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Chapitre 09-4

    Le lendemain, Olivier se trouva face à face avec Gastounet qui lui tendit deux doigts qu'il serra avec déplaisir. Il craignait d'entendre encore parler des Enfants de Troupe. Gastounet ne s'intéressait aux autres que dans la mesure où cela lui donnait l'occasion de parler de lui-même, mais parfois, il savait intéresser les enfants, non par sa guerre car chacun avait bien dans son entourage quelque homme marqué qui se repaissait du sujet, mais plutôt par certains aspects extérieurs : sa chaîne de montre à breloques, sa tabatière, son briquet à longue mèche d'amadou, d'innombrables crayons, portemine et porte-plume réservoirs attachés à sa poche flasque et qui faisaient le pendant de son étalage ambulant de décorations colorées.
    Ce jour-là, comme il n'avait pas trouvé d'interlocuteur adulte (certains en le voyant faisaient le geste de se raser), il se rabattit sur Olivier :
    "Viens chez moi. Je t'offrirai quelque chose à boire"
    Olivier, pénétra dans l'intérieur de Gastounet. Dans l'entrée, on remarquait un cache-pot en faïence, un ours en bronze tendant un porte-cannes et un portemanteau de bambou sur lequel trônait un képi de sous-officier. Dans la salle à manger, un poêle Godin, tout noir, était surmonté d'un interminable tuyau, tout en coudes, qui parcourait la pièce avant de pénétrer dans un orifice noirci. Le linoléum était bien ciré et il fallait marcher sur des patins de feutre, ce qui amusa Olivier. Gastounet lui donna l'ordre de se laver les mains et lui servit deux cerises à l'eau-de-vie.
    "Regarde ces portraits !"
    Il ouvrit devant lui un album composé de photographies, certaines en couleurs et collées sur des fonds de papier gris imitant des cadres, d'autres en noir ou en bistre, la plupart prises ou découpées dans "L'Illustration". Il désigna maréchaux et généraux avec des commentaires virils, disant que l'un avait fait ceci et l'autre cela et l'enfant s'imagina qu'ils étaient partis tout seul à la bataille, comme Bonaparte franchissant le pont d'Arcole. Il observa :
    "Mais ils ne pouvaient pas courir, ils étaient trop vieux...
    - Hum ! Pas à ce moment-là !" décréta Gastounet.
    Il lui débita un discours particulier sur Mangin qui avait de la poigne, puis il ouvrit un autre album, celui des présidents de la République, du glabre M. Thiers à Paul Doumer tout barbu. L'enfant observa ceux à moustaches simples comme Casimir-Perier, Deschanel, Millerand, ceux qui avaient en plus une barbe : Mac-Mahon, Doumer, Grévy, Carnot, Loubet, Fallières, Poincaré, puis il revint à ce Doumergue dont le prénom affectueux, Gastounet, était passé à l'adjudant.
    "Pas vrai que je lui ressemble ? À Doumergue, pas à Doumer. Une syllabe en plus, la barbe en moins.
    - Et si vous laissiez pousser votre barbe ? demanda Olivier.
    Ah ! la jeune classe...", s'exclama Gastounet indulgent devant une remarque absurde.
    Il passa ensuite à la récente Exposition coloniale qui avait déroulé ses fastes autour du lac Daumesnil. Là, il présenta des numéros spéciaux de revues. On y voyait les colonies orgueilleusement décorées, le temple d'Angkor reconstitué, les châteaux et les théâtres d'eau, les fontaines lumineuses qui s'appelaient "Le Cactus", "Le Grand Signal", "La Belle Fleur" ou "Les Totems". Gastounet commenta les images : le zoo de Vincennes, le pavillon du Banania, la leçon de français aux tirailleurs sénégalais. Il parla des mentalités indochinoise, africaine et malgache vues au travers du comportement militaire. Il montra des inaugurations avec le long Maginot, le court Paul Reynaud et sa moustache à la Charlot, Laval et sa cravate blanche, d'autres personnalités politiques, certaines bedonnantes, avec des gilets trop serrés, des airs gras, mais qui faisaient tant pour la France.
    "Mange encore une cerise !
    - Merci, monsieur"
    Jusque-là, tout allait bien, mais Olivier savait qu'immanquablement, Gastounet allait en revenir à parler de sa guerre. Peut-être que cela ne lui aurait pas déplu si on lui avait bien raconté, mais cela devenait toujours ennuyeux, avec des noms de lieux, des numéros de régiments parmi lesquels le narrateur finissait toujours par se perdre.
    "La guerre, vois-tu...", commença Gastounet.
    Ensuite, Olivier n'entendit plus qu'un murmure qu'il ne comprenait pas, comme à l'église quand les prêtres parlent latin. Il regarda au fond de son verre où il restait de l'eau-de-vie de cerises trop forte pour son palais. De temps en temps, il levait les yeux avec un air vaguement intéressé et Gastounet continuait sans lui.
    Cela dura longtemps, une heure, deux peut-être. Il restait là, accoudé à la table, très mal à l'aise et n'osant pas partir. Gastounet parlait toujours de la patrie et de l'esprit de sacrifice et cela paraissait abstrait et vide. Il ne sifflait que des airs militaires. De lui, Lucien disait qu'étant petit il avait avalé un clairon. Cela allait de "Soldat lève-toi à Comptez, comptez vos hommes" en passant par toutes les cérémonies de la vie de caserne :
    "Un caporal c'est une légume" ou "Non, non, non, je n'irai pas". Il en arriva ainsi à son antienne des Enfants de Troupe. Pour un peu, il aurait fait faire l'exercice à l'enfant.
    Brusquement, celui-ci se décida. Il se dressa d'un coup et dit : "Je m'en vais !" À quoi Gastounet rétorqua tout surpris : "Et pourquoi tu t'en vas ?" Et l'enfant : "C'est l'heure de la soupe !"
    En sortant, il répéta : "La barbe, la barbe, la barbe !" Il discuta avec Ramélie qui apprenait l'anglais dans la boutique déserte parmi les quartiers de viande et les sachets de pain azyme. Sur le carrelage, dans la sciure, il y avait des os et des déchets que le grand-père balayait doucement. Cette boutique de boucherie effrayait toujours un peu Olivier. Jamais Élodie, Albertine ou d'autres gens de la rue n'y achetaient leur viande. On avait répondu à une question de l'enfant :
    "C'est spécial, c'est une boucherie juive, tu comprends !"
    Il regardait toujours ces morceaux de bœuf suspendus à des crochets comme s'ils cachaient un secret effrayant. Peut-être qu'un jour Ramélie, qui était un bon copain bien qu'appartenant à la bande de la rue Bachelet, le lui expliquerait. Ou Jack Schlack dont il avait vu la mère entrer plusieurs fois dans ce lieu étrange.
    Pour changer, il alla discuter avec Bougras qui grognait en essayant de faire boire du lait à un chat maladif qu'il venait de trouver. Il ne lui parla pas de L'Araignée car c'était son secret, mais de Gastounet, de ses albums et de ses histoires militaires et patriotiques.
    "Tu n'as pas été à la guerre, toi, Bougras ? Si ? Alors pourquoi tu n'en parles pas ?"
    Bougras commença par prendre son air revêche, puis, soudain, il se mit à glousser, comme chaque fois qu'il préparait un bon tour. Il se gratta la barbe, réfléchit, rit de nouveau et fit asseoir Olivier sur ses genoux.
    "Si, dit-il, je vais t'en parler de la guerre. Et même, je vais t'apprendre une jolie chanson !
    - Chic !" dit, Olivier qui appréciait les refrains de son ami.
    Et Bougras, rythmant du poing, commença à chanter :

    "Salut, salut à vous,
    Braves soldats du Dix-septième !
    Salut, salut à vous,
    À votre geste magnifique..."

    Olivier écouta Bougras avec beaucoup d'étonnement. Il ne comprenait pas grand-chose aux histoires d'hommes, mais il croyait que l'homme détestait les choses militaires. Et voilà qu'il lui faisait chanter avec lui :

    "Vous auriez en tirant sur nous.
    Assassiné la République !"

    Bientôt, l'enfant connut le premier couplet et le refrain qu'on pouvait répéter plusieurs fois de suite avec des effets de voix différents.
    "Maintenant, dit Bougras, quand Gastounet te serinera ses histoires, tu la chanteras, mais fais attention à tes fesses car il essaiera de te les botter"
    C'est ainsi qu'Olivier, après l'incendie du cagibi et quelques méfaits apparents, se fit traiter de "sale voyou" par Gastounet qui rapporta la chose à Jean. Celui-ci commença par en rire, mais il fit cependant une observation à son jeune cousin :
    "Tu verras chez ton oncle si tu pourras chanter des choses pareilles !"
    Quant à Bougras, il ne sortit pas très pur de l'affaire et Gastounet l'accusa de corrompre la jeunesse. Mais Bougras s'en fichait pas mal, bien au contraire il y trouvait de nouveaux motifs de réjouissance. Quant à Olivier, avant de comprendre le fin mot de l'histoire, il devrait patienter quelques années.

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