Retour

Chapitre 11-4

    Le départ du Tour de France rassembla tous les intérêts et, dans la rue Labat, on ne parla plus que de cela. Les hommes se promenaient avec des journaux ouverts à la page sportive. On y voyait André Leducq qui s'imposait en champion et il y avait partout des images de grands insectes dressés sur leurs pédales, de caravanes publicitaires avec distributions d'échantillons à la volée, des villes-étapes en liesse à l'arrivée de la Babel du cyclisme. Les bistrots présentaient des tableaux noirs avec, à la craie, les classements par étapes et général, l'indication des kilométrages et des temps de retard sur le maillot jaune, et les hommes discutaient interminablement en les regardant. Toute la France avait des relents de graisse et d'embrocation, poussait les champions par la selle, distribuait des boissons et des musettes-repas à la volée.
    "En attendant dit Bougras, j'ai pris un tour de reins, et pas en faisant le zouave sur les routes. En plein été, si c'est pas malheureux !"
    Au cours d'un de ses coups de main, il avait monté à un cinquième étage des charges trop lourdes et il se promenait les mains sur les reins en pestant. Olivier vint le soigner. Après lui avoir posé un autoplasme Vaillant, il tira sur une large ceinture de flanelle rouge et Bougras tourna sur lui-même comme un tirailleur pour avoir la taille bien serrée.
    Pour se venger de son immobilité, il préparait d'énormes marmites de soupe épaisse dans lesquelles il glissait, selon son expression, "tout ce qui fait ventre !" : os généreusement donnés par le boucher, quignons de pain, légumes et féculents. Il se servait de larges assiettes dans lesquelles il ajoutait encore du pain émietté et du vin rouge pour faire chabrot. Il mangeait en fixant la queue de sa cuillère et en faisant beaucoup de bruit.
    Pendant cette immobilité forcée, il apprit à Olivier à jouer aux cartes, à la belote surtout, avec son valet triomphant et son neuf d'atout devenu quatorze. Ils tapaient avec des cartes grasses et écornées sur un tapis vert offert par "Dubonnet, apéritif au quinquina", et ils marquaient sérieusement les points sur une ardoise d'écolier en carton bouilli rayée de lignes rouges.
    Une de ces parties fut interrompue par le bruit caractéristique d'une voiture de police qui s'arrêta rue Bachelet et fut suivi d'un brouhaha. Ils allèrent à la fenêtre et virent deux agents se tenant devant le 77 et ordonnant aux curieux de circuler. Sans raisons apparentes, Olivier eut peur, tout comme si c'était lui qu'on venait chercher. Il pensa à l'incendie et regarda Bougras qui lui dit :
    "Rassure-toi, ça ne doit pas être bien grave !"
    Après quelques minutes d'attente, ils virent apparaître Mac, le beau Mac, que deux agents poussaient devant eux. Les mains serrées dans des menottes, il était pâle, mais vêtu de son costume clair et de son chapeau mou, il gardait son sourire ironique et crânait visiblement.
    "Mais, c'est Mac..., dit Olivier. Ils l'arrêtent !"
    Avant d'entrer dans le fourgon cellulaire, Mac leva ses mains entravées au-dessus de sa tête et salua la foule comme le font les boxeurs triomphants. Il s'inclina modestement et fit à l'intention des agents, un geste qui signifiait : "Après vous...", mais ils le rudoyèrent et il disparut à l'intérieur de la voiture noire qui démarra presque aussitôt.
    Olivier leva de grands yeux interrogatifs. Il n'aimait pas beaucoup Mac mais cette scène qui n'avait duré que quelques minutes l'effrayait. Bougras se mit à donner des coups de pied contre tous les objets à sa portée en répétant : "L'imbécile, l'imbécile..."
    Il se rassit et mélangea les cartes, mais ses mains tremblaient. Alors, il se versa un verre de vin, le but, et dit à l'enfant :
    "Tu vois à quoi ça conduit, les combines, à fréquenter la Police..."
    Il expliqua à Olivier qu'il devait s'agir d'un fric-frac, genre dans lequel Mac s'était spécialisé.
    "Mais alors, l'autre soir, Bougras...
    - Oui, c'est ça... Il voulait un coup de main. Tu vois où ça mène. L'imbécile ! Tout pour lui et se faire avoir... Il en aura au moins pour deux ans !
    - De prison ?
    - Oui, et encore, s'il a un bon avocat"
    Olivier se souvint de ses relations avec Mac : la bourrade dans l'escalier, l'arrivée chez Mado, le coup de poing au menton, mais aussi la leçon de boxe. Il se sentit très triste. Il se souvint d'un film américain qui se déroulait dans une prison, à Sing-Sing. Les forçats en maillot rayé tournaient en rond dans une cour, chacun ayant les mains posées sur les épaules de celui qui le précédait. Il imagina Mac ainsi et murmura : "C'est moche, hein ?" Il sut gré à Bougras d'ajouter : "Pauvre type !", ce qui, chez le vieil homme, indiquait aussi bien la plainte que le mépris.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée