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Chapitre 10-1

    Dominé par un atavisme campagnard, Bougras s'intéressait à tout ce qui reste, dans la ville, d'animal ou de végétal. Au cours de leurs promenades, il nommait à l'intention d'Olivier les arbres et les plantes. Pour Bougras que la ville n'avait pas détruit, les saisons et les jours existaient. Au cœur de l'été, il songeait à l'hiver et à ses rigueurs. Aussi expliqua-t-il à son jeune ami que le temps était venu de se soucier d'engranger des moyens de chauffage pour l'hiver.
    Ils empruntèrent donc une voiture à bras à l'Entreprise Dardart, Bougras se plaça entre les brancards et Olivier trotta à son côté. C'est ainsi qu'ils descendirent à grand bruit la rue Labat.
    "Prépare tes guibolles, dit Bougras, on va faire de la route. Peut-être qu'on ira jusqu'à Pampelune, Plougastel-Daoulas ou Pétaouchnock !"
    Avec Bougras, Olivier ne craignait pas de s'éloigner. Et puis, c'était tellement amusant de marcher sur les pavés, de tendre le bras pour tourner, de faire la pige aux automobilistes, de s'arrêter aux passages cloutés quand l'agent tendait son bâton blanc, de regarder les piétons se hâter, de repartir courageusement à l'assaut du pavé !
    "Écoute, Bougras : tu serais un grand cheval et moi un petit, hue !
    - Hue, garçon !"
    Ils suivirent le boulevard Magenta et prirent le boulevard de Sébastopol (que Bougras appelait le "Sébasto") en direction des Halles. Là, ils errèrent dans les rues étroites et encombrées où l'on s'interpellait tantôt sans douceur, tantôt avec jovialité :
    "Tu la tires ta torpédo, grand-père ?"
    Ils ramassèrent des cageots de bois délaissés que Bougras écrasait sous ses pieds ou contre sa cuisse, des caissettes qui sentaient le poisson, des bourriches délivrées de leurs huîtres, et aussi un bouquet de fleurs pas trop fanées qu'on attacha à un des montants de la voiture pour la décorer. Ils trouvèrent encore des carottes qu'ils croquèrent comme des lapins et, pour le dessert, quelques pommes tachées.
    Des Halles, ils poussèrent jusqu'aux quais de la Seine, là où les camions revenus de décharger les péniches semaient des morceaux de charbon sur leur passage.
    "On ne peut rien nous dire. C'est comme après la moisson : on a le droit de glaner !"
    Pièce par pièce, la voiture s'emplissait de tout ce qui peut brûler : morceaux de carton ondulé, branches d'arbres, copeaux, pavés de bois dérobés sur les tas, emballages de ciment, papiers, planches de palissades, boulets... Quelques voyages comme cela et l'ineffable Bougras, le braconnier de Paris, serait paré pour l'hiver.
    Pendant les journées froides, la basse température ne le gênait pas : il se couvrait de tricots superposés, d'une antique capote de l'armée, de mitaines, d'un passe-montagne, de sabots bourrés de paille, buvait des bols de vin chaud à la cannelle, tirait sur le foyer de sa bouffarde qui lui chauffait les doigts ; mais le soir, pour lire, il avait besoin d'un bon feu. Il lisait toujours les mêmes livres, ceux de Zola, de Jules Vallès et de Barbusse, et aussi des piles de journaux et de magazines anciens ramassés un peu partout. Il couvrait son lit de sacs, se lavait peu et hibernait dans sa barbe.
    "Bonne journée, pas vrai ?"
    Au retour, il enfila les bretelles de cuir qui pendaient à la voiture à bras, cracha dans ses mains, les frotta et se mit en route. Ils choisirent un autre chemin car il y avait encore à glaner dans les rues où les marchés laissaient des cadavres de bois. L'enfant courait, ramassait un cageot dans le ruisseau, le jetait sur le tas et la voiture repartait. Bougras émettait des considérations désabusées sur la condition de l'homme comparable à celle du cheval de trait, puis il sifflotait joyeusement, imité aussitôt par Olivier.
    À la hauteur de la gare du Nord, l'enfant commença à tirer la jambe. Alors, Bougras le jucha sur son chargement ce qui, assura-t-il, rectifiait l'équilibre du véhicule. Puis ils chantèrent ensemble "Serait-ce un rêve ?" et "Va, petit mousse", avant qu'une rue montante n'inspirât à Bougras "Les Bateliers de la Volga". À un passage clouté, ils se trouvèrent côte à côte avec l'attelage d'un déménageur et Bougras dit à un gros cheval boulonnais : "Alors, collègue !" ce qui fit rire Olivier.
    Le voyage sembla trop court et l'arrivée rue Labat, à une heure animée, fut très remarquée et diversement commentée. Élodie vint au-devant d'eux, et apostropha Bougras :
    "Hé ! vous allez en faire un vrai chiffonnier !"
    Elle lui parla ensuite avec une familiarité qui étonna Olivier. Élodie qui se tenait à l'écart de tout le monde dans le quartier s'adressait à Bougras comme si elle l'avait toujours connu et il lui répondait sur le même ton. Ce Bougras, quand il le voulait, avait du charme, et Élodie retrouvait avec lui une sorte de complicité paysanne. Si tous les êtres de la rue avaient ressemblé au grand-père (comme elle appela Bougras par la suite), elle aurait vraiment retrouvé ce village dont elle "se languissait" parfois.
    "Elle est bien cette petite ! dit Bougras après près son départ. Ton cousin, il a choisi le bon numéro. Surtout, qu'il la garde !"
    Cela fit plaisir à Olivier. C'est vrai qu'Élodie était gentille. Même quand elle le traitait de voyou, elle le faisait avec affection. Bien sûr, ses cousins ne cessaient de l'accuser de désobéissance. En fait, il ne refusait pas d'obéir, mais comme ce qu'on lui demandait de faire restait toujours imprécis et contradictoire, il n'en faisait finalement qu'à sa tête. Mais comment concilier les deux parties d'une phrase qui revenait souvent :
    "Tu es toujours à traîner dans la rue. Allez ; va jouer !"
    Au fond, Olivier savait qu'il ne faisait rien de mal et que les catastrophes venaient d'elles-mêmes au-devant de lui, où qu'il fût, sans qu'il les provoquât.

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