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Chapitre 11-1

    Dans les jours qui suivirent, les enfants prirent possession de la rue. Il en sortait de partout et les géniteurs eux-mêmes se plaignaient d'une telle abondance de marmaille piaillante, courante et gesticulante. Plus que le soleil, l'idée des vacances jetait des flots de sang nouveau dans les veines, donnait de nouvelles vigueurs aux muscles, libérait les imaginations. Dégagés des obligations scolaires, l'énergie des enfants se transformait en turbulence. Aussi à défaut des monômes, inconnus chez les écoliers, décida-t-on de déterrer la hache de guerre.
    Des négociations furent menées avec les adversaires traditionnels, c'est-à-dire les redoutables habitants de la rue Bachelet, et bientôt une troupe fut constituée par les enfants des deux rues. Pour la première fois, on put voir Lopez, Doudou, Pladner et leur bande discuter avec Loulou, Capdeverre, Jacot, Schlack, Riri, Olivier et les autres. Le conseil eut lieu en haut de la rue Labat sur les marches dégradées de l'escalier sans issue.
    Les ennemis se trouvaient tout désignés : "Ceux de la rue Lécuyer." Cette rue, parallèle à la rue Labat, mais séparée d'elle par la rue Custine, se trouvait en quelque sorte de l'autre côté du fleuve. De leur côté, les garçons de la rue Lécuyer, avertis par quelque secrète intuition, fourbissaient leurs armes, certains personnages troubles, espions ou faux plénipotentiaires, faisant Ie va-et-vient entre les deux camps.
    Tout se passa comme chez les hommes : on éprouvait autant de plaisir à préparer les combats qu'à se livrer à la guerre elle-même. Et ce fut le temps des pistolets à flèches et à bouchons, des sabres de bois, des arcs, des lance-pierres et des sarbacanes. On réunit d'importants stocks de munitions : cailloux, boulettes de papier mâché (toute la rue, filles y comprises, mastiquer à longueur de journée), bâtons, bombes algériennes, pétards, fléchettes de papier...
    Pour certains, comme Olivier et Loulou, il n'était question que d'un jeu et non pas vraiment de se battre. Pour d'autres, comme les durs de la rue Bachelet, il s'agissait bien de combats de rues et cela risquait d'aller très loin. Mais dans les deux camps, les modérés remettaient l'affrontement de jour en jour. À part un fait dramatique dont Loulou et Olivier furent les héros et les victimes, il ne se passa pas grand-chose et les départs en vacances se chargèrent de disséminer les troupes. Tout le plaisir guerrier resta dans les imaginations.
    Cependant, Olivier et Loulou, francs-tireurs, commirent l'imprudence d'une incursion d'information dans les lignes ennemies. Ils furent rapidement entourés et faits prisonniers. Ils ne résistèrent pas trop, pour jouer le jeu, et se laissèrent entraîner, les bras en l'air, sous bonne garde, dans la deuxième cour d'un immeuble de la rue Lécuyer, cette terre étrangère. Les enfants de cette rue, mieux habitée que les rues Labat et Bachelet, étaient moins redoutables que leurs ennemis. Certains même allaient à l'école à l'institution Laflesselle, bien tenue, et ceux qui fréquentaient l'école de la rue de Clignancourt restaient des copains. Aussi Mellot, une bonne pâte de garçon au nez semé de taches de rousseur, le môme Pirès, clair et blond, le nez retroussé, avec ses dents de lapin, Mencacci, rêveur et pacifique, formèrent-ils un trio de militaires desquels il y avait peu à craindre. Tout se serait passé à l'amiable si Leprat et Labrousse, deux escogriffes moins "humains" que les autres n'avaient proposé une punition infamante exprimée par Labrousse en quatre mots : "le cul au cirage !"
    Parce que l'expression plaisait, les autres exprimèrent leur accord. Après avoir échangé un rapide regard, Loulou et Olivier tentèrent une évasion. Ils ne purent dépasser la première cour où on les reprit pour les réduire à l'immobilité.
    "Le cirage réclama Labrousse.
    - Si vous faites ça, vous le paierez cher ! dit Loulou.
    - On se vengera œil pour œil dent pour dent !" affirma Olivier.
    Il n'y eut pas longtemps à attendre. Mencacci revint avec une boîte de cirage noir et une brosse chipée à sa mère. On commença par Olivier. Malgré une résistance farouche, il fut submergé par le nombre. Après quelques supplices qu'il supporta en héros, on le déculotta et les ennemis commencèrent à passer le cirage noir sur ses fesses rondes. Loulou ne cachait pas sa rage. Il se mit à pousser des cris et il fallut le bâillonner avec un foulard. Mais la concierge de l'immeuble, alertée, arriva armée d'un battoir à tapis en osier, tapant à coups redoublés dans le tas de sales gosses. Il y eut une fuite éperdue et Olivier et Loulou se retrouvèrent seuls.
    Olivier remonta sa culotte. Son visage était rouge et ses poings tremblaient. Loulou répétait en serrant les dents :
    "Ça se paiera, ça se paiera !"
    Ils ajoutèrent ensemble :
    "Ah ! quelle bande de vaches !"
    Ils s'enfuirent rapidement de la rue Lécuyer, mais n'osèrent revenir tout de suite rue Labat. Olivier se demandait comment il ferait sa toilette et laverait le slip noirci sans qu'Élodie s'en aperçût. Il restait bien le recours à Bougras ou à Albertine, mais comment leur expliquer ?
    Tête basse, les deux enfants marchèrent jusqu'à Château-Rouge et déambulèrent sur le marché de la rue Poulet. Les marchands de primeurs faisaient des piles avec les pêches, les prunes et les abricots, plaçant les plus beaux fruits sur le devant de l'étalage. Ils inscrivaient les prix sur des ardoises et se préparaient à l'assaut des ménagères. Les marchands de quatre-saisons calaient leurs balances et pliaient des journaux en triangle pour en faire des sacs. Un balayeur appuyé sur le manche de son balai rêvassait en regardant le ruisseau.
    Olivier et Loulou ravalaient mal leur humiliation. Loulou pensait à une guerre à outrance. Olivier supputait d'autres conséquences : dans la rue, personne ne s'apitoierait et peut-être qu'on l'affublerait d'un sobriquet du genre "Cul noir" ou "Derrière au cirage". Il se décida enfin à parler :
    "Écoute, Loulou, je voulais te demander, un truc...
    - Quoi ?
    - Le cirage... Ne le répète jamais à personne. À personne ! Tu entends bien ! Ce sera un secret entre nous"
    Mais Loulou ne répondit pas. Il pensait à la bande de la rue Lécuyer et voyait une dizaine de garçons ligotés comme des saucissons, avec le derrière à l'air, et des boîtes de cirage de toutes les couleurs...
    Finalement, il fit part de sa décision :
    "Non, on le dira aux autres. Comme ça, ils nous aideront à nous venger. On les aura jusqu'au trognon !"
    Pour lui, c'était comme si tous les enfants de la rue Labat, tous ceux de la rue Bahelet avaient eu le derrière passé au cirage. Olivier, qui ne croyait pas trop à cette solidarité, se fit menaçant :
    "Si tu dis ça, Loulou, moi je dirai aussi qu'on t'a passé au cirage, et même...
    - Et même ?
    - Et même... partout !
    - Menteur !
    - Cafetière !"
    Ils se regardèrent sans tendresse, mais bientôt une seule chose les réunit : la gravité de la situation.
    "Bon, dit brusquement Loulou, on ne parlera pas du cirage. Mais on dira qu'ils nous ont tordu les poignets fait des "savons", craché dessus. Et puis qu'ils ont dit que ceux de la rue Bachelet sont des lavettes... Et puis aussi... Et puis, zut ! on ne dira rien"
    Ils se tapèrent dans les mains comme des marchands de bestiaux scellant un marché. Ils se regardèrent bien en face : la complicité dans l'adversité les unissait. Loulou reluqua quelque part du côté de la rue Lécuyer et jeta :
    "Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira-t-à toi !"
    Cela se poursuivit par une parodie de duel. Puis ils se sourirent gentiment comme avant. Olivier sentait son slip qui collait à sa peau. Il observa encore son ami et pensa à la chanson "Avoir un bon copain" qu'il finit par siffler à tue-tête.

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