Retour

Chapitre 11-3

    Il y eut le "Bol d'Or de la Marche" organisé par "le Petit Parisien". Munis d'un seau d'eau et d'une grosse éponge, Olivier, Loulou et Capdeverre se placèrent sur le parcours des sportifs aux jambes musclées venus de toutes les provinces de France. Au passage, ils leur tendaient l'éponge gonflée d'eau que les hommes pressaient sur leurs têtes et leurs visages en sueur. Il fallait courir un moment auprès d'eux pour récupérer l'éponge. Ils assistèrent à l'arrivée et fêtèrent avec la foule le Club des Marcheurs de Nancy qui avait remporté la victoire.
    Ils suivirent aussi la course des garçons de café qui marchaient entravés dans leur grand tablier blanc en agitant un plateau chargé d'une bouteille d'apéritif et d'un verre qu'il ne fallait pas renverser, à celle aussi des porteurs de journaux chargés d'un même poids de papier. Toutes ces manifestations donnaient aux rues un air de fête.
    Et puis, grâce à sa grande amie, Mado, la Princesse, Olivier connut des soirées délicieuses. Elle disposait de tout son temps et lui en consacrait une partie, l'emmenant goûter chez elle, lui confiant ses chiens dont il enroulait la laisse autour de son poignet, en les suivant de bec de gaz en bec de gaz. Le soir, elle venait même frapper chez Jean qui la recevait avec une admiration discrète.
    "Vous me confiez Olivier ? Je l'emmène au cinéma..."
    Au début, Élodie s'était montrée méfiante, mais Mado avait un sourire irrésistible et savait glisser quelques compliments bien dosés du genre : "C'est gentil chez vous !" ou : "Comme vous êtes bien coiffée !" Peu à peu, la chose fut admise.
    C'est ainsi qu'Olivier enfilait rapidement son costume de golf, se mouillait les cheveux et s'y reprenait à plusieurs fois pour tracer une raie bien droite, un peu haute comme c'était la mode.
    Mado l'emmenait en taxi loin de la rue pour voir des films faciles qui s'intitulaient "Le Chemin du Paradis, La Femme et le rossignol, La Petite Lise" ou "Ma cousine de Varsovie". L'enchantement se prolongeait quand elle feuilletait des magazines cinématographiques avec des pages consacrées au sourire félin de Colette Darfeuil, au regard de Joan Crawford, à l'éclat d'Elvire Popesco ou à la splendeur froide de l'incomparable Greta Garbo. En regardant le portrait de Brigitte Helm, il crut voir Mado qui lui ressemblait. Il le lui dit, elle le récompensa d'une caresse.
    Elle lisait à haute voix toutes sortes d'informations, de potins puisés dans les réponses aux lecteurs, et les projets immédiats des stars, leurs voyages, leurs liaisons prenaient une grande importance. Elle disait d'une voix mouillée : "C'est une vedette "Paramount !"" ou : "Elle fait partie des "United Artists" !" et ces noms étrangers ajoutaient une magie nouvelle. Un monde doré, inconnu surgissait, se mêlant aux lumières des grands boulevards qu'ils traversaient dans des taxis rouge et noir aux conducteurs en blouse grise.
    "Ça t'a plu, le film ?"
    Il répondait toujours oui, même lorsqu'il n'avait rien compris. En sortant du cinéma, elle l'emmenait dans de grands cafés qui sentaient le vermouth et où des orchestres tziganes faisaient pleurer des violons. Elle commandait un "gin fizz" pour elle et une citronnade pour lui.
    Le spectacle ambiant le grisait comme un alcool et Mado lui parlait avec une réelle affection. Pour elle, il n'était pas comme les autres enfants de la rue. Elle le trouvait plus délicat, plus tendre. Elle lui prodiguait de petits conseils de bonne tenue : "Non, Olivier, il ne faut pas dire : À la vôtre ! mais lever son verre avec un sourire !" Ou bien : "Tu dois toujours laisser la banquette à la femme qui t'accompagne". Ou encore : "Comme tu es l'homme, tu dois me proposer ton bras pour descendre du taxi".
    Les immenses glaces du café multipliaient les personnages à l'infini. Les garçons balançaient des plateaux chargés et paraissaient joyeux comme s'il s'agissait pour eux d'un jeu et non d'un travail. Si, d'aventure, un homme essayait d'engager la conversation avec Mado, elle le renvoyait avec un geste princier :
    "Vous m'importunez. Vous voyez bien que je suis avec mon fils !"
    Alors, Olivier rêvait qu'il était en compagnie de Virginie. Par jeu, sa mère se serait déguisée, transformée en actrice de cinéma. Mado lui faisait des surprises, extrayant de son sac quelque cadeau gourmand, et même, un soir où elle était venue le chercher, une cravate en tissu écossais qu'il ne cessa de porter.
    "C'est drôle, disait Élodie, c'est drôle qu'"une fille comme ça" aime tant les enfants !
    - Mais non, répondait Jean qui jalousait secrètement l'enfant, il n'y a pas de raison, elle s'ennuie, c'est tout ! Un jour, elle trouvera un bonhomme et elle l'oubliera bien. Ah ! là ! là !... Tu ne connais pas ce genre de filles !"
    Quand Bougras voyait son jeune ami bien habillé, il sifflait entre ses dents et disait : "Peste !" ou "Mazette !" ou encore : "Vrai de vrai, c'est un lord !" avec un rien d'ironie dans la voix. Capdeverre n'hésitait pas à lui dire : "Tu sors avec ta poule de luxe ?" et il répondait par un sourire lointain et supérieur. Albertine, une fois, ne lui cacha pas son admiration :
    "Quand tu es bien habillé, tu n'as presque plus l'air d'un voyou ! Tu vois, si tu voulais..."
    Et il marchait en se tenant bien droit, une main glissée dans la poche de sa veste, en laissant sortir le pouce.
    Seul, le beau Mac ne se manifestait guère. Olivier l'avait croisé dans l'escalier, tenant par la main une femme brune qui répandait un parfum sucré. Le Caïd l'avait totalement ignoré. Sans doute était-il vexé d'avoir été surpris en état d'infériorité devant Bougras. Une fois, l'enfant ayant remonté son pantalon avec un geste apache, il avait répondu à un reproche de Mado par :
    "C'est Mac qui m'a appris à le faire !"
    Elle dit simplement :
    "Eh bien, ce sont de mauvaises manières..."
    Et cela sans rien ajouter, comme si elle avait ignoré qui était Mac. Les relations des grands entre eux présentaient de bien curieux aspects. Il valait mieux ne pas s'en préoccuper.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée