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Chapitre 08-3

    Une des joies que la rue ne s'interdisait pas était d'assister aux préparatifs de la famille de Machillot pour une promenade en side-car. Le véhicule étant garé au fond d'une cour, après un couloir étroit, il fallait en séparer les deux parties. Machillot, un bon gros menuisier à tête de gargouille, aux oreilles épaisses et rabattues, sortit d'abord la motocyclette, puis la boîte à bonbons qui s'y rattachait, pour les arrimer solidement avec de gros boulons qu'il serrait à la clef. Suivit un minutieux nettoyage de ce véhicule assez prestigieux pour avoir donné son nom à un cocktail, rejoignant en cela Manhattan.
    Mais le moment le plus attractif était celui du départ. Avec un air de rien, petits et grands, jeunes et vieux, s'approchaient n'en voulant rien perdre, au point que cette curiosité provoquait un attroupement. Machillot enrageait. Il essayait de jeter des regards menaçants, mais les yeux se détournaient ou on regardait par-dessus sa tête en sifflotant avec indifférence.
    Il installa sa belle-mère dans le side-car, la saisissant à pleins bras comme une citrouille pour la placer sur le siège de moleskine tout en maintenant l'équilibre du véhicule. Les ressorts gémissaient et les spectateurs faisaient : "Houlà houlà houlà !" Puis deux enfants prenaient place en face de la dame qui, à grand renfort de rengorgements, s'efforçait de maintenir sa dignité.
    Les trois complices, Olivier, Loulou et Capdeverre, se trouvaient aux premières loges. Loulou s'approcha de Machillot et, se grattant la tête d'un air soucieux, il demanda :
    "C'est bien attaché au moins ?"
    Et il fit danser la boîte ovoïde tandis que Machillot, empêtré dans la combinaison de cuir qu'il enfilait, le menaçait de sa "botte où je pense". Puis l'homme, avec des gestes de scaphandrier, ajusta son casque et ses grosses lunettes. Arriva sa femme en jupe-culotte, tenant un moutard d'une main et un panier chargé de provisions de l'autre. Le cavalier bardé de cuir enfourcha sa monture, la dame Machillot en fit autant et plaça son troisième enfant entre eux. Les six membres de la famille commencèrent alors à pousser des soupirs d'aise en jetant des coups d'œil aux spectateurs avec des dignités de ministres en voiture de maître comme pour leur dire :
    "Vous voyez bien... Crevez de jalousie maintenant, bande de fauchés !"
    Dans un concert de trompe, dans de joyeuses pétarades, le side-car, comme un insecte fabuleux, partit, brimbalant sur les pavés ronds qui rendaient coup pour coup. Les enfants se mirent à courir derrière le véhicule en poussant de sincères : "Hip hip hip hourrah !" et des : "Baisse la tête t'auras l'air d'un coureur !" tandis que belle-maman, retenait les cerises de son chapeau.
    Une autre distraction consistait encore à se placer au carrefour, à regarder attentivement un point vers le ciel, avec une expression de surprise, à le désigner aux autres enfants, à se déplacer pour mieux voir, à prendre des attitudes émerveillées. Bientôt, un passant levait les yeux à son tour et cela faisait rapidement boule de neige. Tout le monde s'arrêtait pour regarder en l'air, cherchant un aéroplane, un dirigeable, un hélicoptère, un oiseau, on ne savait trop quoi encore. Alors les jeunes farceurs se tenaient les côtes en écoutant les gens parler de ce qu'ils croyaient avoir vu et former des groupes de discussion. C'était amusant : des gens qui ne se connaissaient pas auparavant, parce qu'ils se croyaient les témoins d'un événement quelconque, se mettaient à parler ensemble franchement, sans airs compassés. Et les enfants se sentaient un peu comme des montreurs de marionnettes ou de petits démiurges.
    Un gardien de la paix en vareuse, sa pèlerine sous le bras et son képi rond comme un fromage rejeté en arrière, montait la rue. Son ceinturon et son baudrier étaient bien astiqués et son bâton blanc lui battait la cuisse.
    "Voilà le Pater", dit Capdeverre.
    Et il annonça qu'il devait rentrer dare-dare à la maison. Loulou lui jeta quelques-uns de ses quolibets habituels concernant les bourres, flics, mouches, roussins, vaches à roulettes et hirondelles selon les dénominations argotiques de l'argousin à pied, à cheval ou à bicyclette sous le regard admiratif d'Olivier qui aimait ces débauches de mots.
    Ils repartirent tous les deux et décidèrent de saluer tous les passants, jetant de respectueux : "Bonjour, monsieur !" ou "Bonjour, madame !" et riant sous cape chaque fois qu'on leur répondait. Las de ces niaiseries, ils allèrent jusqu'à la croisée de Mme Albertine Haque et Loulou dit :
    "Bonjour, chère madame !"
    Elle ne répondit pas. Elle était trop occupée à coller sur un album des chocolats Tobler des photographies d'artistes de cinéma. Elle voulut bien leur montrer le volume et ils tournèrent les pages épaisses en regardant les portraits et en nommant les acteurs : Fernand Gravey, Albert Préjean, André Luguet, Alerme, Alcover, Léon Bellières, Marcel Vallée, le gros Pauley, Larquey, Saturnin Fabre... et de jolies stars nommées Bébé Daniels, Suzy Vernon, Myriam Hopkins, Carole Lombard, Marie Glory, Dita Parlo ou Dolorès Del Rio. Ils imaginèrent les énormes quantités de chocolat dégustées par la grosse Albertine qui gardait aussi le papier d'étain pour les petits Chinois.
    Mme Papa, suspendue au bras de son petit-fils, le militaire joufflu, vint faire la conversation. Calot sous le bras, le garçon répétait en prenant l'accent du Midi une réplique du "Marius" de Pagnol : "La marine française te dit merde !"
    La conversation des deux femmes était assez banale, avec des "On ne sait jamais quoi faire à manger !", des "Ça durera bien aussi longtemps que nous !", des "Toujours ça que les Allemands n'auront pas !" et une affirmation inattendue d'Albertine :
    "Je ne mange jamais de veau. Ça attire la misère !"
    Olivier écoutait en regardant Loulou qui mimait les gestes des femmes quand une courte phrase de la précieuse Mme Papa retint son attention. Elle dit sur un ton de dame patronnesse :
    "On ne voit plus ce malheureux infirme. Vous savez bien, celui qu'on appelle Araignée..."
    C'était vrai : depuis quelques jours, Daniel ne venait plus à sa place habituelle, contre le mur.
    "Il est peut-être malade !" répondit Albertine.
    Puis le militaire, pour faire rire les enfants, imita Victor Boucher, dans "Les Vignes du Seigneur" : "Hubert, dis-moi que tu m'aimes ou je me couche sur le tapis !"
    Un peu plus tard, le grand flandrin Anatole "pot à colle qui ne connaît pas l'Dentol" connut un succès personnel. Il remontait la rue, habillé en coureur cycliste, avec des boyaux croisés sur sa poitrine et un dossard affichant un gros numéro 9 et l'inscription ACBB de l'Association Cycliste de Boulogne-Billancourt, et surtout tenant un vélo de course par le milieu du guidon. Les pavés faisaient tressauter la bécane et tinter le timbre. Osseux, voûté, les jambes torses, Anatole plissait les yeux sous le soleil et regardait par-dessus les têtes vers un horizon où se profilait la cime du Galibier. Il cala la bicyclette avec le pédalier contre le trottoir, s'assit en attendant de recevoir des hommages qu'il guettait d'un œil furtif, tandis que quelque part dans la rue un gramophone faisait entendre "That man I love" chanté d'une voix nostalgique et nasillarde sur un fond de saxophone et de trompette bouchée.
    Anatole savait bien que quelque gamin viendrait lui demander le prêt de sa machine pour faire en danseuse le tour du pâté de maisons, il savait aussi qu'il refuserait d'un air entendu en alléguant qu'un tel coursier, c'est comme un porte-plume réservoir ou une femme : ça ne se prête pas !
    Le fils Ramélie, Jack Schlack, Lopez et Toudjourian vinrent les premiers, suivis de Loulou et d'Olivier. Les mains dans les poches, ils admirèrent la merveille avec son guidon recourbé recouvert de chatterton et sa selle allongée comme le museau d'un cheval de course, s'enhardissant à vérifier le serrage des papillons, la puissance des freins ou, du pouce, le degré de gonflage des boyaux. Anatole voulut bien soulever la bécane et en faire éprouver à chacun la légèreté, puis ils se lancèrent dans une discussion comparative entre les pistards des Six Jours et les routiers du Tour de France, avant d'en venir à opposer les champions français, belges et italiens. Anatole exhiba enfin ses chaussures cyclistes et montra la position idéale de la pointe du soulier dans les cale-pieds des pédales.
    "Peut-être que tu seras un champion !" supposa Olivier.
    Anatole, récemment arrivé sixième sur douze dans une course d'amateurs à la "Cipale", pensait qu'il l'était déjà et prenait des airs mystérieux et lointains. Une observation de Ramélie sur l'absence de garde-boue suscita des sourires ironiques et on dédaigna de lui répondre. Puis Anatole croqua un morceau de sucre, ce soutien des champions dans les moments de défaillance, s'étira, passa son épaule dans le cadre et s'éloigna en portant avec amour ce qui désormais était toute sa vie.
    Avec les visages de gens qui pensent qu'il y a mieux à faire que cela, Loulou et Olivier se mirent à siffloter "Cui cui cui dit un moineau gris", puis "Grand salut aux bras d'acier roux sous la lumière" que leur avait appris le maître de gymnastique de l'école.
    Ils se retrouvèrent rue Lambert devant l'attelage du livreur de vin de la société Achille Hauser, regardant les chevaux gris pommelé et Isabelle qui mangeaient leur picotin en secouant les sacs de toile arrimés à leur tête. Les enfants sentirent leur odeur forte de canassons mal étrillés. Le gris pommelé pissa une urine mousseuse qui dégoulina parmi les pavés sur l'herbe pauvre.
    "Tu parles de bourrins !" jeta Loulou que son père avait emmené aux courses de Maisons-Laffitte.
    Mais ces chevaux de trait, minables, nostalgiques et essoufflés, évoquaient certains aspects des rues aux immeubles lépreux, aux pavés inégaux, aux façades ternes. Le livreur à tablier de cuir tirait ses caisses brusquement, les faisait basculer sur l'épaule dans un bruit de verres et les empilait sur le trottoir. Lui aussi sentait le cheval mais il ne portait pas ces œillères donnant aux bêtes l'allure d'aveugles cachant leur cécité derrière des lunettes noires.
    "M'sieur, demanda Olivier, ils s'appellent comment vos chevaux ?"
    L'homme souffla, cracha dans ses mains, les frotta et décida de se reposer un moment, accoudé contre sa carriole. Il se disait : "Comment qu'ils s'appellent ces deux-là, comment qu'ils s'appellent ?" car il était nouveau dans la maison. Pour avoir l'air au courant, il répondit :
    "Celui-là c'est Brutus, celui-là c'est Néron.
    - Tu parles de noms à la gomme !" dit Loulou.
    Se haussant sur la pointe des pieds, Olivier gratta le front du cheval couleur isabelle en écartant la crinière qui formait une frange sur le front. Il accompagna ensuite Loulou jusqu'à sa demeure.
    "Tiens, fit Loulou, le dabe a baissé le drapeau"
    Cela voulait dire que son père, dont on voyait le taxi rouge et noir au coin de la rue Bachelet, à côté de la voiture à bras du "Bois et Charbons", était rentré. Tandis qu'ils se serraient la main, Loulou dit à son copain :
    "Au fait, tu sais ce qu'elle fait, ta Mado ?
    - Non, dit froidement Olivier qui s'attendait à quelque insulte.
    - Elle est "chauffeuse de taxi""
    Olivier se tapota le front de l'index. Loulou devenait complètement dingue. D'abord une chauffeuse de taxi, ça n'existait pas !
    "T'as des chauves-souris dans le beffroi ?
    - Sans charres ! dit Loulou indigné, mon père me l'a dit. Il sait tout, mon père. Tu penses : dans son métier... Et pourquoi qu'elle serait pas chauffeuse de taxi ? Il y a bien des aviatrices !"
    Resté seul, Olivier promena sa perplexité. Ainsi Mado conduisait un taxi ! Au fond, il était plutôt content d'apprendre cela. Il imagina tout un système de travail : on venait chercher Mado en taxi pour la conduire jusqu'à un autre taxi, très luxueux, très beau, effilé comme un cigare, et qu'elle conduisait lentement, un coude posé sur la portière, belle comme à un concours d'élégance automobile.

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