Retour

Chapitre 10-2

    Un autre jour, Bougras dit en brandissant un litre vide :
    "Plus un coup de pitchegorne !"
    Le commerce des bagues avait fait long feu. Le seul gagne-pain qu'on lui proposa consistait à cirer les parquets d'un appartement de l'avenue Junot. Il finit par accepter en maugréant ce travail mercenaire, indigne et subalterne, chacun devant, selon lui, frotter son propre parquet s'il en a envie.
    "Tu m'emmènes ? demanda Olivier.
    - Ce n'est pas une place pour toi !" répondit Bougras pour qui le travail était le plus mauvais exemple à donner à un enfant.
    Mais Olivier le suivit et il fut bien obligé de l'accepter. Quand ils pénétrèrent dans l'immeuble, un gardien grincheux vint au-devant d'eux, questionna Bougras et voulut leur faire emprunter une autre porte qui donnait sur l'escalier de service. Bougras l'écarta d'un geste noble.
    "Je suis Bougras, mon ami !"
    Il poussa Olivier dans l'ascenseur hydraulique Eydoux-Samain dont il tira la corde avec énergie. L'appareil toussota et se hissa jusqu'au troisième étage sans précipitation excessive.
    Arrivés au palier, Bougras tira un cordon de sonnette en passementerie et une soubrette l'introduisit auprès de sa patronne, une longue dame maigre à tête d'oiseau de proie avec, du côté des lèvres, le petit rien acidulé de l'actrice Alice Tissot et des yeux si froids qu'ils paraissaient en verre.
    "Vous êtes le cireur ? demanda-t-elle en consultant sa montre en sautoir.
    - Non, madame, je ne suis pas le cireur : je suis Bougras et je viens cirer vos planches pour gagner ma vie"
    Elle haussa les épaules et les guida vers deux pièces communicantes, vides à l'exception d'un piano à queue.
    Tout était prêt : paille de fer, balais, encaustique et chiffons. Elle indiqua ses conditions en ajoutant :
    "Et, en plus, un litre de vin Nicolas.
    - Pour chacun ?" demanda Bougras en désignant Olivier.
    Elle passa ses doigts contre sa chevelure bleu argent et jeta un coup d'œil méprisant sur les pieds de l'enfant, lequel croyant ses sandales déboutonnées se pencha pour les regarder.
    "Pour le vin, dit Bougras, pas maintenant. Après le boulot !"
    Elle approuva d'un raide signe de tête et les laissa. Olivier alla tout de suite vers le piano, mais le couvercle était fermé à clef. Alors, il regarda les chandeliers de bronze et les fit bouger.
    "Quel dommage ! dit Bougras. On aurait joué un air...
    - Tu sais jouer du piano ?
    - Non, mais on aurait appris"
    Il commença à passer la paille de fer d'un mouvement régulier de la jambe droite en appuyant sur la cuisse avec les mains. Olivier tenta de l'imiter, mais sans succès : la paille de fer s'accrochait au bois et échappait à son pied. Alors, il se mit à genoux et essaya avec les mains.
    Bougras ne parlait pas. Il faisait aller sa jambe le long des lames de parquet d'un mouvement régulier, semblant penser à autre chose, mais, peu à peu, le bois s'éclaircissait. Olivier fut chargé de balayer la fine poussière et de la réunir sur une pelle, ce qui le fit éternuer. Plus tard, ils commencèrent à enduire le parquet d'une encaustique trop sèche. Bougras prenait un air buté. Des perles de sueur coulaient de son front et s'accrochaient aux poils de sa barbe. Parfois, il se tapait sur la jambe en jurant : "Cochon de rhumatisme !" ou bien, il répétait en regardant le sol : "À quoi ça sert, bon Dieu !"
    À deux reprises, la maîtresse de maison vint inspecter, les lieux mais comme Bougras faisait voler la poussière dans sa direction, elle crut bon de s'éloigner avec des airs hautains et outragés.
    "Vieille catin !" dit Bougras.
    Et il expliqua à l'enfant que regarder les gens travailler, c'est aussi dégoûtant que de les voir faire leurs besoins.
    Il fit briller le parquet le plus qu'il put, "de façon, dit-il, à ce qu'ils se cassent tous la margoulette". Le travail terminé, ils se retrouvèrent suants et soufflants dans un office où la femme écarta sa servante pour servir elle-même un verre de vin rouge à Bougras qu'elle appela "brave homme". Il lui demanda alors :
    "Vous n'en prenez pas ?"
    Comme elle ne répondait pas, il ajouta :
    "Et pour le petit ? Il aime le rouge, vous savez !"
    Choquée, elle se rengorgea et Bougras lui expliqua fort sérieusement qu'Olivier était son fils, qu'il l'avait eu sur le tard d'une union avec la femme à barbe du cirque Amar et que le bébé avait été nourri avec des biberons de vin sucré.
    Olivier comprit vite qu'il s'agissait d'une nouvelle blague de Bougras et qu'il se devait d'y apporter sa participation. Il fit exprès de prendre un air idiot et de se précipiter sur le verre de Bougras avec des doigts tremblants.
    Tout habitée de considérations pessimistes sur l'ivrognerie et la déchéance des classes inférieures, la dame partit chercher son porte-monnaie et quand elle revint, Olivier faisait semblant de boire. Elle pinça ses narines car Bougras sentait un peu le fauve et lui compta l'argent en lui demandant de vérifier, ce qu'il ne fit pas, glissant l'argent dans la poche de son bourgeron. Il remercia et dit :
    "Maintenant, reconduisez-nous"
    Il refusa la porte de service qu'elle lui indiquait, en spécifiant :
    "Bougras sort toujours par la grande porte !"
    En sortant dans l'avenue Junot, Bougras accusa la fatigue. Il boitait en se répétant :
    "Vieille carne, vieille carne..."
    Sa haute taille se voûtait. Il paraissait très vieux, abattu, misérable, il avait perdu toute sa faconde. Il dit à Olivier qui portait le reste du litre de vin :
    "Le travail, ça ne mène à rien, ça tue plus vite !"
    Ils entrèrent au "Légumes Cuits" de la rue Ramey où Bougras se fit servir un litre de bouillon maigre, des filets de harengs marinés et deux portions de pommes de terre à l'huile. Arrivés chez lui, ils s'installèrent sur le banc à réclame "Allez Frères". Le bouillon était encore chaud et ils s'en servirent de grands bols dans lesquels ils trempèrent du pain. Après, ils attaquèrent, les harengs ornés de ronds d'oignons et de carottes en les mélangeant aux pommes à l'huile.
    "Ça va mieux ? demanda Bougras.
    - Oui, dit Olivier, c'est bon, ça remonte.
    - On va piquer un bon roupillon"
    Bougras installa l'enfant sur le banc, glissant un polochon replié sous sa tête et lui jetant une couverture grise. Il se coucha ensuite sur le sommier grinçant et s'endormit immédiatement. Olivier écouta sa respiration qui se poursuivit en ronflements sonores. Parmi les taches brunes du plafond, on distinguait des visages et des animaux. Le banc n'était pas très large et il se plaça de côté pour ne pas tomber. Il posa sa main sur le dossier de bois, revit le parquet ciré, le piano tout noir comme une baleine, puis, à son tour, sombra dans le sommeil. Autour d'eux, la pièce silencieuse semblait veiller leurs corps.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée