sur des wagonnets ou de labyrinthes de glaces. Mais ils pouvaient profiter de tout ce que la fête offrait de gratuit : les boniments, la parade, les jeux des autres.
    Ils ne s'intéressaient pas tous les trois aux mêmes distractions. Pour Loulou, c'étaient les jeux d'adresse, le tir avec ses cibles, ses pipes en terre, le jeu de massacre où l'on bombardait une noce ridicule de boules de son, la pêche aux canards en celluloïd au moyen d'une ligne munie d'un anneau, les tirs à l'arc. Capdeverre, passant fièrement la main sur la brosse de ses cheveux, s'arrêtait devant le boxeur nègre géant qui portait sur le ventre un coussin de cuir et sur la poitrine un cadran jaugeant la force des coups donnés : un jour, il donnerait un tel coup que l'aiguille monterait au zénith. Il roulait des épaules devant le lourd chariot que des malabars lançaient après quelques mouvements préparatoires sur la rampe avant de se retourner pour juger de l'effet produit.
    Olivier s'intéressait surtout à l'aventure et il admira longtemps un vieil homme qui, dans un costume colonial avec un casque blanc, se promenait en fumant sa pipe, tandis qu'un dompteur parlait de ses fauves avec des gestes de gladiateur. Et il y eut encore les chiens savants, un singe au bout de sa chaîne, les images de la baraque des puces attelées et une fille en maillot rose qui portait un long serpent sur les épaules comme une fourrure. À la baraque de la cartomancienne, Mme Irma, il vit des perruches qui tiraient du bec un petit message plié que deux jeunes filles lisaient avec amusement.
    Les enfants parlaient peu, désignant surtout du doigt ce qui leur paraissait remarquable. À défaut de tout voir, ils se contentaient des affiches grossièrement peintes ou saisissaient d'un œil rapide le mouvement lent de la guimauve sur son support de cuivre, le geste d'un homme pliant un fusil pour le recharger ou un éclair de spectacle surgissant entre des rideaux rapidement tirés pour tenter le public. Ils revinrent tout exaltés par ce qu'ils avaient vu et plus encore par ce que leur imagination leur suggérait.
    Hélas ! cette promenade marqua le point culminant de leurs rapports amicaux. Le samedi suivant, par un matin tout rose, Loulou, Capdeverre et Ramélie, entourés de leurs parents, partirent en colonie de vacances, avec leurs valises chargées de linge marqué à l'encre violette. Ils avaient l'air emprunté de conscrits partant pour la grande aventure.
    Olivier les accompagna jusqu'à l'autocar qui les attendait rue Championnet devant une école. Là, ils furent pris en charge par des monitrices qui leur plaçaient un collier autour du cou avec une pancarte bleue indiquant leur nom et leur âge.
    "On nous prend pour des mioches !" protesta Loulou.
    En attendant le départ, il faisait passer sa valise d'une main à l'autre pour cacher une vague inquiétude. Olivier regarda encore ses cheveux noirs tout bouclés, son nez retroussé et sa bouche de côté avec son sourire si drôle. Capdeverre s'accrochait à lui comme à une bouée de sauvetage. Un harmonica dépassait de la poche de Ramélie qui paraissait plus tranquille. Agacées par les recommandations des parents, les monitrices plaçaient les enfants par groupes et ne cessaient de se démener. Olivier retrouva encore d'autres camarades de classe : le gros Bouboule qui avait un sac rempli de provisions, Labrousse qui lui avait fait le coup du cirage et faisait semblant de ne pas le voir, Delalande qui portait son tablier d'écolier, d'autres encore qui allaient connaître les joies de la "Colo", Mais déjà, ils oubliaient Olivier, étranger à leur aventure. Celui-ci les regarda embrasser les parents, se précipiter dans le car en se bousculant, choisir leurs places. Avant que le véhicule démarrât, par la pensée, ils étaient déjà très loin. Bientôt on ne vit plus que des visages derrière les vitres et des mains qui s'agitaient comme des fleurs sous le vent. Une fenêtre s'ouvrit. C'était Loulou qui se penchait :
    "Salut, L'Olive, bonnes vacances ! À la rentrée...
    - Salut, Loulou. Salut, Capdeverre. Salut, les gars..."
    Olivier revint seul vers la rue en se répétant les phrases qu'ils avaient échangées : "Salut, bonnes vacances, salut, à la rentrée..." L'idée le traversa qu'il ne reverrait peut-être plus ses copains. Quelque chose basculait. La rue n'était plus tout à fait la même. Elle devenait froide, inquiétante, dangereuse. Virginie avait disparu, puis Daniel, puis Mac, et maintenant Loulou, Capdeverre, Ramélie... C'était comme une soustraction sur un grand tableau noir :

    64-9=55

    On en reste à "55" et on oublie ce que sont devenus les "9" soustraits. Dans une fourmilière s'aperçoit-on de l'absence de quelques fourmis écrasées loin d'elle ?

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