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Chapitre 01-3

    Dans la rue chaude, tout était figé. Des maçons tout blancs appuyés sur un mur blanc cassaient la croûte et les mains et les visages semblaient seuls avoir une vie.
    Olivier marchait, tête baissée, fixant des traces de craie sur le trottoir. Il avait tenté de s'éloigner de la rue, de marcher jusqu'aux magasin "La Maison Dorée", à Château-Rouge, pour regarder les chevaux du manège ou les clients du glacier penchés avec gourmandise sur des coupes d'argent chargées de boules roses, blanches, café ou chocolat. Il était allé jusqu'à hauteur de l'école communale pour imaginer ses camarades dans les classes. Jean avait jugé que son année scolaire était perdue et qu'il redoublerait ; alors il trouvait naturel de ne pas le renvoyer à l'école. Olivier était donc revenu vers la rue, vers les volets clos du magasin de mercerie qui l'attirait comme une niche où il ne pouvait plus pénétrer.
    Plus tard, quand la grosse cloche à voix de basse du Sacré-Cœur, la Savoyarde, sonnerait de tout son bronze, la rue Labat s'animerait. Pour l'instant, elle restait figée dans cette lumière blessante qui aplanissait ses reliefs, la plongeait dans un bain décolorant.
    Olivier monta jusqu'à la rue Bachelet pour s'asseoir sur les marches chaudes. Il croisa ses jambes en tailleur et sortit de sa poche cinq osselets jaunis dus à la générosité du boucher de la rue Ramey. Il commença à jouer dans la poussière qui salissait ses phalanges. Il était assez habile à ce jeu, sachant lancer les osselets et les rattraper sur le dos ou dans le creux de la main selon de multiples figures. Il put réussir la "passe", mais manqua le "puits" et la "tête de mort". Il finit par abandonner le jeu, se contentant de faire grincer les petits os l'un contre l'autre.
    Ses moments les plus pénibles étaient ceux où chacun se mêlait de parler de son sort. Il devenait alors un objet qu'on ne sait où ranger, chaque lieu étant trop plein et refusant de le recevoir.
    Il avait fallu parer au plus pressé : l'enterrement, et cela voulait dire chercher de l'argent pour la cérémonie. Dans le tiroir-caisse du magasin, on n'avait trouvé que de modestes sommes et les piles de linge ne cachaient pas d'économies. Puis, on avait découvert sous le gros aimant les factures rédigées de l'écriture malhabile de l'enfant et toutes prêtes à être acheminées. Après avoir consulté la maison des pompes funèbres Roblot, Mme Haque et la cousine Élodie chargèrent une couturière amie de la maison d'aller faire les encaissements. Albertine expliqua en rougissant qu'elle était momentanément gênée et qu'elle ne pouvait pas régler les pelotes de laine qu'elle devait.
    Malheureusement, la commissionnaire ne trouva que des débiteurs récalcitrants. Une idée germa alors : on enverrait Olivier. Sa triste mine, sa condition d'orphelin pouvaient attendrir. La chose était odieuse, mais on oublia de s'en aviser. Alors, Olivier, la pile de factures à la main gauche et un vieux sac à main sous le bras, partit pour accomplir sa mission. Seul le tailleur d'en face (sur une plaque de marmorite, sous son nom, le mot "Tailor" était gravé en lettre d'or) paya sans broncher en demandant à l'enfant d'écrire "pour acquit" et de signer sur un timbre rouge.
    Plein de honte et de timidité, l'enfant poursuivit sa mission, s'arrêtant parfois dans un couloir pour essuyer une larme avec sa manche. Il parcourut bien des rues, leva les yeux sur les numéros de bien des immeubles, monta bien des étages, hésitant avant de frapper ou de sonner, débitant dans un bredouillement informe un discours qu'on lui avait préparé. Il n'obtint pas grand-chose. On lui répondait qu'on passerait plus tard, qu'il y avait une erreur sur la facture, que ce n'était pas le moment, qu'on attendait soi-même de l'argent... Ou bien, on lui faisait parler de la mort de sa mère, on s'apitoyait, on lui demandait qui le recueillerait. Il n'en pouvait plus, il avait le visage ravagé, les yeux brûlés, le front fiévreux, et il devait expliquer, la tête basse, d'une voix morte : "C'est pour payer l'enterrement..." et il cherchait des mots d'excuse qu'il ne trouvait pas.
    Quand, au retour, il montra le peu d'argent recueilli, il crut lire des reproches dans les regards. Pour chaque facture, il tentait de se souvenir de ce que le client lui avait dit, mais mélangeait tout. Il finit par dire : "C'est pas ma faute, c'est pas ma faute..."
    Une semaine seulement s'était écoulée depuis tout cela. Le soleil n'avait jamais cessé de briller. Il était là, assis sur la pierre, avec des osselets près de lui.
    Cependant, peu à peu, la rue s'anima. Les ouvriers de l'Entreprise Dardart se rendirent au café "Le Transatlantique" pour prendre l'apéritif, comme ils le faisaient une fois par semaine, après la paie, se perdant quelques instants dans la magie des interjections et des liquides gras et colorés. Les gens ayant terminé leur travail commençaient à monter la rue avec des mouvements lents, des gestes las. La plupart des ouvriers portaient des casquettes larges à visière huileuse et cassée, celles qui après avoir été "du dimanche" étaient devenues "de la semaine". Certains gardaient leurs vêtements de travail et on pouvait distinguer aux taches les marques de leur métier. Dans des musettes ou des mallettes cubiques en carton bouilli, ils rapportaient les gamelles vides, la chopine où tremblotait un fond de liquide rouge. Ils paraissaient harassés, inquiets, en attendant que les rencontres et le sourire béat des fins de semaine vinssent chasser leur torpeur.
    Olivier recula devant eux. Il ne voulait voir personne, il ne désirait pas entendre de paroles. Il suivit la rue Bachelet jusqu'aux escaliers Becquerel où il avait fait tant de glissades sur les rampes. Il s'arrêta au premier palier et pénétra dans un immeuble donnant directement sur ces escaliers. Il se glissa furtivement dans la cour. Là, il connaissait un cagibi qu'il avait choisi pour refuge. Il pouvait s'y tapir indéfiniment parmi les balais-brosses, les têtes de loup et les chiffons, derrière des poubelles, dans une odeur âcre d'ordures et de produits d'entretien. Il s'y était déjà réfugié plusieurs fois et même endormi sans jamais avoir été dérangé. Il cala son corps entre de vieux cartons et, accroupi, les mains croisées sur les genoux, il resta immobile, "comme quand on est mort", et il ferma les yeux.
    Le choc ressenti avait produit en lui un étrange déclic. Auparavant, il vivait sa vie de petit garçon choyé, se blottissant auprès de Virginie à la moindre peine, allant à l'école sans être meilleur ni plus mauvais écolier qu'un autre, ne connaissant jamais un moment de solitude et vivant dans la chaleur du magasin de mercerie comme un mot heureux dans un poème. Parce qu'il grandissait dans un climat de fête et de jeux perpétuels, il ne s'était jamais interrogé sur aucune chose, sur aucun aspect de la vie. Et voici que des questions souvent imprécises cheminaient dans sa tête, s'imposaient sans qu'il pût trouver de réponses. N'ayant plus que ses propres bras pour s'y blottir, tout lui apparaissait dans une autre réalité, il se sentait marqué par des signes particuliers, les autres devenaient hostiles, dangereux, tout en lui était vulnérable, tout son être tendait vers un autre être qui ne pouvait lui répondre.
    Ses cousins Jean et Élodie avaient parlé à son propos d'un "conseil de famille" : encore une expression qui lui causait un malaise. Inconsciemment, il l'assimilait à quelque conseil disciplinaire ou à une réunion de juges sévères où il serait l'accusé. Dans le monde simple où il était né, on craignait tout ce qui porte marque d'officialité : notaires, magistrats, commissaires, gendarmes, et il se sentait faible, misérable, vaincu d'avance par toutes ces forces conjuguées.
    La question de son sort se posait et sans doute plusieurs personnes y réfléchissaient-elles, chacune se demandant ce que ferait l'autre. Serait-il recueilli par son cousin Jean ? Au retour du service militaire, celui-ci venait de se marier et habitait la rue, mais il était si jeune ! Ou bien par ses grands-parents paternels qui vivaient dans un village de Haute-Loire, à Saugues. Ou encore par un oncle et une tante, riches disait-on, mais qui habitaient un quartier si lointain qu'il lui donnait une idée d'exil.
    Et puis une ombre redoutable planait : celle de l'Assistance publique. L'expression tombait plus lourdement encore que toutes les autres. Il avait passé une fois un mois à la campagne, à Valpuiseaux, chez des fermiers prenant durant l'été des enfants parisiens en pension. Là, vivait un gosse de l'âge d'Olivier, apeuré et soumis, que l'on faisait travailler comme un domestique en lui rappelant constamment qu'il était "de l'Assistance" sur un ton le chargeant d'infamie.
    Olivier, loin de se complaire dans ces pensées, les repoussait de toutes ses forces. Il serrait les poings, tentait de se durcir, se persuadait qu'il était impossible de lui faire quitter la rue. Il poussait des cris plaintifs ou, entièrement fermé, entrait en léthargie.
    Il entendit un bruit. La concierge ouvrait la porte du cagibi pour sortir les poubelles et les placer dans le couloir à la disposition des locataires. Il retint son souffle. Comme une autruche, il cacha ses yeux pour qu'on ne le voie pas. L'obscurité sut le dissimuler et, après que la femme eut fait trois voyages en tirant ses poubelles, il comprit qu'il serait tranquille. Alors, il pensa à la rue toute proche, il s'efforça de l'imaginer toute bruissante de gens et il revit la mercerie et ses volets de bois comme si elle était le centre de ce monde.

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