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Chapitre 10

    La rue s'était installée dans l'été. On attendait, un Quatorze Juillet coloré comme dans les tableaux de Monet et de Dufy, fleuri de drapeaux tricolores aux fenêtres, un défilé militaire encore suivi, avec des troupes venues de l'Empire, des pas, des rythmes, des musiques, des uniformes différents, légionnaires, chasseurs alpins et chasseurs d'Afrique, spahis, goumiers, cuirassiers, fantassins bidasses, tous dignes des soldats de plomb d'enfance ; un Quatorze Juillet civil aussi où le maire de la Commune Libre du Vieux Montmartre coifferait les gosses à Poulbot de bonnets phrygiens en papier rouge, où un repas pour les vieux serait organisé. Les rues deviendraient bruissantes de bals populaires, de pétards éclatés, d'envols de pigeons, et, à minuit, ivres de tumulte, on monterait au Sacré-Cœur pour le grand feu d'artifice.
    Élodie et Jean traversaient une période maussade : les moyens du bord ne leur permettaient pas les vacances à Saint-Chély espérées durant des semaines. Ils n'auraient pas leurs places côté fenêtre dans ce train de nuit où se retrouvaient les Parisiens d'Auvergne, citadins aux coutumes précises, avec leurs saucissonnages superbes à base de charcuterie, d’œufs durs, de poulet froid, de fromage, de tarte maison, enveloppés dans des torchons propres et arrosés d'un honnête cru bordelais. Au matin, après de brefs moments de sommeil, le corps ankylosé, le cheveu triste, le visage gras, on voyait apparaître les beaux paysages d'Auvergne, et les voyageurs, derrière les vitres piquetées de grains de charbon, s'exclamaient devant des noms de gares : Saint-Flour, Loubaresse, Ruines..., attendaient le passage sur le viaduc de Garabit, semblaient réapprendre à vivre et à sourire, écartaient les cols de chemises sur les vestons du dimanche, prenaient l'attitude de gens qui, bien que voyageant en troisième classe, étaient à leur aise.
    "Ce sera pour l'année prochaine, dit Jean.
    - Ou à la Trinité, répondit Élodie.
    - Je te le promets..."
    Ils pensaient aux valises de carton bouilli, écrasées parce que, durant une nuit passée dans le couloir du train bondé, ils avaient dû les prendre pour sièges : elles continueraient à dormir en haut du placard.
    Cependant, un espoir se levait : grâce à David, un ancien compagnon d'atelier, une place disponible à la clicherie du journal "Le Matin" serait réservée à Jean, mais il lui faudrait apprendre un nouveau métier et s'y mettre vite. Reviendrait-on au pain fantaisie, au cinéma "Le Roxy ?" Pourrait-on envisager l'achat d'un tandem ou d'une motocyclette ?
    Et Olivier ? Son sort était décidé, mais l'enfant restait le seul à ne pas le savoir. Au cours d'une réunion houleuse des membres de la famille, chacun s'observant avec un masque de joueur de poker, une décision avait fini par être prise. Jean et Élodie se mirent d'accord sur l'inutilité d'en faire tout de suite part à l'enfant : il serait toujours temps de lui annoncer que..., enfin, que... et cela éviterait de voir durant quelques jours les grands yeux verts s'ouvrir sur de muettes interrogations. On lui apprendrait la chose au dernier moment, quand il serait impossible de faire autrement, et d'un coup, comme lorsqu'une infirmière arrache un sparadrap.
    Olivier vivait donc dans ce silence dont il ignorait les menaces comme si aucun changement, ne devait intervenir. Lorsqu'il sentait renaître ses inquiétudes, une part inconsciente de lui-même les repoussait et il se jetait dans les jeux de la rue comme on se jette à l'eau. L'indulgence de ses cousins s'était multipliée et il menait une vie sans cesse vagabonde, dévorant des espaces nocturnes de plus en plus vastes, au pas de ses jambes nues.
    L'après-midi, la rue était déserte, délavée par un soleil violent, haletante comme une chienne chaude. Quand on levait les yeux vers le ciel, le soleil vous attaquait comme l'éclair de magnésium brûlé dans les assiettes des photographes aux jours de noces. Parfois, on voyait un agent de police, transpirant dans sa vareuse boutonnée jusqu'au col, entrer au "Transatlantique" en passant par le couloir pour boire dans l'arrière-boutique un verre interdit durant le service. Albertine, en arrosant ses pots de fleurs, faisait couler de l'eau sur le trottoir. Vers six heures, Gastounet, émergeant de sa sieste, apparaissait, la moustache folle, frappant le pavé de coups de canne vigoureux en sifflant "La Madelon" ou "Sambre-et-Meuse". Il braquait subitement sa canne en direction de quelqu'un comme pour lui signifier : "Vous, je vous ai à l'œil !" puis il finissait devant l'apéritif des souvenirs guerriers.
    Le concierge-consort Grosmalard s'exerçait à rouler entre ses doigts jaunes des cigarettes de plus en plus fines. Quand il les allumait, le papier de riz flambait et il éprouvait de la difficulté à fumer ces tubes minces noyés de salive. Il lui arrivait de donner des conseils à un turfiste :
    "Plus tu mises et plus tu touches !
    - Oui, répondait l'autre, mais plus tu mises et plus tu perds !
    - Si tu perds ! Mais si tu gagnes ?"
    Le boucher aiguisait la pointe d'un couteau sur le cul d'une assiette. La blanchisseuse, nue sous sa blouse blanche, rougissait en approchant son fer de sa joue. La petite Italienne se promenait en agitant un éventail-prime devant sa bouche. Un vieux emplissait son briquet avec les gouttes restées dans le tuyau à essence et le garagiste de la rue Lécuyer qui mangeait un long sandwich aux rillettes criait :
    "Hé là-bas ! Faut pas se gêner. Ah ! c'est toi, Ugène..."
    Les cheveux sur les yeux, Olivier effectuait sa ronde de jour. Au coin d'une rue surgissait la carotte rouge d'un bureau de tabac et il s'interrogeait sur ce curieux symbole, regardant alors danser toutes les enseignes. Ou bien, il déchiffrait minutieusement, sans rien omettre, les rectangles de papier timbré à la vitrine des boulangeries, pénétrant ainsi dans le monde des poêles Mirus et des divans-lits à vendre, des femmes de ménage cherchant un emploi ou des étudiants désireux de vous apprendre les mathématiques. Soudain, le miracle le saisissait sous la forme d'une boutique sale avec une énorme grappe d'éponges noircies dans un univers de balais-brosses et de serpillières. Plus loin, il comptait des lavabos tout blancs, observait le jeu des terrassiers tirant un long tuyau, encouragés par les coups de sifflet rythmés du chef d'équipe, ou rendait son sourire à une employée qui suçait son croissant à une terrasse.
    Il marchait parfois en lisant un illustré et s'excusait en se cognant contre un arbre ou un bec de gaz : il était encore dans la lune, comme disait Élodie. Il faisait craquer une allumette et s'exerçait à saisir la partie déjà dévorée par le feu pour qu'elle brûlât sur toute sa longueur, ne laissant entre ses doigts qu'un bâtonnet noir et tordu. Au fronton des boucheries, il levait les yeux sur les têtes de bœufs et de chevaux brillantes comme de l'or. Les "Défense d'afficher loi du 29 juillet 1881" l'étonnaient toujours et cette date historique rejoignait dans sa mémoire celles qu'il avait apprises à l'école, de Charlemagne à la prise de la Bastille en passant par Marignan et la Révocation de l'Édit de Nantes. Une affiche de conseil de révision l'amenait à faire des calculs sur la classe à laquelle il appartenait.
    Loulou lui avait appris l'art d'entrer au cinéma "Stephenson" à la resquille, c'est-à-dire en passant par la sortie de secours. Là, on voyait encore des vieux "Tom Mix" et des "Zorro" à épisodes à une époque où le cinéma parlant et sonore étonnait les foules... Chaque cinéma du quartier gardait ses odeurs propres : le "tephen" sentait le saucisson à l'ail, le "Barbès" les cacahuètes, la "Gaîté-Rochechouart" la brillantine, le "Montcalm" le pipi de chat, le "Marcadet" la poussière chaude et le "Delta" le cigare éteint. Quand Olivier ne disposait pas des moyens d'entrer, il lisait le programme des actualités et les scénarios affichés dans le hall, regardait les photographies extraites du film, ne dédaignait pas le sex-appeal des actrices.
    Une braderie commerciale avait eu lieu boulevard Barbès, avec un podium sur lequel un commentateur à bagou, entre deux annonces vantant une charcuterie ou un salon de coiffure, interviewait des ménagères, ou faisait chanter en chœur un refrain publicitaire de circonstance qui ne quittait plus les mémoires :

    "Elle demeure boulevard Barbès
    Inès.
    Elle s'y plaît donc elle y reste
    Inès,
    Et pour un empire entier,
    Elle ne changerait pas de quartier
    Car elle a, c'est certain,
    Tout c'qu'il faut sous la main"

    Aux Galeries Barbès, un mannequin en forme d'armoire à glace rabotait une fausse planche au son d'"Allez voir l'bonhomme en bois des fameuses Galeries Barbès", sur l'air d'"Elle avait une jambe de bois". Plus loin, à la vitrine des chaussures André, une glace déformante donnait à qui s'y mirait un aspect grotesque. Les enfants venaient se dandiner devant elle sous les regards indulgents des parents qui, eux-mêmes, ne dédaignaient pas de faire les mêmes gestes avant de repartir rassurés sur leur physique. Olivier s'approchait, se regardait avec un sourire, puis s'éloignait un peu vite, comme s'il avait peur d'être prisonnier du miroir. Chez le fourreur, un écureuil courait sans fin dans une cage cylindrique. Ce spectacle aussi gênait Olivier : il détestait les cages, les barreaux, tout ce qui emprisonne. Depuis la mort de Virginie, toute prison, tout espace clos devenait un cercueil et il courait les rues qui débouchent toujours sur d'autres rues, en évitant les impasses.
    Parfois, les objets s'estompaient dans une brume de chaleur ou se dissolvaient dans la lumière trouble des réverbères ; parfois, ils se détachaient de leur environnement, acquéraient une présence fascinante comme s'ils étaient les soleils de toutes choses. Ainsi, une boîte d'allumettes suédoises tombant dans l'eau du ruisseau : pour faire sécher les bâtonnets à bout rouge, il les alignait sur le trottoir ensoleillé, les comptait et les recomptait, ne pouvant les quitter du regard. Ainsi le couteau suisse toujours à la même place dans la vitrine de M. Pompon, entre un sifflet à anneau et un solide tire-bouchon de vigneron. Ainsi une énorme citrouille posée sur une caisse de bois, une échelle verte contre un mur couleur de rouille, le cerf des rideaux de macramé d'Albertine, la meule du rémouleur ou l'établi du menuisier.

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