Retour

Chapitre 03-1

    Selon les moments de tristesse ou de joie, la rue changeait de costume. Tantôt les immeubles paraissaient vieux, vétustes et sales, aussi usés que les dames qui montaient péniblement les marches des escaliers Becquerel ou ceux de la rue du Mont-Cenis pour se rendre à la messe dominicale du Sacré-Cœur, tantôt ils criaient leur jeunesse par toutes les voix de toutes leurs fenêtres. Ce soir-là, la jeune radio qui s'appelait encore T.S.F. et où les speakers parlaient, d'une voix étudiée et solennelle (le moindre lapsus devenait un scandale) apporterait aux heureux possesseurs d'un quatre, d'un six ou d'un huit lampes, un programme attendu : la soirée de gala du Poste Parisien.
    Bien longtemps à l'avance, le malheureux Araignée avait pris sa place, tout près de la fenêtre d'Albertine, pour pouvoir écouter la musique et les chansons. Appuyé contre les volets dans une pose figée de pantin grotesque, il se tenait là, les yeux mi-clos, profitant de la lumière déclinante. Il s'adressa à Olivier qui faisait tourner sa bille de verre entre ses paumes :
    "C'est bon, le soleil !"
    L'enfant le regarda timidement. Il n'osait plus s'éloigner. Peut-être voulait-il inconsciemment se mortifier en s'habituant à la hideuse présence. Chacun dans la rue disait que L'Araignée n'était pas "un spectacle pour les enfants", qu'il vaudrait mieux le placer dans une maison spécialisée... Auprès de cette dernière perspective, toutes les misères de l'homme n'étaient rien. Né paria, il ne demandait qu'une toute petite place au soleil, justement auprès de ceux qui le repoussaient.
    Pour ne pas voir ce corps désarticulé, habillé de bleus de travail, façonnés à ses étranges mesures, ces pieds déformés, tout tordus dans les espadrilles dépareillées, Olivier fixait le visage souffreteux mais sans laideur excessive. L'Araignée le regardait aussi, avec le coin des lèvres étiré sur un semblant de sourire.
    "Bonsoir, Olivier, reprit L'Araignée.
    - Bonsoir.
    - Si tu pouvais me trouver quelque chose pour manger...
    - Pour... manger ?
    - Oui, manger, manger, répéta L'Araignée en secouant son moignon devant sa bouche ouverte, un peu de pain".
    Olivier recula comme le Petit Poucet devant l'Ogre et trébucha au bord du trottoir. Les grands yeux noirs étaient plantés dans les siens avec quelque chose d'implorant et d'insoutenable, la bouche aux lèvres épaisses exerçait aussi sa fascination. Peut-être parce que les intonations de la voix de l'infirme n'étaient pas les mêmes que celles des gens qu'il connaissait, l'enfant semblait ne pas comprendre, ne pouvait trouver des mots pour répondre, comme s'ils avaient risqué d'ajouter un lien nouveau et trop fort à la communication secrète qui s'établissait. Il murmura un "Je ne sais pas" que son interlocuteur ne put entendre. Puis il écarta les mains, les paumes en l'air, pour exprimer qu'il n'avait rien, qu'il ne pouvait rien faire.
    "Tiens, voilà ton cousin !" dit Albertine qui s'installait sur un fauteuil devant sa fenêtre ouverte.
    En effet, Jean montait la rue Labat. Avec sa veste à soufflets dans le dos, son large pantalon, sa casquette bien placée au milieu de sa tête, il paraissait très jeune. Olivier le regarda, puis regarda L'Araignée. Une voix secrète lui indiqua qu'il vaudrait mieux que Jean le trouve à la maison. Après un coup d'œil furtif en direction de l'infirme, il s'éloigna rapidement.
    En lui ouvrant la porte, Élodie, qui, pour accueillir son mari, s'était bien coiffée et avait mis un coquet tablier de cuisinière à volants, lui dit :
    "Non mais des fois... Tu deviens un vrai voyou. Si ça continue, c'est au bagne que tu finiras. Où tu étais encore ?"
    Sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta :
    "Et je suis sûre que tu n'as pas mangé !"
    Elle prononçait "mingé" comme dans le Midi. Olivier l'assura que son ami "M'sieur Bougras" lui avait procuré un véritable balthazar et l'idée de nourriture effaça les reproches mérités. Quand Jean frappa à la porte, quelques secondes plus tard, tout était oublié.
    Tandis que les amoureux s'étreignaient dans la petite entrée, Olivier crut bon de s'enfoncer dans l'alcôve et de se plonger dans "Les Aventures de Bicot". Les membres du Club des Ran-tan-plan participaient à un concours de dégustation de pastèques et, au bas de la page, se tenaient le ventre à deux mains. Olivier se demandait ce que désignait le mot "pastèque".
    Par la porte entrouverte, il aperçut la double silhouette des jeunes mariés qui ne cessaient pas de s'embrasser. Il s'écoula une bonne demi-heure, avant qu'Élodie ne criât : "À table ! À table !" en le regardant comme s'il était la cause du retard.
    Il s'assit devant une assiette décorée de losanges rouges (cadeau de l'huile Lesieur). Au lieu de glisser le coin de sa serviette dans son col, il l'étala largement sur ses genoux. Il commença à manger lentement une savoureuse tarte aux épinards et profita d'un baiser des grands pour en faire tomber un morceau dans sa serviette. Ensuite, il fit semblant d'avoir la bouché très pleine et de manger gloutonnement. Quand vint le plat d'abats de volailles au riz, ce fut moins facile car il y avait de la sauce. Il put néanmoins faire glisser des morceaux dans la serviette, ainsi que du pain. Il répéta : "J'ai une de ces faims !" et Jean répondit : "C'est une bonne maladie." De temps en temps, Olivier dissimulait aussi ses mains qu'il n'avait pas lavées et cela lui donnait des airs embarrassés.
    "Qu'est-ce qu'il a fait encore, ce sournois ? dit Élodie.
    - Rien, euh... j'ai rien fait".
    Quand le regard de Jean se détachait de la peau brune d'Élodie, il devenait soucieux. Malgré sa jeunesse, Jean avait le front creusé de rides profondes. Ses tracas tournaient autour d'additions sans cesse refaites où le salaire des semaines à venir était envisagé avec des marges d'espoir (sans mises à pied) ou de pessimisme (chômage et misère). La partie à soustraire de gains incertains portait au désespoir : traites à payer, dépenses indispensables, on arrivait à de tels déficits qu'il y avait de quoi se frapper la tête contre le mur. Au plus bas de son moral, il regardait de nouveau Élodie. Sur la table, par quelque miracle, se trouvait toujours un petit bouquet de fleurs dans un verre d'eau. Elle lui disait :
    "Pourquoi tu fais la grimace ? Si tu avais de l'argent, tu le perdrais aux courses, hé ?"
    Et, haussant les épaules, elle chantait une chanson.
    Olivier avait conscience d'une chose qui lui paraissait absurde : il aurait suffi d'un peu d'argent pour tout arranger. Et il regardait sur les magazines des gens riches qui se reposaient au soleil de la Côte d'Azur et qu'on photographiait comme pour les récompenser. Il pensait aux pièces avec lesquelles Bougras fabriquait des chevalières en se demandant comment il pourrait faire pour en gagner beaucoup et les donner à Jean. Brusquement, il annonça :
    "Quand je serai grand, je serai chanteur d'opéra !"
    Cette phrase revint souvent, avec des variantes : "Je serai boxeur... ou cinéaste... ou caissier", métiers qui lui donnaient une idée de la richesse. Comme Jean ne faisait pas le rapprochement avec ses soucis matériels, il haussait les épaules et disait :
    "Ne dis pas de bêtises !"
    C'est au dessert qu'eut lieu la catastrophe. La serviette dans laquelle Olivier venait de faire tomber une pomme reinette s'effondra. Il plongea sous la table, mais Elodie fut plus rapide que lui. Elle mesura le désastre en poussant des cris :
    "Hou ! Hou ! Regardez-le, mais regardez-le, ce fada ! Regardez ce qu'il fait avec le manger..."
    Un tic d'agacement se mit à battre sous la tempe de Jean et il serra les dents tandis qu'Élodie réunissait les misérables reliefs dans une assiette. Olivier, tout rouge, leva le coude pour se protéger d'une gifle que nul ne songeait à lui donner. Il trouva un mensonge :
    "C'est pour... un petit chat !"
    Cela détendit aussitôt l'atmosphère et la jeune femme éclata de rire :
    "Tu crois que les chats mangent des pommes ?"
    Mais, bonne fille, elle fit glisser les aliments, à l'exception de la pomme qu'elle mordit, dans un sac en papier.
    Le repas terminé, tandis qu'elle préparait la gamelle de son mari pour le lendemain, Olivier se livra au jeu de croiser et de décroiser ses doigts dans des entrelacs qu'il essayait de compliquer. Puis il plia sa serviette et la roula pour l'enfiler dans un anneau de buis.
    Jean rejoignit Élodie à la cuisine. Comme ils s'entretenaient à voix basse, l'enfant croyait qu'ils mijotaient quelque punition. En fait, ils étaient obscurément malheureux. Ils auraient voulu garder l'enfant avec eux, mais ils songeaient à celui qu'ils pourraient avoir, et aussi à un avenir plein d'incertitudes. Alors, ils pensaient qu'ils ne pourraient pas l'élever convenablement et, pour se masquer la chose, ils se répétaient : "Il est dur, il est dur, toujours dans la rue à traîner avec n'importe qui. Ce sera un beau voyou..." Il est vrai aussi que sa détresse, ses peurs, une certaine manière d'être mal dans sa peau donnaient à Olivier un regard fuyant, que ses pauvres vêtements, ses cheveux trop longs, ses vagabondages pouvaient donner libre cours à toutes les interprétations, notamment celles inscrites d'avance dans les esprits comme de mauvais clichés.
    Mais le couple, main dans la main, regardait le lieu du plus intense plaisir : le lit, avec son édredon bordeaux, recouvert d'un dessus-de-lit en coton blanc crocheté à jolis rectangles ajourés, travail de tout un hiver aux veillées de Saint-Chély. L'édredon était inutile en été, mais on le laissait pour le décor, et aussi parce qu'il faisait partie des minces richesses.
    Ils s'embrassèrent longuement et la main de Jean caressa un sein ferme dont il sentit la pointe contre le creux de sa main. Élodie, en désignant la pièce où se tenait Olivier, murmura : "Pas maintenant..." Alors, Jean prit une décision. Il tendit le sac en papier à Olivier :
    "Va donner à manger à ton chat. Mais ne rentre pas trop tard. La clef sera sous le paillasson. Et ne laisse pas la lumière allumée !"
    Olivier demanda s'il pouvait prendre une pomme, choisit la plus grosse, fit semblant d'y mordre et sortit bien vite.

Retour

Impression Braille
si vous possédez une imprimante
Braille correctement configurée