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Chapitre 08-4

    Devant la boucherie kachère, Olivier examinait les plantations de Ramélie : des flageolets et des lentilles qu'il faisait germer dans du coton hydrophile humide, quand une fillette qu'on appelait la "petite Italienne" vint lui serrer la main. À quatorze ans, coiffée avec des accroche-cœurs, les lèvres enduites de pommade rosat, elle jouait les vamps de quartier et les adolescents l'embrassaient dans les coins, cherchant la naissante poitrine, caressant les cheveux noirs et le cou brun en espérant en obtenir un peu plus. Elle proposa à Olivier :
    "Viens, on va se cacher"
    Il la suivit docilement dans un couloir où ils descendirent l'escalier mou d'une cave suintante d'humidité. Elle tira une vis lâche à laquelle pendait un cadenas à lettres et ils pénétrèrent à tâtons dans un réduit qui sentait le vin répandu et la poussière de charbon. Olivier fit craquer une allumette et elle lui tendit une bouteille dans le goulot de laquelle une bougie était enfoncée. Elle referma la porte de la cave et se serrant contre Olivier, elle susurra :
    "Prends-moi dans tes bras. Comme au ciné..."
    Plus grande et plus forte que lui, elle lui fit mal à force de l'étreindre. Ce n'était pas désagréable mais il restait les bras ballants, se demandant comment il pourrait la repousser. Elle se mit à l'embrasser dans les cheveux, sur le visage, sur la bouche et il sentit de l'humidité sur ses lèvres
    "Baaaah ! fit-il en se dégageant. T'es sale...
    - Quel petit môme ! jeta la petite Italienne en haussant les épaules. Tu as quel âge ?
    - Dix ans au mois d'août.
    - Ah ? Eh bien, tant pis pour toi !"
    Elle tourna sur elle-même, faisant voler sa jupe plissée autour de ses cuisses, puis elle l'invita à s'asseoir près d'elle sur une poutre qui retenait des boulets Bernot d'un côté et du coke de gaz de l'autre. Elle sortit de la poche de son corsage un carnet vert qu'elle ouvrit sur des pages de papier couleur tabac traversées par des pointillés de perforation. Elle détacha une bande et l'alluma à la bougie, soufflant vite sur la flamme pour que le papier se consume sans flamber.
    "Respire ! dit-elle. C'est du papier d'Arménie, ça sent très bon !
    - D'Arménie, comme Toudjourian ?" dit Olivier en aspirant la fumée qui le fit tousser.
    Cela lui rappelait d'autres odeurs : celle de l'eucalyptus que Virginie faisait bouillir dès qu'il avait un rhume, celle aussi des inhalations qu'on respire dans un entonnoir en papier cuir ouvert en accordéon sur un bol de liquide chaud. Mais ici c'était une odeur sèche, entêtante.
    "Toudjourian est un imbécile !" décréta la fillette.
    Elle alluma plusieurs bandes de papier à la fois et Olivier lui demanda :
    "Tu m'en files ?"
    Généreusement, la petite Italienne arracha le cahier central du carnet et le lui tendit. Il remercia en pensant qu'il ferait une bonne surprise à Élodie : quand elle sortirait pour faire ses commissions, il ferait brûler du papier pour que ça sente bon à son retour.
    "Alors, laisse-moi t'embrasser", dit-elle en caressant les cheveux dorés de son compagnon.
    Elle se pencha et, le tenant par les épaules, lui baisa les oreilles et le cou. Cela le chatouillait et lui donnait des frissons. C'était agréable, mais quand cela devenait mouillé, il se sentait dégoûté. Brusquement, la petite Italienne planta ses dents dans sa chair et le mordit en se serrant contre lui. Il poussa un cri, l'obligea à reculer en la saisissant par ses boucles et lui cria :
    "Sale, sale, t'es qu'une sale !"
    - Il tira la porte et s'enfuit en heurtant les murs de la cave jusqu'à la lueur qui annonçait la sortie.
    Dehors, il toucha son cou mouillé où les dents avaient imprimé une marque. Il pensa que les filles étaient folles. Il se sentait humilié et pourtant, à un moment, il avait ressenti une sensation inconnue, délicieuse.
    Maintenant, en rentrant dans l'immeuble du 77, il revoyait Mado et se sentait triste. Il serra ses feuillets de papier d'Arménie. Et s'il en gardait pour en donner à la Princesse ? Elle était une "chauffeuse de taxi" et cela le rassurait vaguement. Il monta les escaliers avec lenteur, en se pendant aux barreaux de la rampe. Il était rouge et reniflait un peu.

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