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Chapitre 09-1

    Un matin, la rue s'éveilla sur un spectacle inattendu : la fenêtre de Bougras était pavoisée d'un superbe drapeau de couleur rouge à glands dorés orné de mots en lettres argentées que les plis du tissu empêchaient de lire.
    Certains sourirent en le voyant car il apportait une note colorée tranchant sur la grisaille des murs. D'autres, comme Gastounet, y virent une signification révolutionnaire et il y eut de brefs conciliabules. Quand, le soir, Bougras replia son drapeau et le rentra, certains poussèrent des soupirs de soulagement.
    Deux jours s'écoulèrent, puis le drapeau réapparut. Toute une matinée, on vit Gastounet se promener en jetant des regards rapides vers l'emblème outrageant. Une fois, il cria même : "À Moscou !" mais Bougras ne se montra pas. Le soir, le drapeau disparut, mais il revint le lendemain matin. Alors des remous se produisirent, des groupes se formèrent, il y eut quelques discussions et un ouvrier de chez Dardart faillit se battre avec Grosmalard que sa femme poussait au combat.
    Le lendemain, alors que Bougras, près de son drapeau, fumait sa pipe à la fenêtre, regardant les bouffées de fumée brune se dissoudre dans l'air chaud, la police intervint. Un commissaire accompagné de deux agents lui fit part d'une interdiction municipale et le somma de retirer immédiatement cette oriflamme.
    "Vous dites ?" fit Bougras en portant sa main en cornet à son oreille.
    Le personnage officiel dut recommencer sa phrase en criant très fort et en articulant bien, tandis que les argousins, pouces dans le ceinturon, attendaient.
    "Ah ! bon ? dit Bougras. Si ce n'est que ça... Mais attendez donc..."
    Il vida sa pipe en tapotant sur le bord de la fenêtre, la bourra et partit dans sa pièce à la recherche d'allumettes. Il revint en tirant des bouffées gourmandes et proposa du tabac au commissaire qui refusa sèchement. Alors, Bougras sortit de sous son bourgeron un petit volume à couverture rouge et annonça qu’il s'agissait du Code civil, ouvrage, dit-il, "que tout Français devrait lire et méditer". Il ajouta en feuilletant les pages :
    "Votre interdiction, c'est quel article ?
    - Ce n'est pas un article, dit le commissaire embarrassé, c'est une interdiction...
    - Alors donnez-moi sa référence", dit Bougras avec un bon sourire.
    Le commissaire dit : "Assez discuté !" et Bougras répondit :
    "N'ayez pas peur, commissaire, ce ne sera pas un fort Chabrol, mais je voudrais encore vous poser quelques questions..."
    Il se mit, en effet, à citer des articles du Code civil sur un ton emphatique, la plupart étant d'ailleurs sans rapport direct avec la question.
    Bientôt, un attroupement se forma. D'un côté, se trouvaient Gastounet, Grosmalard et le boulanger qui comptaient bien que la loi serait respectée. De l'autre, des gens soucieux avant tout de s'amuser un peu, des enfants, quelques hommes qui prenaient la chose au sérieux. Bougras protestait de son bon droit d'orner sa fenêtre avec "un honnête drapeau patriotique".
    "Patriotique, tu parles !" jeta Gastounet.
    Le commissaire s'énervait. Les sergents de ville disaient aux gens : "Allons, circulez !" et on leur répondait : "La rue appartient à tout le monde !" Finalement, le commissaire donna un ordre bref et un de ses hommes dressa une échelle contre le mur. Tandis qu'on procédait à ces préparatifs, d'une fenêtre, un militant se mit à chanter :

    "Osez, osez le défier.
    Notre superbe drapeau rouge..."

    Quand l'agent eut gravi quelques marches de l'échelle, Bougras retira le drapeau et l'agita. En vain l'agent tenta de le saisir par la hampe, Bougras avait des gestes plus rapides que lui. Quelqu'un chanta : "Toréador, ton cœur n'est pas en or !" et un enfant continua : "Ni en argent ni en fer-blanc !" Et le militant poursuivait :

    "Rouge du sang de l'ouvrier,
    Rouge du sang de l'ouvrier !"

    Alors, le père Bougras qui avait bien préparé son coup, fut superbe. Il déploya le tissu du drapeau et chacun put lire : "2ème Régiment d'Infanterie Coloniale". Et Bougras de s'exclamer sur le ton du discours de sous-préfecture :
    "Citoyens, citoyennes, le drapeau que vous voyez flotter est celui de la Coloniale, de la glorieuse Coloniale. Et j'exige, avant de le ranger, que ces gardiens de la paix, et vous aussi, adjudant Gastounet, l'honoriez d'un salut militaire !"
    Toute la rue se mit à rire. Des adolescents chantèrent sur l'air des lampions : "Saluez l'drapeau, saluez l'drapeau, saluez !" Pour couper court à tout, le commissaire retira son chapeau melon et le tint levé au-dessus de sa tête. Les gardiens de la paix, l'un sur l'échelle, l'autre en bas, saluèrent et Gastounet porta vaguement ses doigts à sa tempe. Alors seulement, Bougras roula son drapeau et ferma sa fenêtre en riant dans sa barbe.
    La "dernière de Bougras" serait ensuite diversement commentée, ne satisfaisant que les farceurs invétérés. Pendant ce temps, Olivier, à qui Loulou rapporterait la scène en l'enjolivant, vivait quelques grands moments de sa vie.
    Il était assis sur une chaise Chippendale recouverte de velours gaufré dans un salon de thé de la rue Caulaincourt en face de Mado qui l'avait invité. Elle lui parlait gentiment, lui donnant au besoin des conseils pour bien se tenir à table, mais cela fort discrètement et de manière détournée. Il l'écoutait poliment et ne cessait de lui sourire. Avec un chapeau de feutre orné d'une plume de faisan et un tailleur clair, elle était plus belle que jamais. Elle cherchait des sujets de conversation qui puissent plaire à l'enfant, mais il ne se souciait guère des paroles : il suffisait d'être là, en face d'elle, de regarder son corsage de soie verte, le marbre rose de la table, les fleurettes en guirlandes sur la théière, les petits pots, les soucoupes et les tasses, de suivre les mouvements des serveuses en tablier blanc, avec leur nœud dans les cheveux : elles saisissaient délicatement les gâteaux avec une pince d'argent avant de les poser sur des assiettes aux bords dentelés.
    À une table voisine, deux fillettes à nattes blondes goûtaient avec leur père, un monsieur à moustaches en balai qui se tenait bien droit en écoutant leur babillage et en approuvant parfois d'un léger signe. Elles glissaient de temps en temps un regard vers Olivier et échangeaient ensuite une moue dégoûtée et prétentieuse. L'enfant se demandait pourquoi elles posaient les yeux sur ses pieds et remontaient pour fixer un point inconnu au-dessus de sa tête.
    Mais il revenait bien vite à la Princesse qui lui parlait d'une voix chantante des vacances prochaines, de la mer qu'il n'avait jamais vue, de plages qu'il imaginait comme les espaces de sable des squares, mais en plus grand, des planches à Deauville, des gens célèbres qui les arpentaient, du casino, des courses, des promenades dans l'arrière-pays, du golf. Il ne sortait de sa belle bouche arquée et si bien dessinée que des choses agréables, des mots heureux : c'était comme si elle chantait.
    Entre deux bouchées de cake, Olivier risqua une question longtemps retenue. Il le fit en bredouillant et la figure toute rouge :
    "C'est vrai, euh ... Mado, que... enfin que...
    - Que quoi, mon petit ?
    - Que vous êtes "chauffeuse de taxi" ?"
    Elle fronça les sourcils pour marquer son incompréhension. Il rougit de plus belle et s'excusa d'un : "On m'a dit que..." Il se sentait affreusement impoli, indiscret, comme les ménagères qui piaillent dans les cours, d'une fenêtre à l'autre, et qui se questionnent toujours par des moyens détournés.
    Elle alluma une cigarette Primerose, joua à déplacer sa tasse dans la soucoupe, et lui parla plus gravement :
    "Mais non, tu vois, je n'ai pas de taxi... Je passe seulement, mon temps à enfiler des robes et à les quitter pour en enfiler d'autres. Je suis mannequin..."
    Il ne comprit pas le sens de ce mot : mannequin. D'abord, parce qu'étant du masculin, il ne pouvait s'appliquer à une femme. Ensuite, parce qu'il évoquait pour lui quelque chose d'inerte, cette forme sur laquelle Virginie drapait des tissus en forme de robes.
    Il s'interrogeait quand soudain Mado se mit à rire :
    "Chauffeuse de taxi", ah ! je comprends ! Mon Dieu, que les gens sont bêtes... Pas toi, les gens. Non, j'ai été "taxi-girl", c'est autre chose. On danse..."
    Elle ne jugea pas utile de lui expliquer davantage et il fit : "Ah ! bon ?" comme s'il comprenait. Ce qu'il ne vit pas c'est que le regard de son amie se perdait dans les brumes. Elle demanda machinalement :
    "Un peu de cake ?"
    Elle le servit sans attendre sa réponse et glissa une rondelle de citron dans sa tasse de thé. Elle était ailleurs : dans la salle d'un dancing décorée de fleurs géométriques en argent, avec des réflecteurs qui projetaient une lumière bizarre, éblouissante quand on la fixait, mais éclairant à peine la piste de danse. Sur une estrade se tenait un maigre orchestre ; sur une autre, les taxi-girls étaient alignées en attendant qu'un danseur vînt choisir sa partenaire. L'homme tenait à la main un ticket rose traversé par une perforation. La danseuse le prenait et le partageait en deux, comme une ouvreuse de cinéma, jetait une partie dans une urne et glissait l'autre dans son sac. Le demi-ticket représentait sa part de salaire. Elle dansait avec un inconnu généralement correct et qui parfois s'inclinait pour un baisemain à la fin de la danse, avant d'applaudir conventionnellement l'orchestre. Ensuite, elle revenait à sa place, avec les autres taxi-girls, et goûtait à une boisson non alcoolisée qui imitait l'alcool : thé froid pour du whisky, eau de Vittel pour de l'alcool blanc.
    Mado secoua la tête pour oublier cette période morose de sa vie. Olivier, sa fourchette à moka à la main, se disait qu'il devrait parler, mais il ne trouvait d'autres sujets de conversation que ceux des choses de la rue et il pressentait que cela ennuierait la dame. Cependant, il dit :
    "J'ai un ami qui s'appelle Lucien et qui a plein de postes de T.S.F. avec plein de musique. Il habite rue Lambert...
    - Oui, je vois, en effet, fit Mado.
    - Et puis mon vieux copain Bougras. Et puis Mme Albertine.
    - Mais tu as des camarades de ton âge, aussi ?
    - Tout plein ! Loulou, Capdeverre surtout. On est copains malgré que... enfin, malgré que... Oui, plein de copains ! Et même un infirme ! Vous savez, celui que les autres appellent L'Araignée, eh bien, il s'appelle Daniel, il me l'a dit. Mais on ne le voit plus"
    Comme Mado ne répondait pas, il ajouta :
    "Peut-être qu'il est malade ?
    - Peut-être, dit Mado, indifférente.
    - Et Mac, c'est un caïd. Il m'a appris la bagarre, continua Olivier en faisant gonfler ses biceps.
    - Eh bien, eh bien..."
    Olivier baissa la tête. Il pensa qu'il devait l'ennuyer. Il s'en voulait de ne pas être grand. S'il avait été un homme, comme Mac ou comme Jean, il lui aurait parlé de toutes sortes de choses, du cinéma, des sports, du théâtre, et peut-être qu'il l'aurait fait rire, qu'elle aurait dit : "Ce que tu es drôle, ce qu'on est bien avec toi..." Découragé, il regarda ses bras maigres, se sentit petit, tout petit, humilié. Il observa encore à la dérobée le beau visage de Mado, son nez tout lisse, tout clair, ses jolis cheveux blond platine. Sa beauté rendait un peu triste.
    Mais elle paraissait heureuse d'être là et l'enfant pensa que le bon goût du cake en était la cause. Elle ouvrit son sac et paya la serveuse. Tous ses gestes étaient ceux qu'on attendait, précis, mesurés. Olivier lui en voulait un peu d'être aussi sûre d'elle. Il pensait : "C'est comme une maman !" et cela lui déplaisait. Pouvait-il savoir qu'à sa manière il était amoureux de Mado ?
    "Es-tu content ? demanda-t-elle.
    - Oh oui !"
    La main blanche et parfumée s'approcha de sa joue pour une caresse et il avança le visage pour mieux la ressentir. Il avait envie de la saisir et de la couvrir de baisers. Il murmura : "Oh ! Mado, Mado..." en lui adressant un regard si intense qu'elle en fut un instant gênée. Avec l'ombre d'un sourire, elle dit :
    "C'est bien. Maintenant, tu vas me quitter. Il faut que je téléphone à un ami"
    Il lui serra gravement la main. Un peu trop vigoureusement sans doute car il avait entendu dire qu'une poignée de main doit être franche et loyale. Il jeta un coup d'œil rapide vers les petites filles bêcheuses qui causaient avec des airs précieux et s'en alla sur la pointe des pieds, comme s'il était dans une église.

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