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Chapitre 09-3

    Ainsi, dans la rue, les gens pouvaient disparaître et personne ne s'en souciait. Olivier pensa à sa mère. Les gens parlaient moins d'elle, comme si le magasin de mercerie, les conversations, les services échangés, l'amitié, tout cela n'avait jamais existé. Il serra les poings et sentit son menton trembler.
    Était-il donc le seul ami de l'infirme ? Il pensait à lui comme s'il se sentait responsable de son destin. Il entreprit de se rendre dans cet immeuble de la rue Bachelet où il avait vu parfois entrer L'Araignée, plaçant son pauvre corps de côté pour avancer dans un étroit couloir.
    Au passage, le nommé Pladner bouscula Olivier, mais à sa surprise, l'enfant se mit en garde et dit :
    "Viens-y, je t'attends..."
    Pladner le regarda d'un œil noir, mais recula. Alors Olivier avança dans sa direction en roulant des épaules comme un vrai boxeur :
    "Mais approche, approche donc, dégonfleur !"
    - J'ai pas le temps, dit Pladner, on s'occupera de toi plus tard."
    Et il recula encore et s'éloigna en tapant la main droite sur sa cuisse et en faisant un geste obscène. Olivier sentit qu'il triomphait et cela l'étonna. Il était donc si facile de se faire respecter ! L'image de Mac lui apprenant à se mettre en garde et lui donnant un coup de poing au menton passa dans son esprit. Il entra dans le couloir de L'Araignée avec plus d'assurance.
    Un poste de T.S.F. mal réglé laissait entendre parmi ses crépitements de poêle à frire la chanson "En parlant un peu de Paris". Une femme gifla dans un bruit de cymbales une fillette qui se mit à hurler, puis le silence s'établit et on n'entendit plus que le bruit régulier d'une machine à coudre. Sur le mur jaune, Olivier lut des lettres en marron en écriture bâtarde : "Concierge à l'entresol". Il monta en évitant le bois de la rampe grasse. Devant la loge, un chat gris se tenait tapi, les pattes sous le corps. Il miaula et l'enfant le gratta sur la tête et sous le menton. Une voix descendit des étages :
    "C'que c'est ?"
    Il monta jusqu'au palier supérieur et trouva une femme d'âge, grande et maigre, avec un long nez tordu et un fichu noir sur les épaules. Elle demanda à l'enfant ce qu'il voulait et il prit sa voix la plus aimable :
    "S'il vous plaît, madame la concierge, c'est pour avoir des nouvelles de Daniel. Vous savez bien, l'infirme qui marche comme ça...
    - Ouais. Ben, il est plus là"
    Le ton était péremptoire et cette longue vieille qui sentait le tabac à priser paraissait si intimidante qu'Olivier se troubla, balbutia des excuses et se retourna pour descendre bien vite. Alors, elle le rappela :
    "Qu'est-ce que tu lui voulais ?
    - Rien. C'était pour lui parler.
    - Alors, monte avec moi"
    Elle tira un passe-partout de sa poche et le fit monter au cinquième étage où ils entrèrent dans une mansarde peinte en blanc, presque monacale, avec seulement derrière la porte une reproduction du "Printemps" de Botticelli. Dans cet immeuble aux murs gluants, cela surprenait. Olivier n'avait jamais pénétré dans une pièce sans papiers peints, aussi nue, aussi claire. Il vit un lit de cuivre, du buis dans un verre, une table de toilette avec une cuvette émaillée et un broc.
    "Tu vois, dit la femme, il habitait là.
    - Ah ?" dit Olivier.
    La femme tira une épingle de son chignon et s'en servit pour gratter sa nuque. Elle désigna une table de chevet sur laquelle s'empilaient quelques livres. Il s'approcha religieusement et prit l'un d'eux. Il eut du mal à déchiffrer le nom de l'auteur : "Schopenhauer".
    "Il lisait tout le temps... Des bouquins pas comme les autres"
    Olivier gardait le livre à la main. Il lui paraissait très lourd. Il n'eut pas besoin de questionner car son regard le faisait pour lui.
    "C'était pas le plus mauvais, dit la femme. Tu vois, cette carrée, il a dû mettre des jours et des jours à la peindre. Il tenait le pinceau entre ses bouts de bras ou dans sa bouche, entre ses dents. Il a même peint le plafond. À petits coups, sans rien dire à personne. La peinture devait lui couler sur la figure. Autrefois, il habitait le logement du dessous avec sa mère. Et puis elle est morte et on l'a gardé. Elle, c'était une bigote. C'est peut-être pour ça qu'il lisait beaucoup.
    - Il est mort ? demanda Olivier.
    - Non, non, les gens ça ne meurt pas comme ça, même infirmes. Un matin, il s'est mis à crier. Rien que d'y penser, j'en ai des frissons. Il était comme fou, il avait la fièvre. Alors, les voisins ont appelé l'hôpital. Il ne voulait pas se laisser emmener. Tu comprends : un infirme... Ils vont le garder"
    Olivier la fixa avec des yeux ronds. Maintenant, il avait peur. Il projeta des regards un peu fous vers les murs, le lit, les livres, une rose fanée sur le sol près de la table de nuit. Une rapide apparition de Virginie se confondit avec le tableau de Botticelli. La femme, si fruste qu'elle fût, recueillit sur le visage clair, au fond des yeux verts, une impression de détresse profonde.
    "Tu le connaissais donc bien ?
    - Oui, dit Olivier, c'était mon ami.
    - Il sera mieux où il est, tu sais. Les infirmes, c'est un monde à part"
    Olivier savait bien que non. L'Araignée n'aimait que la rue. Et les gens de la rue. Même ceux qui l'ignoraient. Il lui sembla que quelque part, il l'appelait à son secours. Et aussi Virginie. Et il ne pouvait rien faire parce qu'il était un enfant.
    "Va-t'en maintenant, dit la concierge, j'ai mon fricot sur le feu"
    Elle ajouta :
    "Prends les livres si tu veux. Personne n'en voudrait...
    - Je peux ? C'est vrai ? Je peux les prendre ?
    - Il y en a un de la bibliothèque municipale. Tu leur rendras..."
    Olivier fit glisser la pile de livres sous son bras. Il remercia et dit encore :
    "Il reviendra peut-être ?
    - Non, dit la femme en le poussant vers l'escalier, il ne reviendra pas"
    Que dirait Élodie en le voyant arriver avec ces livres ?
    Il les glisserait dans son cartable en secret et les reprendrait un par un. Ceux de la classe, prêtés par l'administration, ne lui appartenaient pas vraiment, et tous les écoliers avaient les mêmes. Il lui sembla qu'il portait enfin de vrais livres.
    Il courut, de crainte d'être attaqué par Pladner et les siens : il protégeait ses bouquins comme un trésor. C'était comme si L'Araignée les avait laissés rien que pour lui. Olivier n'avait jamais entendu parler de bouteille à la mer, il ne faisait pas non plus le rapprochement avec les cailloux blancs du Petit Poucet, et non plus avec le message jeté de son cachot par le prisonnier. Simplement il portait son ami Daniel, souffreteux et abandonné de tous, avec son mystère et ses inoubliables regards.
    La rue Labat était vide, pâle, d'une triste nudité. Pendant un instant, il ne l'aima plus. Elle se laissait voler les êtres. Elle ne les protégeait pas. Elle devenait lointaine, hostile et ses inscriptions peintes ne voulaient plus rien dire. Le cœur de l'enfant battait fort, il ne savait plus où cacher ses livres. Il regarda le magasin de mercerie, puis il se jeta dans l'escalier du 77, se tapit dans un coin, près de la porte de la cave, et se mit à pleurer.

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