Retour

Chapitre 09-5

    En attendant des jours meilleurs, Jean avait fini par trouver un travail provisoire. L'après-midi, il faisait les livraisons d'un imprimeur en chambre : têtes de lettre et prospectus, cartes commerciales et fiches pour appareils Kardex, chez des négociants ou des artisans dans des quartiers industrieux du côté de la rue Lafayette et du canal Saint-Martin, de la rue du Temple ou du Sentier.
    Le matin, il se levait tôt pour aller guetter de rares offres d'emploi, toujours temporaires, devant l'office de placement de l'imprimerie, au quai des Orfèvres. Il restait là durant des heures en regardant couler l'eau de la Seine avec ses bateaux-mouches et ses péniches, en fumant des gauloises et en discutant des problèmes de "ce fichu métier" avec des confrères infortunés.
    Il avait fallu casser la bouteille aux pièces de cinquante centimes, ce qui avait été un déchirement car il s'agissait de l'argent des vacances. Mais tant bien que mal, la table était mise et Élodie déployait des trésors d'ingéniosité pour préparer des menus économiques et bien soignés où le pain jouait un grand rôle, comme dans ces épaisses panades bien moelleuses que l'enfant adorait.
    Le dimanche matin, ils partaient tous les trois aux Puces de Saint-Ouen où le spectacle était gratuit. Là, près de la redoutable Zone, avec ses vagabonds, ses déclassés, ses gitans, son peuple misérable, ils se sentaient privilégiés et cela leur donnait un regain d'optimisme, mais hélas ! bientôt suivi de peur car ils trouvaient devant eux la caricature de la misère qu'ils redoutaient.
    Les chiffonniers, revenus, gris comme leurs chiffons, de cueillir, crochet en main, les loques de la ville, triaient les tissus immondes, les papiers sales, les os, les métaux déchus, faisaient des tas et, soudain, extrayaient un objet rare, chaussure à talon Richelieu, miroir sans tain, ours éventré, cafetière crevée, livre aux pages maculées, ou, simplement, l'éblouissement d'un arc-en-ciel dans une flaque d'eau. Les trésors des poubelles seraient vendus au poids ou disposés sur les éventaires des trottoirs en attendant preneurs, des bouchons de carafes ou des soucoupes restant là, d'un marché à l'autre, pendant des mois, faisant tapisserie comme des laiderons au bal.
    "Regarde, Élodie, le petit chat...
    - Hé ! le touche pas, voyons, il doit avoir la gale"
    Pour se donner des frissons, le couple et l'enfant s'égaraient parmi la Zone et ses bicoques, ses cambuses, ses cagnas en boîtes de singe, encombrées d'ordures, d'épluchures, de culs de bouteilles et où on voyait apparaître, près d'une roulotte immobilisée, des visages d'enfants gitans barbouillés et superbes. C'est là que se trouvaient les pauvres plus pauvres que les pauvres, que l'alcool faisait ses ravages, que les pages de faits divers des journaux trouvaient leurs aliments.
    "Élodie, le gros chien...
    - Il va te mordre, il a la rage..."
    Et Olivier pensait à Pasteur vaccinant un petit Alsacien. Ils quittaient bientôt les eaux boueuses pour revenir au marché dans l'espoir de retrouver la trace d'anciennes splendeurs, de choses déjà vues en d'autres endroits, chez une tante, une grand-mère, et ils s'arrêtaient éblouis devant une lampe à pétrole, une marmite ou un lustre à pendeloques.
    Les gens pratiquaient alors des marchandages sans fin, coupant dix fois la poire en deux, s'éloignant avec des moues dégoûtées, mais attendant que le marchand les rappelât pour recommencer la discussion sous les yeux connaisseurs des Arabes retrouvant les palabres des médinas.
    Plus que le pittoresque déballage, ce qui retenait l'enfant venait des corps. Dans cette foule bigarrée, il ne cessait de contempler les yeux, les bouches, les mains, les pieds dans tant de chaussures diverses ; ils paraissaient indépendants comme des oiseaux, les regards surtout : quand ses yeux en avaient rencontré d'autres, tant d'autres, furtivement ou de manière appuyée, avec des interpénétrations, des combats et des voyages extraordinaires, quand il se sentait grisé par tant d'échanges muets, il devenait mélancolique comme s'il avait été le réceptacle de toutes les angoisses et de toutes les solitudes.
    Il pensait alors à Daniel et l'imaginait dans une vaste salle claire, avec un lit tout blanc. On ne voyait plus que sa tête sur l'oreiller et peut-être que son corps se transformait sous les draps et devenait normal. Des infirmières, des médecins passaient devant lui et il les détestait parce qu'ils le gardaient loin de la rue.
    Olivier avait essayé de lire les livres abandonnés par cet ami perdu avec lequel il n'avait pas échangé dix phrases, mais tout semblait si difficile dans ces pages dont les auteurs eux-mêmes avaient des noms bizarres : "Schopenhauer, Marie Bashkirtseff, Helen Keller..." Il lisait des phrases sans les comprendre, certaines cependant lui faisant mal. Il faudrait peut-être longtemps avant qu'il fût en mesure de les ressentir comme Daniel les ressentait. Supposait-il, d'ailleurs, qu'il le pourrait un jour ? Si fragile, il portait en lui un vide que rien ne pouvait combler, comme si les jours avaient creusé une petite tombe quelque part dans sa poitrine.
    Dès qu'éloigné de la rue, il n'aspirait qu'à y revenir car il l'imaginait alors pleine de gens, de spectacles, de gestes, de rires, de jeux, de chansons, de farces, de cris. Mais il existait toujours un espace vide, comme une bulle prisonnière de l'eau : cette mercerie de sa petite enfance désertée par une femme qu'il aimait et qui toute sa vie serait quelque chose d'autre que toutes les femmes, Virginie, la mère et l'amante, la sœur et la fille, le sanglot sec et la larme humide.
    Les marchands de chiffons, de vieilles bicyclettes, de vaisselles mortes, les brocanteurs en plein vent, les débitants de cornets de frites, les bistrots aux relents de musique, de fumée et d'alcool pourraient se retrouver un jour, plus tard, bien plus tard, mais pas cette image du retour de la promenade : Jean et Élodie, un homme et une femme jeunes se tenant par la taille comme deux fleurs confondant leurs pétales, et un enfant les suivant, les précédant, les entourant, tantôt gambadant comme un cabri, tantôt fixant les raies du trottoir, et soudain voletant comme un papillon ivre de lumière pour faire semblant de ne pas être seul.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée