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Chapitre 09-2

    Olivier aimait voir Loulou plisser le nez, tordre sa curieuse petite bouche, gratter sa "tête à poux" et donner à toute son amusante frimousse un aspect plus comique encore. Albertine disait de lui : "C'est un drôle de corps !" et elle ajoutait en regardant Olivier : "Les deux font la paire !"
    Quand Loulou cessait d'être turbulent, il ne devenait pas pour autant pensif et mélancolique, comme Olivier, mais aux mouvements du corps succédaient les débauches de la parole : il recourait à des jeux de mots, des chansons, des phrases à contradictions que son père lui avait apprises. Le doigt levé, imitant une douairière brandissant un face-à-main, il ânonnait d'une voix ridicule : "Un jeune homme de quatre-vingt-dix ans assis sur une pierre de bois blanc lisait un journal non imprimé à la lueur d'une chandelle éteinte." Il disait encore en branlant la tête et en prenant un ton patelin : "Non, on ne le saura jamais..." Après un silence accablé, il ajoutait : "Non, on ne le saura jamais qui a posé la corbeille de croissants sous le robinet du bidon de pétrole. Non, on ne le saura jamais !"
    Avec Loulou, s'ennuyer était impossible. Il serrait toujours dans ses poches quelque jeu : des dés, une boîte transparente dans laquelle il fallait faire glisser une souris vers un abri en évitant un chat, des clous recourbés qui s'emboîtaient selon un secret. Ou bien, il vous proposait une partie de Chi-fou-mi, une main cachée derrière le dos se tendant brusquement et formant la pierre, la feuille ou le ciseau. Sinon, il prenait une ficelle et vous faisait jouer avec lui en chantant "Scions du bois pour la mère Nicolas qui a cassé son sabot en mille morceaux". Il connaissait les comptines pour savoir "qui s'y colle" ou encore les noms de métiers :
    "M.......R
    - Menuisier !"
    Comme ce n'était jamais cela, il fallait dire des lettres. Olivier jetait voyelles et consonnes et, à chaque erreur, Loulou ajoutait à la craie un nouveau trait au gibet de la punition. Finalement, Olivier non seulement était pendu, mais aussi brûlé. Loulou riait : "C'était mercier !" et l'enfant de protester : "On dit pas mercier, on dit mercière !"
    Il existait encore des jeux sans règles bien définies. On commençait à imaginer : "Je serais soldat..." et il fallait dire tout ce qui en découlerait, jusqu'à l'absurde : "Je serais soldat, eh bien, je mangerais de la tarte aux pommes !" Ou encore, Loulou répétait : "De deux choses l'une" et il trouvait toujours la première des deux choses et jamais la seconde, ce qui donna un jour : "De deux choses l'une : ou je suis bête... ou je suis bête !"
    "Bonjour, madame Haque !
    - Entrez donc, vauriens, vous l'avez deviné que je faisais des crêpes !"
    Les deux enfants qui justement avaient été attirés par la bonne odeur se clignèrent de l'œil et entrèrent pour s'attabler devant les crêpes qui sentaient bon la fleur d'oranger. En paiement, ils durent écouter les confidences d'Albertine qui parla des prétendus voyages de sa fille, d'une époque de sa vie où elle n'était pas ce qu'elle est, de messieurs ayant tout pour eux qui l'avaient demandée en mariage : "Et j'ai été bien bête de dire non car aujourd'hui je serais riche !", des gens, qui la jalousaient : "On ne peut pas plaire à tout le monde, on n'est pas louis d'or !" Elle finit par leur parler des révélations que lui avait apportées par correspondance le spirite hindou et cela l'amena à tirer les cartes.
    Elle était toute à cette occupation quand un clochard frappa à la fenêtre :
    "Donnez-moi quelque chose, la patronne, j'ai faim !
    - C'est pas plutôt soif ?"
    Elle lui tendit quand même une pièce de monnaie et les enfants pouffèrent en regardant la trogne à la Crainquebille du trimardeur qui affirmait à sa bienfaitrice : "L'Bon Dieu vous l'rendra !"
    Elle repoussa les battants de la fenêtre, mais cela ne les empêcha pas d'entendre des femmes qui revenaient du marché et se plaignaient de la vie chère, se racontaient leurs occupations de la journée : "Alors mon réveil a sonné... Zut ! que je me suis dit, on mourra bien assez tôt, et j'ai encore dormi un quart d'heure. Et puis, j'ai fait ma grande toilette. Et puis j'ai mis mon linge à tremper. Et puis j'ai fait mes carreaux. Et puis..." Il y avait trop de poussière, pas assez d'argent, pas de bonne volonté, pas de reconnaissance, pas d'amabilité. On s'était "saigné aux quatre veines" et puis voilà. On soupirait. C'était à la plus malheureuse. Une compétition. Elles firent quelques pas et recommencèrent, leurs voix s'éloignèrent, elles pépiaient, elles étaient devenues des poules.
    Tandis que Loulou, accoudé à la table, écoutait les explications d'Albertine étalant les cartes de sa réussite, Olivier contempla un coquetier de porcelaine avec un faux œuf décoré. Son esprit vagabonda. Il était assis auprès de sa mère à la table demi-ronde. Virginie préparait les mouillettes des œufs à la coque, enduisant le pain de beurre frais, puis le coupant en minces parcelles. Les œufs dansaient dans la casserole rouge où l'eau bouillait. Virginie remuait les lèvres sur les cent quatre-vingts secondes qu'elle comptait...
    Un peu plus tard, dans la rue, quand Loulou le quitta, il lui dit d'une voix inquiète :
    "En attendant, Daniel a disparu !
    - L'Araignée ? C'est vrai. Peut-être qu'il est en voyage ?
    - Non, dit Olivier, il y a autre chose.
    - Peut-être qu'il est mort ! supposa Loulou. Allez, je rentre. Salut, L'Olive !"
    Resté seul, Olivier marcha au milieu de la rue parmi les gros pavés où il se tordait les pieds. Il avait répété à chacun la même phrase à propos de L'Araignée. Albertine avait répondu :
    "Tu sais, les gens, ça va, ça vient..."
    Il pensait que Bougras pourrait lui en dire plus long mais l'homme se gratta la barbe et s'exprima tout comme si L'Araignée, appartenait à un lointain passé :
    "Ah ! oui... Celui-là, il portait sur son corps toute la misère du monde !"
    Toute la misère du monde !
    Comme la rue était déserte et que Jean ne rentrerait pas tout de suite, l'enfant se rendit chez Lucien. Il le trouva écoutant de la musique, battant la mesure avec un tournevis.
    "Écoute un peu...", commença le sans-filiste.
    Et comme il ne trouvait pas ses mots, sa femme précisa qu'il s'agissait de "La Flûte enchantée". Elle essuyait deux par deux les assiettes de la vaisselle en s'efforçant de ne pas faire de bruit. Ils écoutèrent encore et Lucien tenta de prononcer : "C'est la Scala de Milan !" mais il buta sur le mot "Scala" et son bégaiement le fit rougir et il claqua les doigts de déconvenue. Puis un voisin donna des coups contre le mur.
    "Baisse un peu !" dit Mme Lucien d'un ton las.
    Lucien fit cesser la musique, but un verre d'eau et parvint à s'exprimer presque normalement, d'une voix fluette, peureuse et pleine d'inflexions douces. Il parlait toujours d'un avenir qui, malgré la maladie de sa femme, malgré la crise, malgré les bruits de guerre, serait heureux. Il croyait alors vivre son rêve radieux et des paysages fleuris, des étendues vertes, des immeubles clairs apparaissaient comme dans les dessins d'architectes, avec des terrains de sport et des salles de spectacle laissant augurer des loisirs interminables pleins de jeux, de rires et de musique. Il ajouta :
    "Moi je ne le verrai pas, mais toi, peut-être.
    - En l'an 2000 ? demanda Olivier.
    - Oh ! bien avant"
    Puis la toux sèche de sa femme lui fit baisser la tête. Il soupira, regarda le bébé, tourna le bouton de radio et écouta de la musique en sourdine. Il était un des rares dans le quartier à écouter ce qu'on appelait la "grande musique". Olivier se sentait bien chez Lucien, non seulement parce qu'avec lui tout devenait simple mais aussi parce que la musique le faisait pénétrer dans un univers étrange, inconnu, avec ces chants dont il ne comprenait pas les paroles, dans un monde qui lui paraissait aussi éloigné, inaccessible, que les longues longues années le séparant de l'âge d'homme.
    "Au fait ! dit-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre indifférent, L'Araignée... Il a quitté le quartier ?
    - Il pa'pa'paraît, dit Lucien.
    - C'est mieux pour lui", ajouta sa femme dont le front se mouillait d'une sueur froide.
    Olivier, annonça qu'il devait s'en aller, mais il resta encore un peu, écoutant la musique en silence. En partant, il chercha quelque chose de gentil à dire à la jeune poitrinaire. Ne trouvant pas, il l'embrassa sur ses joues maigres aux pommettes enflammées. À Lucien, il tendit la main avec un grave remerciement et le sans-filiste l'accompagna jusqu'à la rue en lui donnant des tapes amicales dans le dos.

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