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Chapitre 08-2

    Loulou et Capdeverre ne savaient rien de ces équipées nocturnes dont Olivier gardait le secret. Accompagnant ses camarades, il s'enhardit à aller vers un lieu où il se sentait en quelque sorte interdit de séjour : les escaliers Becquerel, véritable terrain de sport pour les glissades sur les rampes, surtout celle conduisant au premier palier, là où aucun piton de protection ne gênait.
    Loulou avait mis la culotte blanche trop étroite et qui moulait ses fesses rondes de son costume marin. Après quelques glissades, elle fut marquée de deux traits bruns et luisants et Capdeverre lui conseilla d'y mettre du talc pour que sa mère ne s'en aperçût pas, puis il l'appela "fesses de zèbre". Loulou s'ingénia alors à descendre dans une position plus originale : à plat-ventre, puis ils glissèrent tous les trois ensemble, placés comme sur une luge, et à l'arrivée s'écroulèrent les uns sur les autres dans la poussière du trottoir.
    Quand le jeu les lassa, ils s'installèrent sur les marches et une grande discussion commerciale eut lieu, entièrement à base d'échanges. Olivier proposa ses osselets contre un canif, mais Capdeverre exigeait en plus cent billes. Finalement, ce fut Loulou qui obtint, contre une toupie, le canif qu'il voulut ensuite échanger à Olivier contre ses osselets, mais, entre-temps, ce dernier pensant au couteau suisse de chez Pompon avait changé d'avis. Ainsi va le commerce.
    Petit à petit, à force de répéter : "Je t'échange...", ils atteignirent le domaine de l'imaginaire :
    "Je t'échange un rhinocéros contre un lion, dit Loulou.
    - Et moi, je t'échange un zèbre contre une girafe", ajouta Olivier.
    La zoologie épuisée, Capdeverre proposa à Loulou :
    "Je t'échange ton père contre le mien.
    - Des clous ! répartit Loulou. Un chauffeur de taxi, c'est quand même mieux qu'un flic"
    Olivier intervint dans le débat comme un arbitre. Finalement, d'échange en échange, on en arriva à intervertir l'emplacement du château de Versailles et celui du Sacré-Cœur de Montmartre et à céder la tour Eiffel contre l'Arc de Triomphe de l'Étoile.
    Paris ayant été ainsi bouleversé, on en revint à plus concret. Ils se retrouvèrent réunis devant la vitrine d'un des nombreux pâtissiers de la rue Caulaincourt, se pourléchant en faisant des grimaces à l'intention des clientes et des vendeuses, et regardant les gâteaux qu'ils nommaient en disant : "Moi j'aime mieux..." : les choux à la crème, les Paris-Brest au nom de course cycliste, les babas au rhum comme des éponges, les polonaises obèses, les millefeuilles ces grimoires, les allumettes laquées, les religieuses à gros ventre, les conversations recouvertes de tuiles, les barquettes de fruits. À l'intérieur de la boutique, deux dames chapeautées de fleurs qui prenaient le thé secouaient la tête avec impatience et la serveuse faisait signe aux enfants de s'en aller. Mais ils continuaient leur exploration, avec des "Moi je mangerais..." en ajoutant "la grosse tarte" ou "la pièce montée" ou "le moka au chocolat". Finalement, Olivier exprima le rêve collectif en disant :
    "Moi, je voudrais être une mouche !"
    Pour illustrer le mot, sans se concerter, ils se mirent à courir en battant des ailes et en faisant : "Bzzz, bzzz, bzzz..."
    Ils se baladèrent goguenards dans les rues, à la recherche d'une bonne idée de farce, tirant sur une sonnette d'immeuble, appuyant sur un bec de cane et criant au commerçant : "C'est pas moi, m'sieur, c'est pas moi !" Puis Loulou eut une idée qu'il exprima par :
    "Les gars, on va se marrer !"
    Ils comprirent vite, barrant le bas de la rue Labat, avant la rue Lambert, avec ces sacs roulés en saucisson dont se servent les employés de la ville pour diriger les eaux de nettoiement. Loulou fila chez lui comme une flèche et revint avec une clef à molette. Ils montèrent jusqu'à la bouche d'eau, libérèrent le flot, et, quelques minutes plus tard, un étang se formait au bas de la rue.
    "C'est l'inondation, les gars, Paris en 1910, c'est l'inondation !"
    Ils décidèrent de mimer les gestes du bain, se déshabillant, apparaissant tout nus, faisant des gestes de plongeurs et de nageurs en pataugeant dans l'eau. Ils s'aspergèrent copieusement en criant :
    "C'est la mer. On est à la plage !"
    À sa fenêtre, le père Bougras, pipe au bec, rigolait. Cela aurait pu durer longtemps si de la bouche du commissariat de la rue Lambert un sergent de ville n'avait surgi. Il commença par donner un coup de sifflet.
    Aussitôt, les enfants ramassèrent leurs frusques, leurs chaussures, et se mirent à courir en direction de la rue Bachelet. Les passants, les gens aux croisées s'indignaient :
    "Si c'est pas malheureux, ces voyous, et à poil !"
    Mais par un réflexe bien connu, entendant l'agent les menacer, ils prirent le parti des faibles et conspuèrent le flic furieux qui abandonna sa poursuite et mouilla son uniforme en refermant la bouche d'eau.
    Les enfants entrèrent dans un couloir de la rue Bachelet, se placèrent dans le creux d'un escalier tournant et se mirent à rire. Ils bombèrent le torse, jetèrent : "Je suis Tarzan !" et se rhabillèrent en se faisant des farces. Puis Olivier alla voir si le danger s'était éloigné. La rue avait retrouvé son calme et l'eau le chemin de la bouche d'égout. Il revint prévenir les autres : "Ça va, il s'est taillé !" mais ils préférèrent aller du côté de la rue Nicolet.

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