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Chapitre 05-1

    La suite des jours ménagea à l'enfant d'autres rencontres et l'une d'elles devait lui laisser un parfum d'aventure.
    Dès le matin, il avait parcouru le quartier, le nez en l'air, passant par la rue Hermel, le boulevard Ornano où le "Fantasio" proposait des spectacles pour enfants, la rue Marcadet et son cinéma, la place Jules-Joffrin et sa mairie, la rue Duhesme, la rue du Roi-d'Alger... pour se retrouver comme toujours à son point de départ.
    Il essaya de bavarder avec Albertine, mais c'était jour de lessive et elle le rabroua. Il finit par se rendre rue Lambert dans la pièce où vivait, travaillait, luttait son copain Lucien, l'homme bégayant, avec ses maillots étirés sur les cuisses et ses charentaises déchirées, entouré de postes de T.S.F. de toutes dimensions et de toutes marques, diffusant en même temps, dans une confusion effarante de sons, les programmes les plus divers.
    "Tiens, te te te voilà, ve've'vieux !
    - Bonjour, Lucien, bonjour, madame Lucien !"
    La jeune femme de Lucien était tuberculeuse. Lui, il disait "phtisique", mais on traduisait par des expressions comme "elle s'en va de la caisse" ou "elle crache ses poumons". Elle était toujours alitée et finissait de perdre sa vie dans une pièce poussiéreuse et sans air, encombrée de postes de T.S.F., de coffres à dos ronds et d'instruments de travail. Il y régnait une odeur de médicaments, de caoutchouc brûlé, de lampes radio surchauffées et de métal rouillé. Lucien ne quittait son travail que pour donner une potion à sa femme ou le biberon à un bébé défiguré par des croûtes de lait.
    Il aimait bien Olivier. Sur la mort de sa mère, on avait fait toutes sortes de suppositions, mais pour Lucien, aucun doute : elle était partie d'un mal de poitrine.
    Il ne savait pas lequel, mais cela l'avait rapproché de ce jeune garçon blond qui venait le voir de temps en temps et ne parlait pas trop. Olivier le regardait. Il tournait des boutons, collait des écouteurs de postes à galène déjà démodés aux oreilles de l'enfant, lui parlait de musique ou de chansons, lui expliquait que chez lui c'était gai avec "toute cette musique", disposait des systèmes compliqués d'antennes à l'intérieur de portes de placards pour varier selon les degrés d'ouverture l'intensité des sons, employait toutes sortes de termes techniques comme "super-hétérodyne, bouchon-secteur, bobinage, fading, prise de terre ou sélectivité"
    En fin de matinée, ivre de sons, Olivier quitta ses amis, serrant les mains et jetant un regard gêné vers le bébé. Tandis qu'il remontait la rue Labat, des eaux grasses se mirent à couler dans le ruisseau pour se perdre dans la bouche d'égout. Des livreurs portaient sur leurs épaules des blocs de glace destinés au café "Le Transatlantique". De sa fenêtre, Bougras jetait du pain aux pigeons. Plus loin, un rémouleur pédalait sur place pour actionner sa meule montée sur une machine grêle, jugeait du fil des couteaux sur son pouce, et agitait de temps en temps sa clochette en jetant d'une voix nasale "Rémouleur couteaux ciseaux !" Olivier s'arrêta devant lui pour le regarder travailler, reculant devant les jets d'étincelles et recevant au passage un regard assez fier de l'artisan.
    Il s'était perdu dans cette observation rêveuse, quand une main fine se posa sur sa nuque. Il reconnut tout de suite la voix de Mado :
    "Tu aimes les gâteaux, toi ?... Oui ? Alors, viens chez moi, on va manger des gâteaux"
    Et comme Olivier, les pieds en dedans, la bouche serrée et les yeux trop grands, hésitait :
    "Mais viens donc ! Est-on timide ? Tiens, porte le paquet, tu es un homme, après tout !"
    Elle lui mit dans les mains le paquet rose en forme de pyramide avec le traditionnel ruban l'attachant au sommet et lui recommanda de le tenir par en dessous. Il monta les escaliers dans son sillage parfumé. À chaque demi-étage, elle se retournait en lui adressant un sourire encourageant. Il passa un peu plus vite devant le palier du troisième étage où habitaient ses cousins.
    Ils pénétrèrent dans un studio moderne qui sentait la poudre de riz et la cigarette anglaise. Elle lui fit signe de poser le paquet sur une table basse dont la glace biseautée emprisonnait un napperon de dentelle.
    "Assieds-toi où tu voudras"
    Après un bref "Tu permets ?" elle quitta sa robe fleurie et apparut dans une parure de rayonne couleur tilleul. Avec la même simplicité, elle dégrafa ses jarretelles et fit rouler ses bas de soie jusqu'à ses chevilles. Ses jolis pieds dansèrent un instant avant de glisser dans des mules en satin vert. Elle enfila ensuite un peignoir brillant, orné de marabout, drapé sur le buste et à manches kimono.
    "Tu m'attends, un peu ? Je vais préparer le thé. Dis-moi, comment tu t'appelles ?
    - Olivier Châteauneuf.
    - Je t'appellerai Olivier. Moi, c'est Mado"
    L'enfant quitta une chauffeuse pour aller s'asseoir sur un pouf rond recouvert de velours gris perle. Autour de lui, il y avait abondance de miroirs, certains encadrés de bois argenté, d'autres, les plus grands, encastrés dans du noyer sculpté en forme de grappes et de fruits. Les murs, revêtus d'une épaisse matière décorative, étaient découpés en losanges aux angles desquels un bouton doré donnait une idée de capitonnage. Sur une coiffeuse ornée de tiroirs et de faux tiroirs galbés, avec une psyché ovale, de nombreux flacons s'étalaient en désordre : crèmes de beauté Phébel, Simon, Malacéine, grosses boîtes rondes de poudre de riz Caron, houppes de cygne de tons pastels, vaseline pure Panafieu pour le démaquillage, vaporisateurs à eau de toilette et à brillantine, parfum "Soir Hindou", fards et rouges à lèvres marque Louis-Philippe, et aussi des accessoires de toilette en nacre, des pinces à épiler et des ciseaux, l'écrin d'un nécessaire à ongles...
    Au pied d'un lit bateau, des revues et des magazines : "Lisez-moi bleu, Séduction, les œuvres libres, Pour lire à deux", un roman de Binet-Valmer, "Le Désir", un autre de Victor Margueritte dans la "Select-Collection". Un peu partout, des partitions de chansonnettes avec des reproductions de photographies dans des tons bistres, mauves ou verts : Milton, Alibert, Mireille, Biscot, La Môme Piaf, Marie Dubas. Près d'un phonographe portatif "Parisonor" et d'une pile de disques dans leurs enveloppes de papier kraft percées d'un œil rond, les deux chiens Ric et Rac étaient couchés dans une corbeille d'osier. Parfois l'un d'eux se levait, tournait en rond et se recouchait. On entendait alors la frêle note d'un grelot.
    Mado revint bientôt de la cuisine d'un pas décidé, portant un plateau noir laqué garni d'un service à thé en chine et d'assiettes hexagonales sur lesquelles étaient placées des serviettes ajourées et des cuillères dorées.
    "J'ai pensé que tu aimerais les mokas..."
    Ainsi, elle avait acheté les gâteaux avant même de l'inviter. Olivier, un peu gêné, prenait des airs de monsieur en visite. Il faisait son museau de souris et il se sentait assez mal à l'aise pour avoir envie de fuir. Autour de lui, il jetait des regards à la fois curieux et apeurés et tous ses gestes devenaient maladroits. Il se demanda quelle bêtise il allait encore faire et se tint très raide. Il n'avait jamais mangé de gâteaux autrement qu'en y mordant à pleines dents, même avec Virginie. Aussi attendit-il que la Princesse commençât à déguster sa tartelette et à boire sa première gorgée de thé pour l'imiter, en pinçant l'anse de la tasse et en déployant les autres doigts en éventail. Albertine ou Mme Papa agissant ainsi, il les aurait accusées de faire "des chichis", mais Mado, c'était autre chose !
    Elle sentait bon. Parfois son peignoir s'écartait et montrait ses genoux ronds ou la naissance de sa poitrine. Ses cheveux bouclés paraissaient irréels. Entre deux bouchées, ses jolies lèvres laissaient passer des mots très doux, des "C'est gentil", des "Tu es mon ami", des "On est gourmands, s' pas ?" En fait, elle pensait à cette nuit où elle l'avait rencontré place du Tertre, accroupi derrière ses chaises et ses tables. Ce soir-là, elle avait rompu avec un ami et la fuite de l'enfant lui avait paru symbolique.
    Olivier, son assiette à la main, ne s'en tirait pas trop mal. Le thé répandait un parfum de jasmin et il avait l'impression de boire des fleurs.
    "Encore un gâteau ? Mais si ! Prends le millefeuille... Mange donc avec tes doigts, tiens !"
    Elle lui donna l'exemple. Peu à peu, il s'habituait. Un rayon de soleil filtré par les rideaux en voile jetait des taches dorées dans la pièce et il faisait chaud. Il regarda Mado croiser les jambes et, après une hésitation, il en fit autant. Ils parlaient à peine. Elle disait : "C'est bon, non ?" et il faisait oui oui d'un mouvement de tête décidé. Elle lui posa quelques questions le concernant et il répondit vite sans paroles inutiles. Elle lui demanda :
    "Qu'est-ce que tu feras quand tu seras grand ?"
    Il resta un instant interdit. Que faire quand on est grand ? Il lui sembla qu'il n'y avait plus rien à faire : on était grand, voilà tout. Puis il se souvint que son instituteur, le père Bibiche, avait posé une question semblable pour une "compote" de français. Il avait rédigé une histoire compliquée où il était successivement marin, capitaine de cuirassier, chanteur d'opéra (comme Jan Kiepura), explorateur et prince de Monaco. La note avait été "3 sur 10" et Bibiche avait écrit en marge à l'encre rouge : "Ne forçons point notre talent". Tout cela passa rapidement dans sa pensée et il répondit à Mado : "Je me marierai"
    Elle ne savait pas, qu'il avait envie d'ajouter "avec vous". Elle éclata de rire, lui tapota la joue et répéta :
    "Oh non ! oh non ! pas ça, tu es bien trop joli, Olivier"
    "Olivier"... Comme elle prononçait bien son prénom ! Elle alluma une cigarette à bout doré. Sur le bord de sa tasse, elle avait laissé un baiser de rouge à lèvres. Il y en eut un second sur sa cigarette. La Savoyarde sonna ses douze coups. Olivier pensa à Élodie. Il savait qu'elle avait acheté deux friands chez le charcutier en lui disant qu'ils les mangeraient à midi tous les deux dans la petite cuisine. Comment lui avouerait-il qu'il n'avait pas faim ? Quelque chose lui disait qu'il devait taire cette visite chez la Princesse, non parce que c'était mal, mais parce qu'il ne voulait pas voir ces instants abîmés par des commentaires.
    Il se préparait à demander la permission de partir quand des coups frappés du plat de la main retentirent à la porte. Avec un soupir, Mado alla ouvrir. Le beau Mac, chapeau sur la tête, foulard de soie à pois noirs autour du cou, surgit dans la pièce. La chienne Rac se dressa, jeta deux aboiements et fut payée d'un coup de pied.
    "Brute !" s'écria Mado.
    Mac prit une pose à la Maurice Chevalier, fit basculer son chapeau en arrière et désigna Olivier en ricanant :
    "Comme c'est touchant !"
    Il se tourna brusquement vers Mado et la saisit par les épaules pour l'embrasser. Elle se laissa faire, passivement. Il la serra plus fort, mais elle se dégagea et lui dit sur un ton méprisant :
    "Tu as froid à la tête ? Tu tiens à garder ton chapeau ?"
    Et comme il rabaissait son chapeau sur son front en la regardant avec son mauvais sourire, elle pencha la tête de côté, le toisa d'une certaine façon et lui dit sur un ton autoritaire, sa belle voix tirant vers les notes graves :
    "Écoute, mon petit, ce n'est pas parce qu'il y a eu ce que tu sais qu'il faut que tu te croies chez toi. Tu viendras quand je t'inviterai, tu veux ? Et je recevrai qui je veux. Noté ?"
    Mac parut gêné. Elle était aussi grande que lui et elle lui en imposait. Il haussa les épaules et, d'une pichenette, fit basculer son chapeau qui tomba sur la moquette où il le laissa. Alors Mado, avec un léger sourire, lui dit :
    "Je te présente Olivier. Tu dois le connaître : c'est le fils de la belle mercière. Enfin... c'était"
    Mac s'assit sur un pouf en face d'Olivier et le dévisagea.
    L'enfant se dit qu'il ne devait pas baisser les yeux. Il serra les lèvres, tendit le menton en avant, plissa les paupières, et attendit.
    "Pauvre pomme, dit Mac, il se fait tabasser par toutes les cloches du quartier...
    - Si je voulais...", fit Olivier entre ses dents.
    Sur une assiette, il restait un moka en forme de cube, avec des miettes d'amandes. Mac s'amusa à l'écraser avec le dos d'une cuillère et à l'arroser de thé. D'un coup de tête, Mado désigna son visiteur à Olivier :
    "Tu vois, ce "petit jeune homme", c'est la méchanceté à l'état pur"
    Cela fit beaucoup rire Mac. Puis il se donna un air lointain, jeta sa veste par terre, près du chapeau, s'étira, fit jouer sa musculature, et, à la surprise de l'enfant, sortit d'une poche de son pantalon une corde à sauter comme en ont les petites filles, avec deux manches peints de raies rouges. Olivier crut qu'il allait s'en servir pour le frapper, mais Mac recula, tendit la corde derrière ses jarrets et se mit à sauter sur un pied, sur l'autre, avec une rapidité folle.
    "Voilà qu'il se croit au gymnase !" dit Mado.
    Elle prit Olivier par la main, essaya de remettre ses cheveux en ordre, et lui dit qu'il fallait partir. Elle l'accompagna jusqu'à la porte tandis que Mac continuait à sauter en cadence. Elle embrassa l'enfant sur le front :
    "Ils étaient bons, les gâteaux ?
    - Oh oui !
    - Tu reviendras en manger ?
    - Merci, oh merci ! répéta Olivier dans un élan d'enthousiasme, merci, oh merci ! Au revoir, madame !
    - Non : Mado.
    - Au revoir, mad... Mado"
    Il resta immobile sur le palier quelques instants après qu'elle eut refermé la porte, non qu'il voulût écouter mais parce que le parfum demeurait. Il entendit Mac qui répétait en prenant une voix de fille pour imiter Mado : "Ce petit jeune homme, ce petit jeune homme... la méchanceté à l'état pur..." Il reprit sa voix normale pour ajouter : "Je t'apprendrai à être polie !" Olivier crut entendre une dispute, puis Mado se mit à rire. Après, ce fut le silence.
    L'enfant serra les poings. Ce Mac, il devait le détester car il dit à voix haute : "Quand je serai grand, je lui casserai la margoulette !" Mais tout cela n'avait pas d'importance. Il redescendit les étages en se dandinant avec un air extasié.

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