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Chapitre 09

    Au fur et à mesure qu'Olivier se mêlait plus intimement à la rue, qu'il perçait les secrets dissimulés derrière ses façades, une part de lui reculait dans le temps. Tout un univers de fils et de pelotes, d'aiguilles et de ciseaux, de rubans et d'élastiques, se dissolvait, s'évanouissait, toute la magie de la mercerie s'embuait, se fondait parmi les enchantements nouveaux. Dans l'esprit troublé de l'enfant, les visages se superposaient, se mêlaient. Celui de Virginie perdait de sa netteté, recevait en surimpression Mado ou Élodie jusqu'à ce qu'un fait, un incident, une rencontre fissent remonter le visage blond, inanimé, à la surface du lac, effrayant et pensif.
    Sa cousine lui tendait une chemisette qu'elle venait de repasser et qui sentait bon le linge propre et chaud. Elle regardait un raccommodage au coude et disait :
    "Comme elle faisait de fines reprises, ta mère !"
    Une bouffée de chaleur montait au visage de l'enfant. Il s'asseyait sur le divan et restait, le torse nu, à regarder, hébété, le quadrillage de fil blanc. Il fallait alors une autre réflexion d'Élodie pour éveiller une intelligence qui paraissait endormie. Il regardait son cartable inutile, s'habillait, sortait, rejoignait un groupe de garçons, écoutait Toudjourian expliquer qu'il était "un mec à la redresse" ou regardait Anatole qui faisait gémir contre sa paume l'air comprimé de sa pompe à bicyclette.
    Un matin, il entendit Riri dire à Jean-Jacques, le fils de "La Bordelaise" : "Pleure pas, va, tu la reverras, ta mère !" et cette expression dix fois entendue lui apparut dans une nouvelle réalité. Si on lui avait dit cela, peut-être aurait-il pu répondre : "Non, je ne la reverrai pas"
    Le beau Mac apparaissait, s'approchait de la petite bande de la rue Labat en faisant jouer ses muscles sous le tissu de son complet fil à fil. Parce qu'il désirait se mêler à eux et que son âge le lui interdisait, il prenait des airs arrogants, se posait en modèle, fonçait sur un groupe, se retournait brusquement avec une souplesse de torero, redressait son chapeau, faisait gonfler ses revers, étirait ses manchettes, consultait sa montre-bracelet avec des gestes désinvoltes à la Jules Berry, se figeait dans l'immobilité, jouant successivement les maîtres de ballet et les chanteurs d'opéra, manège risible pour les adultes mais qui impressionnait les jeunes.
    Il projetait ses poings en avant par saccades, faisait glisser des crochets contre le menton des plus rapprochés, lançait un uppercut en direction d'Olivier :
    "Bloque celui-là, la pomme !"
    Aussitôt, l'enfant prenait une garde haute et sautillait sur place. De temps en temps, il s'entraînait, provoquait, Loulou ou Capdeverre dans des combats amicaux à main plate. Il s'était procuré une ficelle de chanvre dont il se servait comme corde à sauter. Les autres le traitaient de fille, mais il répondait :
    "Je suis pas une fille, je suis un boxeur !"
    Alors, il rangeait la ficelle barbue dans sa poche et se mettait à boxer contre son ombre qu'il baptisait Max Schmeling ou Primo Carnera, donnant des coups et en recevant. Comiquement, il se frappait lui-même sous le menton, en remontant, pour se laisser glisser contre le mur dans une reptation dorsale, en louchant et en grimaçant sur les fameuses trente-six chandelles. Puis il comptait les coups devant son propre corps invisible, allongé devant lui et, dédoublé, se levait au chiffre neuf pour foudroyer l'adversaire.
    Un matin, il avait accompagné Élodie au marché de la rue Ramey. Tandis qu'elle choisissait des choux. Mac s'était serré contre elle en sifflotant négligemment un air américain. Il s'était mis à faire sauter un chou au-dessus de sa tête en la regardant d'une certaine façon. Il avait essayé de lui prendre le coude, mais se dégageant sans brusquerie, elle lui avait jeté un regard indifférent suivi de :
    "Vous perdez votre temps, allez, et méfiez-vous : les imprimeurs, c'est musclé aussi !"
    Alors Mac, sous le regard furibond de la marchande, s'était amusé à glisser des choux dans le panier à provisions d'Élodie en l'assurant qu'ils étaient pleins de bébés, puis il avait répété en s'éloignant :
    "C'est vraiment pas possible, c'est vraiment pas possible !"
    "Si tu ne fréquentais pas des gens pareils !" avait dit Élodie à Olivier en retirant les choux de son panier.
    Elle se méfiait de tout le monde à Paris, hommes ou femmes. Mado, dans l'escalier, lui adressait-elle un aimable "Bonjour, madame !" qu'elle répondait à peine. Et, ensuite, la Princesse disait à l'enfant :
    "Elle est plutôt jolie, la petite cousine. Si elle savait s'habiller et se maquiller..."
    Mais Jean veillait et mettait sa jeune femme en garde contre les séductions de la ville, rouge à lèvres et permanentes y compris.
    Tout au long du jour, Olivier flânait, regardait, écoutait. Il avançait en regardant le bout de ses sandales : pied gauche, pied droit, pied gauche... et c'est le sol qui semblait bouger, courir sous lui. S'il levait les yeux, il oubliait ses pas, il se croyait immobile, alors toutes les rues se déplaçaient pour lui et il percevait au passage les odeurs de poivre, de cannelle et de clou de girofle d'un grainetier, une bijouterie scintillante de toutes ses ampoules allumées se reflétant dans chaque bijou, un consommateur assis à une terrasse et contemplant mélancoliquement une pile de soucoupes, des femmes alignées sous les appareils à indéfrisables chargés de fils, des taxis G.7 l'un derrière l'autre comme des jouets, des saucissons et des jambons poudreux suspendus au plafond d'une charcuterie italienne, un livreur poussant une caisse sur un diable, des tailleurs, mètre souple autour du cou, attendant la clientèle.
    Voici que deux fillettes s'appelaient "Chère madame !" en poussant des carrioles de bois chargées de poupées de tissu rose gonflées de son. Un jeune Arabe soufflait des bulles de savon avec une paille et tentait de les saisir au vol. Le garagiste de la rue Lécuyer balançait d'un mouvement régulier le levier de sa pompe à essence et répondait : "Non !" à une gitane proposant ses paniers d'osier enfilés dans ses bras jusqu'aux épaules. Plus loin, quatre enfants à tablier rouge, se tenant par la main, répétaient interminablement : "C'est la ronde, c'est la ronde..."
    Olivier s'arrêtait ici et là, les yeux interrogatifs et un léger sourire sur les lèvres. Parfois, il se répétait mentalement son prénom : "Olivier, Olivier, Olivier...", puis son nom : "Châteauneuf, Châteauneuf, Châteauneuf...", et enfin il les réunissait : "Olivier Châteauneuf, Olivier Châteauneuf, Olivier Châteauneuf..." jusqu'à ne plus comprendre qu'il s'agissait de lui-même. C'était un peu comme en classe, lorsque Bibiche, bien qu'il sût parfaitement qui était absent, faisait l'appel : Allard ? Présent ! Bédarieux ? Présent, m'sieur ! Blanchard ? "Président, m'sieur !" (Ce sera cinquante lignes pour Blanchard !) Châteauneuf ? Présent ! Carletti ? Il est absent, m'sieur ! Capdeverre ? "J'suis là !" (Cent lignes pour ce mal élevé de Capdeverre !) Coulon, Delage, Delalande... P'sent, P'sent, P'sent, m'sieur... Cela devenait une comptine.
    À la librairie de la résidentielle avenue Junot, un écrivain au front dégarni, aux lunettes épaisses, dédicaçait des livres. Il était habillé comme pour une cérémonie, avec un costume sombre aux revers trop écrasés et un nœud papillon qui faisait penser à une hélice. Ses manchettes en celluloïd dépassaient et, porte-plume en main, il regardait ceux qui lui tendaient un ouvrage à dédicacer avec un air à la fois cauteleux, content de soi, et chargé d'une imperceptible ironie, puis il traçait des lignes sur la page en levant de temps en temps un regard inspiré. Autour de lui, les gens s'empressaient comme des papillons autour d'une lampe. Olivier observa ce singulier personnage et, à un moment, à travers la vitrine, leurs regards se croisèrent. L'enfant eut envie de lui faire une grimace, mais il s'éloigna dans l'avenue en faisant semblant d'écrire dans l'espace des lettres inconnues.
    Parfois, il suivait un monsieur "bien" et observait les mouvements de sa canne lancée résolument en avant pour lui faire toucher le sol ensuite après un arrêt et un balancement subtil. Ou bien, il s'exerçait à marcher, comme Charlot, les pieds en canard, en faisant tourner une badine imaginaire. Ou encore, les bras tendus, les yeux fermés, il jouait au somnambule ou à l'aveugle.
    Il allait dans les squares où le sable crisse sous les pas, dans les chemins des endroits plus chics, du côté de la rue Caulaincourt, vers les ruelles perpendiculaires où les villas sont fleuries, où les ateliers de peintres offrent d'immenses vitres de lumière. La ville devenait belle alors comme dans les rêves de Lucien qui ne parlait jamais du passé mais toujours de l'avenir, elle était alors une forêt avec des sous-bois et des clairières, riche de végétaux, de champignons, d'arbres immenses, de fleurs de pierre, d'écureuils et d'oiseaux, avec aussi d'étranges animaux appelés les hommes.

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