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Chapitre 04-3

    Il quitta le Marcadet-Palace bouleversé. Dans les rues, il marchait les yeux mi-clos pour ne pas voir les passants, mais garder en lui cet incendie de livres jetant ses flammes dans le regard du héros trahi par tous. Il se dirigea tout enfiévré, tout ébloui par ce qu'il venait de voir, vers les escaliers Becquerel, vers sa cachette qui, seule, pouvait lui procurer assez de recul, de solitude et d'obscurité. Il gardait tout le feu de l'autodafé dans la tête. Des pages de livres tournaient sous la flamme qui les dévorait une à une et le papier, tordu sur lui-même, semblait jeter des cris avant de mourir en cendre.
    Olivier tira la targette du cagibi et se cacha tout au fond du réduit. Encore une fois, il put faire le hérisson entre les balais et les poubelles. Il versa des larmes sans savoir pourquoi il pleurait, mais cela lui fit du bien. Il finit même par ne pas trouver désagréable cette senteur d'humus, de poussière et d'encaustique à laquelle une odeur de bête se mêlait.
    Olivier avait creusé son terrier, il était à l'abri de tout, dans un autre monde, au-delà de lui-même, il pouvait essayer de rassembler des idées, des images, il trouvait la possibilité de se réunir. Il ne perçut pas immédiatement un gémissement tout proche, croyant peut-être qu'il venait de sa propre poitrine. Ce ne fut que lorsque la plainte reprit en s'amplifiant qu'il distingua dans l'ombre les deux petites lueurs des yeux d'un animal. Il glissa la main dans la poche de son pantalon. Elle était trouée et la boîte d'allumettes suédoises de Gastounet avait glissé contre sa jambe, dans la poche de tissu où elle s'était arrêtée. Il enfonça le bras, élargissant le trou, puis ramena la boîte et fit craquer une allumette.
    Près de lui, la grosse chatte de gouttière au pelage gris tigré se hérissa un instant, puis, rassurée, étendit ses pattes de devant, se coucha sur le côté et montra des mamelles gonflées vers lesquelles elle tentait de ramener une petite chose inerte, laide, sorte de limace. Ses yeux semblant prendre l'enfant à témoin, elle léchait son chaton mort, sans doute repris après la noyade et qu'elle tentait de ranimer.
    Olivier fit craquer successivement plusieurs allumettes. La flamme jaillissait comme une fleur, parcourait le bois et lui brûlait les doigts. Il fermait les yeux, il revoyait encore les images du film, tandis que, près de lui, la chatte continuait d'émettre sa plainte.
    Dans l'arrière-boutique de la mercerie, l'hiver, bien que le fourneau fût chauffé au rouge, Virginie préparait pour le plaisir un feu de charbon de bois dans la cheminée. Au début, la fumée piquait les yeux, mais quand les bâtonnets charbonneux devenaient braise, quand, avec un son inoubliable, on faisait glisser le contenu du sac en papier Bernot par légères quantités, assis près de la chaleur sur des coussins, la mère et l'enfant passaient des moments agréables : le feu leur brûlait le visage, les plongeait dans une somnolence très douce, et ils restaient là, immobiles et silencieux, contemplant les flammes rouges et bleues en ne faisant qu'échanger du regard leurs impressions heureuses.
    Olivier réunissait des paquets de fils embroussaillés trouvés au magasin et les jetait dans le feu, prenant plaisir à voir leur masse s'embraser et leur centre former une dentelle noire qui finissait par s'écrouler.
    Enfoncé dans son cagibi, en faisant craquer une à une ses allumettes, il revivait ces moment-là. Il secoua la boîte dont le contenu s'épuisait et pensa qu'il ne pourrait pas la rendre à Gastounet. Il aurait voulu rester toujours ainsi, dans la contemplation des allumettes qui brûlaient. Aussi, quand la dernière fut sur le point de s'éteindre, pour prolonger la vie du feu, il enflamma un papier d'emballage qui se trouvait devant lui. La chatte s'était blottie sur des friselis de bois dont on se sert pour les paquets fragiles. Il en tira une pincée et la jeta dans le feu : c'étaient encore les fils de la mercerie qui brûlaient, c'était le feu de Don Quichotte, c'était aussi un ami qui dansait tout rouge devant lui...
    Enfermant le feu dans sa rêverie, il ne vit pas que l'autre feu, le réel, le concret, s'échappait, mordait, s'étendait, faisait bondir la chatte avec des "crrrr, brrrria, grrrr", et se ruer, son chaton mort à la gueule, vers la porte heureusement entrouverte. Ce feu, Olivier aurait pu facilement l'éteindre, mais il continuait à le regarder fasciné. Bientôt les flammes gagnèrent des chiffons humectés de produits d'entretien qui se consumèrent en laissant échapper une épaisse fumée noire.
    Toussant et pleurant, l'enfant sortit de sa torpeur et tenta d'étouffer les flammes, mais le souvenir de ses leçons de choses ne lui servit guère. Quand, après des essais infructueux, il se précipita, les yeux rouges et à demi asphyxié, hors du réduit, la concierge et des locataires ameutés débouchaient dans la cour. Il tenta de s'enfuir, mais un homme tout sec, au visage noueux, le retint par le bras.
    "Hé là, hé ! Ne te sauve pas, toi, tu auras des comptes à rendre..."
    Olivier répéta affolé : "J'ai rien fait, m'sieur, j'ai rien fait !" tout en désignant absurdement la boîte d'allumettes suédoises qu'il tenait à la main. Des mots qu'il ne comprenait pas : pyromane, maniaque, incendiaire, furent prononcés avec un docte mépris par les habitants de cet immeuble "bien" qui n'abritait que des petits-bourgeois rangés et contents d'eux-mêmes.
    Accablé, Olivier baissa la tête sous ce nouveau coup du sort. Il prit le parti de l'immobilité. Comment d'ailleurs aurait-il pu échapper à cet étau qui lui broyait le bras ? Une des jambes de son pantalon de golf tombait sur sa sandale et il était couvert de poussière. Ses joues étaient maculées comme celles d'un ramoneur et ses cheveux blonds eux-mêmes portaient des traces noires.
    Tandis qu'on achevait d'éteindre ce feu avec des seaux d'eau tirés à la fontaine murale de la cour, le "pin-pon-pin-pon" des pompiers alertés par téléphone sur l'initiative de quelqu'un des étages, se fit entendre en bas des escaliers et bientôt, bottés et casqués, tout de cuir et de cuivre, une demi-douzaine de pompiers tirant un énorme tuyau apparurent. Ils aspergèrent d'abondance et une eau noire vint couler jusqu'aux pieds des spectateurs. Ensuite, un gradé sortit un carnet de sa poche et entra en conversation avec la concierge. Des doigts accusateurs se tendirent vers Olivier qui, pris de panique, se secoua comme une bête piégée, échappa à la main qui le tenait, voulut fuir, mais buta contre chacun et fut ramené au centre de la cour où il se mit à trépigner en proie à un début de crise de nerfs. Un pompier lui fouetta alors le visage avec un linge humide. Une voix féminine cria d'une fenêtre :
    "Laissez-le, il est tout petit !"
    On répondit que les parents étaient responsables, que les gosses des rues devenaient un véritable danger... et tout cela qui fut bref (mais tellement long dans les temps de la détresse) se serait prolongé si une voix connue n'avait fait entendre ses intonations rugueuses :
    "Et alors, bonnes gens, c'est l'Apocalypse ?"
    Bougras passa entre deux pompiers, se plaça au premier rang, en face d'Olivier auquel il adressa un signe d'amitié. Il répéta entre ses dents : "L'Apocalypse, l'Apocalypse..." Il posa sa main sur l'épaule d'Olivier et continua :
    "L'Apocalypse, vous n'en méritez pas tant !"
    Avec sa face poilue, ses larges épaules et ses grosses pattes d'ours, il en imposait. Pourtant, l'homme qui avait maintenu l'enfant commença une phrase sur un ton pointu :
    "Mais enfin, monsieur, ce jeune voyou vient mettre le feu chez les honnêtes gens et en plus...
    - "Honnêtes gens !" rugit Bougras, vous m'en mettrez une caisse et trois bidons de vos "honnêtes gens". Qu'en savez-vous ?"
    Et s'adressant aux jeunes pompiers qui se poussaient du coude, il désigna tous les participants :
    "Regardez-les : ils ont tous des têtes de faux jetons, d'hypocrites, de repris de justice, de couards, de marchands de soupe...
    - Mais enfin, monsieur...
    - Vous n'avez jamais fait une connerie, vous ?"
    Les locataires secouèrent la tête en prenant des airs dignes. Ils ne voulaient plus se donner en spectacle avec un tel individu. Ils pensaient : "Encore un communiste !" Mais Bougras, dont les yeux pétillaient de gaieté, jucha Olivier sur ses épaules et reprit avec une voix tantôt douce, tantôt rude :
    "Alors, on s'ennuie ? Parce que c'est dimanche. Et il vous arrive une distraction : le feu dans les poubelles. Alors, on se fait justiciers. Retirez-vous, bourreaux !"
    Il se tourna vers le chef des pompiers et lui dit courtoisement :
    "Notez mon adresse, glorieux capitaine, s'il y a des frais, vous m'enverrez la note..."
    Il ajouta "mezza voce" : "Et je ne la paierai pas !" mais seul Olivier entendit. Après avoir dicté son adresse, Bougras sur un "Salut la compagnie !" sortit de l'immeuble. Sur ses épaules, Olivier se demandait ce qui lui arrivait, mais Bougras descendait allégrement les marches des escaliers Becquerel en sifflotant comme si de rien n'était.
    Au coin de la rue Bachelet, il le posa à terre en lui donnant une petite tape sur les fesses :
    "Eh bien, remets-toi. Tout ça n'est pas si grave..."
    Il ajouta pour lui-même :
    "D'ailleurs, rien n'est grave !"
    Olivier oublia de remercier. Il s'éloigna en courant, mais avant d'atteindre la rue Labat, il se retourna deux fois. Le père Bougras, la pipe à la gueule, se tapait sur les cuisses en riant de tout son soûl.

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