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Chapitre 11-5

    Quand Olivier relata cette arrestation à Mado, elle dit simplement :
    "Cela devait arriver un jour ou l'autre !"
    Il la regarda avec surprise. Elle aussi paraissait bien armée devant la vie, prête à recevoir toutes les nouvelles avec impassibilité. Ainsi, les gens vivaient, se rencontraient, s'amusaient ensemble, nouaient des amitiés, et cependant l'un d'eux pouvait disparaître sans que les autres s'en émeuvent outre mesure.
    Un soir que Mado avait emmené son jeune ami au cinéma "L'Eldorado", boulevard de Strasbourg, où l'on donnait un western intitulé "La Piste des Géants", et qu'ils remontaient à pied en direction de la gare de l'Est, s'arrêtant devant la devanture du photographe Jérôme, un marchand de jouets mécaniques avec les montages Meccano, Trix et les trains Hornby, Brunswick, "le fourreur qui fait fureur", une petite Rosengart bleue s'arrêta à leur hauteur et une voix féminine appela :
    "Madeleine, Madeleine !"
    La Princesse parut manifester beaucoup de plaisir. Une Jeune femme sortit de sa voiture et elles s'embrassèrent joyeusement comme des collégiennes, en sautant sur place.
    "Monte donc ! Qui c'est, ce petit ?"
    Olivier se redressa aussitôt, entra dans la voiture et se tint très droit sur le siège. Mais elles ne s'occupaient pas de lui. Elles parlaient avec dérision d'un dancing où elles s'étaient connues et qui ne leur laissait pas de bons souvenirs. Placés devant lui dans la voiture, leurs parfums se mêlaient. Il voyait dans le rétroviseur l'œil noir et la bouche sang de cette femme qui s'appelait Hélène. Mado se retourna une fois pour lui adresser un signe d'encouragement.
    Elles décidèrent de se rendre chez des amis qui donnaient une partie du côté de l'Étoile et, un instant, Olivier se demanda si elles l'emmèneraient.
    "Nous allons raccompagner mon ami Olivier, dit Mado, c'est rue Labat, au-dessus de la rue Ramey. Prends le boulevard Barbès et tourne à gauche à Château-Rouge.
    - Ça te plaît, ce quartier ? demanda Hélène.
    - C'est tranquille"
    Olivier baissa la tête, il se sentait lésé et se mit à détester cette Hélène qui troublait une si belle soirée.
    "Regarde-le, il boude ! dit Mado en agitant le doigt, ce n'est pas bien, Olivier...
    - Non, je ne boude pas !
    - Ils réagissent déjà comme des hommes !" dit son amie.
    Mentalement, Olivier lui tira la langue et l'appela "La Noire" à cause de ses cheveux laqués et brillants, puis il prit un air poli et indifférent, allant jusqu'à se pencher pour dire d'une voix suave :
    "Justement, j'ai drôlement sommeil !
    - Au carrefour, tu tournes à gauche..., indiqua Mado.
    - J'ai jamais eu si sommeil !" répéta Olivier en bâillant.
    Quand elles le laissèrent, au coin des rues Caulaincourt et Bachelet, il dit presque cérémonieusement :
    "Merci, Mado, je me suis bien amusé.
    - Embrasse-moi, gros bêta, il ne faut pas m'en vouloir !"
    Il détestait être appelé "gros bêta" par Mado. Quand la Rosengart démarra, il eut l'impression que les deux femmes se moquaient de lui. Bien que, brusquement, il se sentît réellement fatigué, il se mit à arpenter le trottoir.
    Aux approches d'août, Paris se vidait. Sur la chaussée, les pas résonnaient plus fort. Les arbres avaient des frissons. Les phares d'un taxi poursuivaient leur propre lumière. Les rectangles jaunes des fenêtres encore éveillées paraissaient pâles. Une vieille femme en bigoudis regardait un chien loulou faire ses besoins sur une grille d'arbre. Au café "Le Balto" un garçon empilait les chaises d'osier, balayait mélancoliquement la sciure souillée, s'arrêtant parfois pour retirer sa cigarette de ses lèvres. Il avait une moustache en brosse à dents et cela lui donnait un air comique.
    La pensée de Virginie frappa Olivier comme un coup de poing au visage. Les faits apparurent dans leur entière réalité. Elle était morte. Morte. Il ne la reverrait plus jamais. Il restait seul. Il serait toujours seul. Les gens ne s'aimaient pas vraiment. Il aurait des amis, mais ils passeraient sans jamais s'arrêter. ll ne ferait pas vraiment partie d'eux comme il faisait partie de Virginie, de ses pensées, de son corps. Et d'elle, il ne gardait que des images, des souvenirs qui perdraient peu à peu leur vérité.
    Il marcha encore, le souffle court, dépassé par ce qui l'étreignait et qui prenait forme logique irrémédiable. Entre Virginie et lui, maintenant s'étendait le temps écoulé, toutes ces journées, ces errances. Comme dans les jours qui avaient suivi cette mort, il ressentit une cruelle peur, mais qui n'était plus celle du corps inanimé qu'il avait touché, non, plutôt une sorte d'arrachement, de coupure, comme un bouquet coupé au ras du sol et qu'on dispose dans un vase rempli d'eau.
    Il se trouvait devant le café Pierroz quand cette peur se transforma en panique. Une camionnette passant dans un ronflement de moteur, il se jeta contre une porte cochère. Il traversa la rue pour éviter un ivrogne qui zigzaguait. Le carrefour lui parut sinistre, plein de dangers, comme si des hommes se cachaient derrière chaque arbre, chaque réverbère. Il fit toutes sortes de détours pour revenir chez ses cousins.
    Il appuya trois fois sur le bouton de sonnette avant que la concierge déclenchât l'ouverture de la porte et il referma derrière lui, il tremblait. Il resta dans l'obscurité, n'osant faire fonctionner la minuterie, craignant un éclairage brutal. Il plaça son dos contre le mur aux mosaïques, serra sa boîte d'allumettes suédoises et fut légèrement rassuré. Il monta l'escalier en allumant successivement plusieurs allumettes les unes aux autres. La dernière lui brûla les doigts et il dut avancer à tâtons dans l'obscurité pour glisser sa main sous le paillasson où il trouva la clef.
    Quand il se retrouva dans l'alcôve, il s'assit sur le divan, fit errer sa main au ras du sol pour trouver son cartable et en tâter le cuir, puis il resta immobile, sa tête entre ses mains. Il éprouvait l'envie de se précipiter vers la chambre de Jean et d'Élodie, de se coucher près d'eux, de leur demander de l'aide, de leur confier mille choses folles qui l'oppressaient et qu'il ne savait exprimer.
    II n'était pas guéri de son mal. Allait-il être encore la proie d'un de ces cauchemars si réels ? Une femme chargée de voiles noirs allait-elle apparaître ? Virginie se dessina dans sa pensée, toute blanche et froide, avec sa chevelure répandue. Il tira les couvertures du divan et se glissa en dessous, tout habillé. Il plaça l'oreiller sur sa tête et resta ainsi, refermé comme un hérisson, sous ces remparts. Le souffle coupé, il se sentit agité d'un long tremblement.

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