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Chapitre 07

    La rue, comme une barque légère amarrée à la capitale, tanguait, fragile, au fil des événements, luttait contre les misères quotidiennes, parfois prenait de l'altitude ou chantait pour oublier ses malheurs. Mais les journaux se dépliaient entre les mains, on lisait en hochant la tête, on passait rapidement de l'angoisse au sourire, de l'inquiétude au spectacle, se rassurant soi-même tant bien que mal parce que le monde des autres, des heureux, des nantis proposait des exemples impossibles à suivre mais toujours rêvés ou espérés.
    Ce petit bout de la rue Labat, c'était le cinéma du pauvre, le paradis des mal-logés, le lieu de la liberté, l'espace d'une aventure. On disait : "La rue est à tout le monde" et cela exprimait un lieu où l'on pouvait être chez soi. Auprès de rares vieux Parisiens, les gens de la rue Labat, partie haute, venaient d'un peu partout : il y avait des Espagnols, des Italiens, des Arabes, des Juifs, des Martiniquais, des Polonais, des Russes blancs, mais aussi des Bretons, des Auvergnats, des Basques qui gardaient, à un niveau moindre, leur part de nostalgie provinciale rentrée, et tous, étrangers cherchant à s'assimiler tout en gardant leurs particularités, nationaux venus des déserts français, retrouvaient dans la rue un peu de cet air libre qui les aidait à vivre.
    Autour de cet esquif, le monde, le déroulement sans fin de ses actualités rapportées par une presse imagée, une T.S.F. guindée comme une très jeune provinciale mais explosant parfois d'un enthousiasme neuf. Et les sujets d'émerveillement ou de peur se pressaient, animaient les conversations : les baptêmes de l'air et les progrès incessants et rapides de l'aviation, les concours d'élégance automobile, Chariot venu à Paris, Gandhi avec son crâne chauve et ses jambes maigres, toujours drapé comme s'il sortait du bain, Gabriello et "le coup du crochet", Sonja Henie glissant sur le monde, les Six Jours, l'Aga Khan jouant au golf, Hitler et les nationaux-socialistes en face du vieil Hindenburg, l'enlèvement du bébé Lindbergh, le geste auguste de la Semeuse, Paris-New York par Costes et Bellonte, le bal de la couture à l'Opéra, les Petits Lits blancs, les nations d'Europe contestant leurs frontières, la conférence du désarmement, la SDN...
    Mais tout cela finissait par prendre des allures irréelles, lointaines, menaçantes, fausses. La vérité de la rue était une vérité de rencontres, de conversations, de jeux, de pièces de monnaie comptées et recomptées (et dont on disait quand elles tombaient : "Ça ne pousse pas !"), de flirts, de mariages, de naissances et de morts, de chômage écrasant ou de journées de travail brisant les corps, de relents de ragoût, de linge sale, d'humidité, de retards à l'atelier ou au bureau (Je lui ai dit qu'il y avait eu une panne de métro et il m'a répondu : Montrez le ticket de retard. Alors j'ai dit comme ça et il m'a répondu comme ça...), d'histoires d'amour, de disputes, de réconciliations, de bagarres parfois. Et tout cela vous rejetait vers les beaux dimanches, avec le repas emprisonné entre l'apéritif et le digestif, la fuite vers les musettes, les guinguettes, les friteries, les foires, le canotage, les zoos, le cinéma, le cirque, la foire du Trône, "Le Gros Arbre" et "Le Vrai Arbre" à Robinson, "Convert" à Nogent, l'intense plaisir populaire.
    Les jeunes allaient au bal musette pour imiter les personnages de Carco, dansant la java vache, la rumba et la biguine. Mais tout se payait : le tour de danse de deux minutes coûtait un jeton de cinq sous. Les "Passons la monnaie !" des préposées aux sacs de cuir ouverts, les "Pssst !" conventionnellement impératifs des danseurs, couvre-chef -feutre, canotier ou casquette à carreaux- bien planté, invitant leurs cavalières pour leur poser la main contre l'échine, de chant ou avec un mouchoir pour éviter un contact moite, les sanglots et les longs bâillements de l'accordéon, le vin blanc, la menthe ou le diabolo, les regards louches, faussement distingués ou simplement gentils, les filles se dégageant par la danse des mouvements automatiques de l'usine ou du bureau, les garçons jouant le jeu éternel du pigeon suivant la pigeonne. Les bourgeois pouvaient trouver cela vulgaire, parlé de bals pour bonniches, des êtres y étaient heureux.
    Puis venait l'heure du retour, le dimanche soir, en regardant les fleuristes aux portes cochères, les victuailles aux devantures, les galantines, les pâtés parés, les quartiers de bœuf et de mouton fleuris de feuilles vertes et de papiers découpés des boucheries, l'animation du bureau de tabac, les cris des vendeurs de "Paris-Soir" ou de "L'Intran" hurlant les titres en les déformant. Et à ces joies, les sombres revers : les vieillesses frileuses et affamées, les chômeurs en groupes mornes allant vers les cantines, les crèches, les soupes populaires, Roméo et Juliette voyant leurs amours décimées par la misère, la promiscuité, le naufrage, les conventions.
    Au cinéma, les gens de la rue préféraient aux films réalistes ou populistes ceux qui leur apportaient l'oubli avec des acteurs aux uniformes chamarrés à épaulettes d'or dans des films qui s'intitulaient "Le Congrès s'amuse, Il est charmant, Au service du Tsar, Un rêve blond" ou "Parade d'amour". Plus il y avait d'empereurs et de princes, d'ingénues fades et de reines perfides, de falbalas et d'argenterie, de promenades en calèche, de bals monstres sous d'immenses lustres de Venise, plus cela plaisait, et les cousettes, les ouvrières, les dactylos pleuraient aux malheurs sentimentaux de la fille d'un roi ou au bonheur des cendrillons de studio choisies par les princes charmants Henry Garat ou Maurice Chevalier natif de Ménilmontant.
    Et l'on revenait au Razvite et à la chemise Noveltex, au Phoscao et au thé mexicain du docteur Jawas, à la Jouvence de l'abbé Soury et à la tisane des Chartreux de Durbon, au Fernet-Branca et aux verres Pyrex, à la lotion Houbigant et à la bouilloire électrique Calor, aux montres Erméto et à la Malacéine "qui donne un teint de fleur", au porte-plume à réservoir Waterman et au vin de Frileuse, à tout ce qui brille et n'est pas or, à tout ce qui comble les boulimies de l'impécuniosité.
    Au fond, le monde se partageait en deux équipes, comme au football, avec des Onze de France particuliers. D'un côté, les hommes politiques : Tardieu, Herriot, Mandel, Paul-Boncour, Reynaud, Laval, Painlevé, Flandin, Caillaux, Doumer, Bouisson. De l'autre Henry Garat, Harry Baur, Jean Murat, Fernandel, Raimu, Milton, Chevalier, Charpini et Brancato, Bach et Laverne. Attention, coup d'envoi ! On militait au besoin, certes, et dur même, mais dès qu'ils étaient au pouvoir les hommes politiques prenaient des airs de volailles gavées peu ragoûtants. Il y avait les bons et les mauvais, mais on ne les distinguait pas toujours, et on savait qu'il en serait toujours ainsi, alors... Au cinéma, c'était toujours net, propre, intéressant, à visage de joie. Du bonheur ou du malheur, qui jamais l'emporterait ?

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