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Chapitre 05

    L'immeuble du 77, rue Labat était le mieux habité de la rue. Dans un studio, au cinquième étage, logeait la dame aux Ric et Rac. Quand un taxi ne l'attendait pas au coin de la rue Bachelet, et qu'elle devait se rendre à la station de la rue Custine, toute la rue se retournait sur son passage. Indifférente jusqu'à l'impertinence, parce qu'elle était belle, parce qu'elle était élégante, elle avait reçu le sobriquet de "La Princesse".
    Dans son secret, Olivier l'admirait : pour lui, cette dame, dont le prénom, Madeleine, s'était raccourci en Mado, correspondait vraiment à une idée princière. Avec ses robes à la mode, collées aux hanches et aux cuisses, ne s'évasant que sous le genou par des godets de tissu, elle allait à pas menus sur ses hauts talons, un pied se plaçant rapidement devant l'autre comme si elle suivait une ligne droite tracée sur le sol, sans que cette démarche entravée lui fît rien perdre des mouvements de Ric le chien blanc et de Rac la chienne noire tirant sur leur double laisse de cuir.
    Femme-liane, sa tête s'épanouissait au-dessus du corps comme une fleur colorée : cheveux blond platine à bouclettes et à crans, sourcils tracés d'une fine ligne de crayon, yeux cernés d'un halo sombre, mais égayés de cils retroussés sur un regard bleu, teint lisse et pâle, nez comme une esquisse, bouche rouge sang qui paraissait vernie, elle s'éclairait encore d'un scintillement tapageur de bijoux Burma qui, pour l'enfant, représentaient le luxe.
    Le principal reproche que les gens de la rue pouvaient lui faire était de ne rien savoir d'elle. Aussi se livraient-ils à des suppositions malveillantes. "Elle fait la vie !" disait Albertine avec un air d'en savoir long. "Une poule de luxe, quoi !" ajoutait un Gastounet égrillard. "Elle doit être entretenue, mais on ne lui connaît personne !" s'étonnait Mme Papa. Ces calomnies, et plus encore le ton sur lequel elles étaient prononcées, agaçaient Olivier, mais il ne savait que répondre. Il distinguait chez Mado quelque chose qui existait chez sa mère, une sorte de grâce lointaine, d'élégance douce, fleurissant dans chacun de ses gestes. Quand il la croisait dans l'escalier, il levait timidement les yeux sur elle et, quand elle était passée, il respirait longuement son parfum. Quel homme ne rêvait dans la rue de ses jambes de soie, de sa longue taille souple, de ses bras frais, de sa bouche, mais aussi d'un air de liberté en soi provoquant et qui faisait penser à des voyages impossibles ? Et chacun savait très bien au fond qu'elle n'était pas ce qu'on disait, mais il fallait bien se venger de la savoir inaccessible.
    Un matin que l'enfant était assis sur la marche de la porte d'entrée de l'immeuble, lisant "Cri-Cri", elle se pencha et lui ébouriffa les cheveux. Comme il levait vers elle des yeux mélancoliques, elle lui sourit et dit en regardant vers le magasin de mercerie : "Ah ! c'est le petit qui..." Elle se rappela qu'elle l'avait vu une nuit place du Tertre blotti derrière des chaises et qu'il s'était enfui. Pour tenter de l'apprivoiser, elle lui caressa gentiment la joue, un peu comme elle l'aurait fait à un gracieux animal.
    La caresse était si douce qu'Olivier en rougit de plaisir. Lorsqu'elle se fut éloignée, il passa sa main sur sa peau comme si ce contact avait dû y laisser sa douceur.
    Pourquoi Anatole qui frottait sur le trottoir un noyau de prune pour l'user et le transformer en sifflet, vit-il cette courte scène ? Il appela aussitôt Capdeverre, Ramélie et Toudjourian pour leur apprendre la nouvelle :
    "Eh ! les gars, le môme L'Olive est amoureux de la Princesse... Ah ! Ah !..."
    Ils accoururent, tapèrent sur l'illustré d'Olivier et s'esclaffèrent. Capdeverre dit un mot grossier à propos de Mado et Toudjourian ouvrit sa grande bouche en quartier de melon pour assurer que s'il voulait, lui, la Princesse, il pourrait, etc…, et Ramélie ajouta que quand il serait grand, des "comme ça", il s'en paierait tant qu'il voudrait. Olivier replia "Cri-Cri", déplia L'"Épatant", haussa les épaules, et dit tranquillement :
    "Vous pouvez vous marrer. De toute façon, je vous ai tous où je pense..."
    Et Bougras jeta de sa fenêtre : "Très bien !"
    Deux semaines après l'incident du feu, les inquiétudes d'Olivier ne s'étaient pas effacées. Demain, à son insu, ne ferait-il pas encore quelque chose de mal ? Si ses cousins ne semblaient pas au courant de sa mésaventure, sans doute n'en était-il pas de même pour bien des gens : les langues vont vite. Aussi voyait-il dans toute allusion à du feu ou des allumettes une menace directe.
    Un des jeux de la rue consistait justement à poser une allumette verticalement sur le frottoir, à appuyer avec l'index et, d'une pichenette, à la faire s'envoler tout allumée : c'était très joli, cette flamme qui traversait l'air comme une fusée de feu d'artifice ! Il existait ainsi toutes sortes de tours à exécuter avec des allumettes, qu'on les pique dans une pomme de terre pour figurer un animal, qu'on joue à des jeux subtils appelés "le chiffre neuf", "le guidon de la bécane", "les allumettes collées" ou "le pont d'allumettes".
    Impénitent, Olivier s'était procuré une nouvelle boîte d'allumettes suédoises qu'il allumait une à une en les tournant pour mieux animer la flamme, en les tenant en l'air pour imiter une bougie. Mais il n'était pas pour autant promis à des hantises funestes, il faisait très attention et se rendait pour cela dans des endroits isolés comme l'un ou l'autre des terrains vagues de la Butte. Quant aux escaliers Becquerel, il les éviterait un certain temps, de peur de fâcheuses rencontres.
    À part cela, dans la rue, on continuait encore de se mêler de statuer sur son sort. Gastounet passait ses doigts nicotinisés sur sa courte moustache poivre et sel et faisait voyager Olivier de l'Assistance publique aux Enfants de Troupe avec, au passage, des allusions perfides à l'Orphelinat ou même à la Maison de Correction. Cela devenait romanesque et presque optimiste quand Albertine Haque parlait de l'oncle (qui a du bien au soleil et ne doit pas être un mauvais homme) comme du havre souhaité. Et Mme Papa prenait des airs bucoliques quand les grands-parents de Saugues en Haute-Loire chaussaient l'enfant de galoches noires.
    Le père Bougras, citadin bougon, penchait pour cette dernière solution. Un soir, alors que l'enfant lui apportait pour ses lapins et ses cochons d'Inde des croûtons de pain trouvés dans la poubelle d'un restaurateur, il l'entretint longuement des joies campagnardes. Olivier avait commencé par lui confier le peu qu'il savait de sa famille paternelle et, ensuite, le trimardeur assagi avait reconstitué le tableau agreste à sa manière.
    Olivier ne connaissait pas son grand-père, un maréchal-ferrant de village qui avait appris à lire tout seul et qui était respecté de tous. De sa grand-mère, il ne gardait que quelques images guidées par le souvenir d'un tablier en vichy à carreaux rouges et blancs qu'elle portait la seule fois qu'il la vit. Il n'avait alors pas plus de quatre ans. Son père, Pierre Châteauneuf, un bel homme au teint mat, coiffé en arrière, fier de moustaches d'un noir bleuté retroussées au petit fer et cosmétiquées, vivait encore. Blessé de guerre et gazé (cette expression restant obscure pour l'enfant), il boitait et c'est avec peine qu'il avait été cherché la vieille femme à la gare du PLM. C'était la première fois qu'elle venait à Paris, ce fut aussi la dernière, Elle portait une coiffe paysanne en dentelle du Puy retenue par un ruban violet piqué d'une épingle à tête de jais, deux tresses grises dépassant sur ses oreilles. Son visage de parchemin brun était anguleux et le regard perçant de ses yeux d'un bleu dur n'avait rien de tendre. Cette montagnarde était vêtue d'une blouse-tablier uniformément noire comme en portent toutes les vieilles femmes de village et, habituée aux sabots, elle boitillait dans ses bottines. Dans son langage particulier, mi-français, mi-patois, elle devait décréter une fois pour toutes que Paris était un pays de sauvages et qu'elle n'y remettrait jamais les pieds.
    Dès que l'enfant la vit apparaître, au bas de la rue, au bras de son père, il descendit la rue en courant si vite qu'il tomba, se fendit la lèvre inférieure au beau milieu, ce qui devait laisser une légère cicatrice, et se cassa une de ses premières dents. Il fallut le consoler, l'emmener chez le pharmacien, le soigner, et son mal prit le pas sur le plaisir qu'il augurait de la rencontre. Comme la "mémé" était repartie le soir même chez sa fille, la femme de l'oncle du Nord, il n'avait pas eu la possibilité de bien la connaître. Mais depuis, deux ou trois fois l'an et, à coup sûr, le 1er janvier et le 15 août, jour de la Saint-Marie, il lui écrivait une lettre laborieuse où, selon les conseils qu'on lui donnait, il lui demandait uniformément des nouvelles de sa santé et de celle du pépé, lui parlait du temps qu'il faisait et terminait "en vous embrassant bien fort, votre petit-fils qui vous aime et qui pense à vous, Olivier".
    Mais il y avait aussi l'aspect viril. Toute une famille de maréchaux-ferrants et de forgerons, de solides gaillards à la poitrine large et aux bras musclés qui faisaient chanter l'enclume dès l'aube, parlaient fort et riaient franc. Olivier était encore tout petit qu'il entendait narrer les exploits d'un grand-oncle Ernest, bagarreur jovial des jours de foire, défenseur d'idées rouges dans ce pays de "blancs" (on définissait le Sauguain : un chapelet dans une main, un couteau dans l'autre) et, au besoin, fameux trousseur de jupons. Pour Olivier, prompt à l'émerveillement, il tenait à la fois du chevalier Bayard et du Grand Ferré des livres d'histoire. Quant à la forge, décrite par son père, elle devenait quasi cosmique, le soufflet à poitrine de cuir de bœuf mariant le vent et le feu, la chair défiant le métal rouge, la braise jetant ses joyeuses flambées, des lampées de vin noir éteignant les soifs.
    "C'est là qu'il faut que tu ailles !" rugit Bougras.
    Et il ajouta au tableau naïvement brossé par l'enfant, ses couleurs personnelles, réinventant la grand-mère et le grand-père à partir de ses propres souvenirs d'enfance, leur ajoutant une dimension prise chez Zola, leur attribuant des exploits dans le goût traditionnel des "forgerons de la paix".
    Pour parler de la campagne, il fut épique et surgit tout un monde de meules de foin, de brouettes de fumier, d'oies grasses et de vaches pansues, de cours de fermes et de marchés sonores, de braconnages et de franches lippées, de filles aux joues rouges et de gars dansant bien la bourrée. Dès lors, chaque fois qu'il voyait Olivier, il ajoutait quelque trait : courses aux champignons, battues de sangliers, piégées d'oiseaux, pêchés d'écrevisses avec des balances, à la grenouille au chiffon rouge, prunelles acides, odeur pourrie des feuilles mortes, étrillage de chevaux, pique-nique campagnards...
    Olivier l'écoutait avec ravissement, mais sans rien croire vraiment de ce que l'homme disait, tant tout prenait des allures outrées et légendaires. Bougras faisait partie de ces gens qui ne se consolent pas d'avoir quitté leur généalogie terrienne mais qui, pour rien au monde, n'abandonneraient la simple ruelle à laquelle ils sont attachés comme des ceps.
    Le rappel de la famille, bien située dans un lieu donné, arrachait quelques instants l'enfant à sa solitude, mais il soupirait et, un peu plus tard, marchait le long du trottoir en se disant : "Si j'arrive au bout de la rue en moins de cinquante pas, je resterai avec Jean !"
    Il s'était habitué à aller parler avec Bougras, toujours prêt à le recevoir, inventant pour lui toutes sortes de mondes auxquels il avait rêvé toute sa vie. À la différence du belliqueux Gastounet, il restait muet sur "sa guerre" il s'était promis de ne jamais en parler. Il vivait au présent, il fabriquait de nombreuses bagues et se faisait payer en vin rouge qu'il buvait dans un quart de soldat en y trempant d'énormes morceaux de mie de pain qui disparaissaient entre ses grosses lèvres, des gouttes, coulant sur les fils de sa barbe de Bacchus. Il en tendait un petit verre à l'enfant et ils trinquaient avec des : "À la tienne et casse pas le bol !" ou des : "Tiens-toi bien y'aura de la compagnie !"
    Tout en ponçant les chevalières, en les frottant à la peau de chamois, Olivier écoutait son vieil ami chanter d'une voix caverneuse "La Chanson des peupliers, Fleur de blé noir" ou "Amis, je viens d'avoir cent ans". Dans la conversation, toujours vive, toutes sortes de sujets étaient abordés et, sur un certain plan, l'enfant en apprenait beaucoup plus qu'en rédigeant ces absurdes problèmes d'arithmétique avec leurs baignoires dont on ouvre à la fois le robinet et la vidange, leurs trains qui se croisent ou les gens qui font des économies en les augmentant d'intérêts à cinq pour cent.
    Un jour qu'ils étaient accoudés côte à côte sur la barre d'appui de la fenêtre, Mado, la Princesse, passa dans la rue avec ses chiens, en robe à fleurs décolletée dans le dos, bien poudrée et maquillée, ses cheveux clairs cachés en partie par un large béret mauve. À la surprise de l'enfant, Bougras haussa les épaules avec un air agacé et dit :
    "Et en route pour la Madeleine !"
    Si Olivier avait compris, cela lui aurait fait de la peine, mais il crut qu'il s'agissait du prénom de la Princesse et non de la place célèbre près de laquelle on accusait fort injustement la jeune femme de se livrer à des activités réprouvées par la morale.

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