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Chapitre 04

    Sur la petite table de la cuisine, un papier journal s'entrouvrait sur une belle laitue maraîchère. Obstinée, une minuscule chenille diaprée, venue de la partie pommée de la salade, se déplaçait sur une feuille verte plus molle. Quand elle arriva à son extrémité, elle tenta de la contourner, mais tomba sur la toile cirée. Elle avança alors de plus en plus vite, par à-coups, hésita sur le bord de la table, repartit, ne retrouva pas la salade et finit par tomber sur le carrelage. Prise au piège de la ville, elle ne deviendrait jamais papillon.
    Olivier, le torse nu, les épaules fragiles, ses minces bretelles battant sur ses cuisses, semblait emplir tout le lieu. Il frottait le savon cubique "Le Chat", trop gros pour sa main, sur le gant de toilette trop peu humecté jusqu'à former une masse blanche, pâteuse, qu'il regarda en plissant les narines.
    La pierre à évier grise et rongée était trop haute pour lui. Il se haussa sur la pointe des pieds, se pencha, fit couler l'eau du robinet sur son visage, téta l'orifice du brise-jet, tordit le court tuyau de caoutchouc rayé pour faire jaillir l'eau contre le mur où des gouttelettes s'accrochèrent. Puis, avec une grimace dépitée, il se décida à frotter sa nuque.
    Le dimanche matin, le chant qui montait de la rue n'était plus le même. La rue bâillait et s'étirait. La rue faisait la grasse matinée et mangeait des croissants chauds. Dès lors, la Savoyarde paraissait sonner plus solennellement, les poubelles tintaient moins fort, les bidons de lait entrechoqués semblaient plus discrets, et la voix humaine se mettait à l'unisson : le marchand d'habits poussant sa voiturette jetait son "Chand d'habits, ferraille à vendre !" avec moins de conviction, le poseur de vitres, tout le reflet de la rue sur son dos, enlevait quelques "r" à son "Hôôô... vitrrrier !".
    Du logement de ses cousins, Olivier n'entendait pas les rumeurs comme il les percevait de la mercerie. Un autre espace, d'autres distances les atténuaient, les transformaient et il s'étonnait de ne pas les reconnaître.
    Le dimanche matin, Virginie dépliait les volets de bois du magasin mais plaçait sur la porte vitrée un écriteau portant l'indication "Fermé" suspendu à une chaîne de métal doré. Vers midi, elle acceptait cependant de servir quelques clientes en panne de laine ou de fil. Tôt levée, ses cheveux blonds dénoués sur sa robe de chambre en coton aubergine, elle déplaçait de la vaisselle, passait de l'argenterie à la pâte "Au Sabre", nettoyait les vitres à l'alcool, épluchait des légumes, préparait la pâte d'une tarte feuilletée, faisait mousser des lainages ou repassait, et le chant de la rue n'était plus là que pour mettre en valeur des bruits familiers.
    Et puis, ce jour-là, chacun prenait ses distances avec le temps : tout devenait plus lent, plus élaboré, mieux conduit. Virginie mettait à griller des tranches de pain sur une plaque ronde en amiante recouverte d'un fin grillage métallique. Une bonne odeur se répandait qui devenait meilleure encore quand on étalait sur les rôties dorées à point, toutes fumantes, une bonne couche de beurre fermier à goût de crème et de noisette. Toute, la matinée, la pièce retenait ce parfum.
    Plus tard, l'eau chantait dans une large bassine qui servait de tub. Olivier, tout nu, tâtait peureusement l'eau tiède avec son pied, avant d'y pénétrer debout, pour s'accroupir lentement, se relever, le corps dégoulinant, et se laisser laver par sa mère. En appuyant de la plante des pieds sur une bosse au fond de la bassine, il faisait retentir un coup de gong. Ils riaient autant l'un que l'autre, s'éclaboussaient, se chamaillaient, poussaient des petits cris. "Non, m'man, pas les yeux, pas les yeux !" Virginie affirmait que la mousse de la savonnette ovale ne pouvait pas piquer, mais quand elle frottait son visage tout grimaçant, l'enfant exagérait son désagrément pour se faire plaindre.
    Ces scènes qui lui paraissaient si éloignées, il les revivait par bribes en faisant seul sa toilette. Il mit soudain plus d'ardeur à frotter "bien dans les coins" comme le lui avait appris Virginie. Il était seul, il prenait tout son temps. Élodie assistait à la messe de l'église Saint-Pierre où Jean l'accompagnait jusqu'au seuil pour se rendre ensuite au Pari Mutuel Urbain. Aussi Olivier pouvait-il laisser s'écouler plusieurs minutes entre chaque geste, musarder, jouer avec la mousse et avec l'eau. Après s'être essuyé soigneusement les mains avec un torchon et le visage avec une serviette nid d'abeilles, il frotta sa brosse à dents sur le rond de pierre dentifrice Gibbs qui répandait un parfum douceâtre et brossa ses dents verticalement comme Virginie le lui avait appris. Il entreprit ensuite de se coiffer, mais ses cheveux résistaient au peigne et il poussa à chaque tentative de petits "aïe, aïe, aïe..." Il s'arrêta soudain et se regarda dans la glace suspendue à la planchette du compteur d'eau, en s'interrogeant du regard. Il éprouvait la sensation d'oublier quelque chose.
    Après la toilette, tandis que Virginie le coiffait avec une brosse, il lui demandait :
    "Mman, tu me mettras du sent-bon ?"
    Il s'en souvint et y pensa mélancoliquement, mais il secoua la tête d'un air résolu. Après s'être contenté de frotter sommairement ses genoux et ses chevilles avec la serviette humide, il déboutonna sa culotte courte pour la laisser tomber par terre, enfila un caleçon Petit-bateau, une chemise Lacoste et des socquettes écossaises. Il mit son pantalon de golf et ses sandales de cuir. Ainsi vêtu, il alla à la chambre pour se planter devant l'armoire à glace. Là, il eut un mouvement de coquetterie, écrasant de la main une mèche qui se dressait trop sur sa tête, à l'endroit de l'épi, puis il baissa les élastiques de sa culotte bouffante pour la faire ressembler à un pantalon de ski.
    Au moment du départ d'Élodie, il s'était produit un incident désagréable : sa cousine lui ayant demandé de l'accompagner à la messe, il avait refusé avec obstination. Alors, elle s'était mise en colère :
    "Tu es un grimacier, tu seras toujours comme, une bête sur la terre !"
    Il est vrai qu'elle avait aussi dit cela pour Jean qui gardait quelques idées fortes sur ce sujet. Aussi ce dernier répondit-il pour Olivier :
    "Il a bien le temps, il choisira quand il sera grand !"
    Mais Élodie n'était pas contente. Et bientôt. Jean craignit de lui avoir déplu. C'est à ce moment-là qu'Olivier en rajouta, indiquant : "Et puis, d'abord, j'aime pas les curés !" parce qu'il l'avait entendu dire par le père Bougras. À quoi Jean, pour se rapprocher d'Élodie, répondit :
    "Ne parle pas de choses que tu ne connais pas !"
    Les véritables raisons du refus de l'enfant se situaient ailleurs. Avec ses camarades de la rue Labat, Loulou, Toudjourian et Capdeverre, il était souvent entré au Sacré-Cœur : le lieu lui plaisait pour son mystère. C'était amusant de jouer à allumer les cierges en faisant couler du suif, de faire clapoter l'eau du bénitier, d'escalader, les rangées de prie-Dieu ou de regarder les dévotes baiser le pied tout usé de la statue de Saint Pierre. Mais depuis la mort de sa mère, il redoutait de retrouver les voûtes sombres, les odeurs d'encens, les chuchotements des prières, les robes sombres des prêtres, tout cela si triste, si funèbre qui lui donnait une idée de la mort et qui rejoignait les mauvaises visions de ses cauchemars.
    Il prit un croûton, un morceau de sucre et sortit en les grignotant. La rue s'offrit, animée, bruissante, pleine de gens, comme si tous les immeubles s'étaient vidés d'un coup. Il y avait des pères à chiens et des mères à chats, des dames concierges fières et moustachues, des femmes en cheveux au buste affaissé, des femmes d'âge en fichu, des retraités plongeant les doigts dans leur cornet de prise, des matrones à jupes larges où s'accrochaient des marmots morveux, des jeunes endimanchés qui remontaient leurs pantalons d'un geste canaille en regardant des ingénues à la bouche trop rouge, des enfants en costume marin, des mijaurées aux lèvres pincées, des loustics en pull-over, des élégants en chapeau melon, des progénitures nécessiteuses vêtues de hardes rapiécées, mais avec un peu plus d'ordre dans la chevelure que les autres jours, des Arabes qui restaient entre eux près de la porte de leur hôtel.
    Devant la boucherie juive, le grand-père Samuel, qui avait dépassé ses quatre-vingts ans, tirait ses élastiques noirs sur ses manches de chemise, et, méditatif, se grattait la barbe. Son chapeau noir à large ruban ne quittait jamais sa tête et il passait tout son temps à appeler son petit-fils Ramélie qui ne serait jamais un bon boucher parce qu'il lisait trop. De l'épicerie de la rue Bachelet venait un bruit de balances, de litres remués, de commandes de clientes avec des "Merci, m'sieur dame" des "C'est tout ce qui vous faut pour aujourd'hui ?" et des "C'est esstra, c'est essquis !" et des odeurs de pétrole qui se mêlaient à celles des fromages trop faits.
    Assis sur une caisse, Bougras lisait le "Paris-Midi" de la veille. Parfois, il entrouvrait son bourgeron sur un cochon d'Inde qui humait l'air précautionneusement avant de s'enfoncer sous le tissu contre la chaleur du corps. Mme Chamignon, en chapeau violet, passait, son sac à provisions en moleskine noire attaché à son bras, son porte-monnaie à soufflets à la main, en se dandinant. Le fils du boulanger astiquait les rayons de son vélo-porteur à frein sur moyeu. Pour la dixième fois, Capdeverre gravait ses initiales sur un mur, au-dessus de la grille par laquelle on pouvait voir, dans son sous-sol, le boulanger et son mitron, en maillots de corps et tout enfarinés, travailler aux fournées de pain fantaisie, polka, saucisson ou fendu.
    Les immeubles, les boutiques, les murs semblaient pris d'un rire satisfait. Des fenêtres passaient de généreux effluves d'ail, d'oignons frits, de beurre chaud, de fricots bien mijotés. Le dimanche, toutes les femmes devenaient cuisinières. Elles se questionnaient : "Qu'est-ce que vous faites aujourd'hui ?" et les réponses étaient détaillées, énoncées sur un ton grave et fier, comme si l'avenir de l'humanité devait dépendre du haricot de mouton, du pot-au-feu, du bœuf bourguignon, des côtelettes aux pois cassés, de pieds de veau ou du navarin.
    Olivier errait d'un trottoir à l'autre, cueillant au passage des mots, des odeurs, des couleurs, des impressions rapides. Chaque personnage était devenu une sorte de bateleur et toute la rue, une scène de théâtre. Il aperçut un camarade de classe qui donnait la main à un grand nègre élégant, puis Riri Chamignon qui avait le hoquet et répétait très vite : "J'ai le hoquet. Dieu me l'a fait. Petit Jésus, je ne l'ai plus...", la petite Italienne qui limait ses ongles. Des turfistes parlaient du "Prix de Diane" en se demandant si "Bourrasque" pourrait battre "Perruche" et "Ligne de Fond", de l'écurie Rothschild. Loulou, vêtu d'un costume de velours noir uni sur lequel tranchait la blancheur d'un col Danton, lui dit en tapant sur un sac de billes à cordonnet :
    "On fait une partie ? Je t'en prête cinq..."
    Ils se déplacèrent en sautant à pieds joints par petits coups et entreprirent au milieu de la rue une partie de "tique et patte", jetant à chacun son tour les billes qui s'immobilisaient vite parmi les courtes herbes entre les pavés. De temps en temps, l'un d'eux, ayant bien visé, criait : "Y'a patte !" et l'autre répondait : "Des clous, oui !" ou bien : "Des queues, Marie !" Le premier, alors, écartait les doigts entre les deux billes pour montrer que l'espacement correspondait aux règles. Ou bien, on "tiquait", levant la bille pincée entre le pouce et l'index arrondis en forme de monocle à hauteur de l'œil droit, visant bien et la laissant retomber sur l'autre. Olivier perdit les cinq billes prêtées et se lassa du jeu, d'autant plus qu'il croyait toujours, lorsqu'il jouait, que les grands lui jetaient des regards de reproche à cause de son deuil.
    Près de sa fenêtre, qui était, en quelque sorte, l'œil de la rue, la grosse Albertine léchait des tickets-prime d'alimentation pour les coller dans les cases d'un carnet vert. De temps en temps, elle allait lever le couvercle d'une marmite ou feuilletait "Le Miroir du Monde" pour admirer le bateau d'Alain Gerbault, la stratosphère du professeur Piccard ou le Graf Zeppelin. Elle cria à Olivier d'une voix presque tendre :
    "Tu traînes encore, toi, sale gosse !"
    Au "Bois et Charbons" dont le comptoir était étroit, seuls quelques buveurs se pressaient, se disputant une place près du zinc. Au café "Le Transatlantique", au coin de la rue Bachelet, il y avait foule et certains buveurs se tenaient devant la porte, dans un rayon de soleil, verre en main. C'était une débauche de Mandarin-curaçao, de Suze-citron, de Guignolet-kirsch, de Dubonnet, de Saint-Raphaël et de mêlé-cass. Le Pernod laiteux venu de Pontarlier se colorait de grenadine pour devenir "une tomate" ou de menthe verte pour s'appeler "perroquet". Ernest versait des apéritifs "secs" dans des petits verres à pied de faible contenance ou "à l'eau" dans des verres coniques à base torsadée de taille plus grande. Pour être servi dans ces grands verres et éviter le jet de siphon complémentaire, on commandait des apéritifs "à l'eau sans eau".
    La voix nasale et claironnante de Gastounet, l'ancien "juteux", couvrait toutes les autres. Caressant du pouce une dizaine de rubans colorant son revers, il jetait ses affirmations comme des "Portez armes !". Le dimanche, il se mettait au vin blanc, mais, pour assurer le repos de sa conscience, il faisait ajouter quelques gouttes d'eau de Vichy en relevant bien vite de l'index le goulot de la bouteille. À la troisième tournée, il racontait la bataille de la Marne ; à la sixième, lyrique, il avait des mouvements de tambour-major ; plus tard, il devenait agressif et parlait des tire-au-flanc et des embusqués en jetant autour de lui des regards accusateurs. Ayant été blessé à la jambe, il exagérait alors sa claudication et répétait qu'il se rendrait la semaine suivante à l'intendance pour toucher un embout en caoutchouc destiné à la canne d'ancien combattant dont d'ailleurs il ne se servait guère.
    Après avoir caressé ses cheveux d'arrière en avant (car il les ramenait sur son front pour tenter de cacher sa calvitie), il laissa flotter sa main dans l'air pour la poser sur la tête d'Olivier qui se trouvait près de lui. Il appuya comme s'il voulait planter l'enfant dans le sol tel un pieu et dit d'un ton incertain :
    "Alors, la France ?"
    Il sortit du café en tenant toujours la tête de l'enfant devenu bâton de vieillesse et le poussa devant lui jusqu'à la rue Lambert devant le bistrot "Au bon Picolo". Là, il s'effondra sur une chaise en osier devant l'unique guéridon de la maigre terrasse et commanda à l'Auvergnat du blanc-citron pour lui et du blanc-limonade pour son jeune compagnon.
    Olivier se tenait tout droit sur sa chaise en fixant son verre sans oser y poser les lèvres. Gastounet se pencha sur le sien et aspira la première gorgée avant de s'essuyer les moustaches d'un geste gaulois. Après avoir examiné Olivier de l'œil critique qu'il réservait jadis aux jeunes recrues, bonasse et protecteur, il entra dans le vif du sujet :
    "Le mieux, garçon, pour ton avenir, c'est que l'oncle du Nord te recueille. D'ailleurs, les chtimis... Et puis il y a de l'argent là-dedans. Du solide. Le Jean et l'Élodie, ça ne fait pas le poids. Des gamins ! Ou alors. Ou alors : les Enfants de Troupe ! J'ai connu ton paternel. Pas à dire : c'était un brave, la croix de guerre avec palme... S'ils se débrouillent, tu seras Pupille de la Nation. Et alors... (Ses bras s'arrondirent sur un pactole.) Dans ton malheur, tu as de la chance. C'est pas comme si..."
    Olivier écoutait tout ce verbiage la tête penchée sur le côté, avec un air poli. Parfois un mot, une expression le frappaient, mais, entre deux discours, il s'écoulait d'assez longues périodes de temps pendant lesquelles son esprit vagabondait. Quand il revenait à la surface de lui-même, il était tout étonné d'entendre encore Gastounet qui prenait cette rêverie pour de l'attention. L'enfant savait que les grands aiment parler en bombant le torse, conseiller, répéter plusieurs fois les mêmes choses, vous caresser les joues et se taper sur la poitrine. À un moment, il n'osa plus regarder Gastounet en face, mais l'homme, tout éméché, eût-il lu dans les yeux verts ce mélange de mélancolie et d'ennui qu'il ne pouvait cacher ?
    "Bon, bon, finit par dire Gastounet en vidant son verre, il est temps d'aller à la soupe", et il ajouta : "En route, mauvaise troupe !"
    Olivier, en se levant, prit machinalement la boîte d'allumettes suédoises que Gastounet avait laissée sur le guéridon. En le quittant, l'homme lui tapa sur l'épaule un peu plus fort qu'il n'aurait fallu et lui dit encore quelque chose sur la gloire des Enfants de Troupe.

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