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Chapitre 11

    Une pluie d'été tomba en larges gouttes que les gens appelaient "des pièces de cent sous". Cela ne dura que quelques minutes, puis le ciel s'apaisa, le soleil jaune prît sa revanche et le sol commença à fumer. Jamais la rue ne fut plus claire. Éblouissante.
    Tandis qu'Albertine Haque, à l'aide d'un crayon gras, déguisait une verrue en grain de beauté, Olivier assis sur le zinc de sa fenêtre regardait, à travers le rideau blond de ses cheveux, ses deux pieds qui se balançaient dans le vide. En haut de la rue, Ramélie laissait se dégonfler un ballon à sifflet en attendant les premières protestations des ménagères agacées par le bruit. Deux petites filles cessèrent de jouer à "pigeon vole" pour se boucher les oreilles. Puis le père Grosmalard s'approcha de Ramélie et posa le feu de sa cigarette contre le ballon qui éclata. Alors, Ramélie se mit à hurler.
    La veille, Olivier était rentré si tard que Jean qui ne dormait pas lui avait dit :

    "Tu mériterais des gifles, mais ça durera ce que ça durera".

    Et Élodie avait crié de son lit, d'une voix endormie :

    "On ne bat pas un orphelin !".

    Pour l'instant, Olivier s'amusait à donner des coups de talons rythmés contre le mur et Albertine lui demanda de cesser de faire le zèbre.
    La journée n'était pas comme les autres. Olivier savait qu'à l'école de la rue de Clignancourt avait lieu la distribution des prix. Aussi prenait-il un air indifférent et désinvolte pour cacher une mélancolie qui s'accentuait peu à peu et atteignit à son comble quand il vit ses camarades habillés en dimanche remonter la rue en montrant leur satisfaction. Les garçons portaient sur la tête des couronnes de laurier et les filles des rubans ornés de roses en papier. Les livres de prix, cartonnés en rouge ou simplement brochés, étaient entourés d'un ruban tricolore au large nœud en forme de rosette.
    Visiblement, Loulou dont on avait tenté de discipliner les cheveux noirs et bouclés, crânait : Prix d'Excellence, il tenait entre ses mains une pile de six livres à tranches dorées. Capdeverre n'en avait que deux, mais il les portait avec effort pour les faire croire plus lourds qu'ils n'étaient. Ils quittèrent leurs parents pour rejoindre Olivier et lui montrer les livres. L'enfant examina les belles récompenses non sans une secrète envie. ll se disait pourtant que si beaux que fussent ces livres, ils ne valaient pas ceux de Daniel, et qu'un jour, il lirait ce Zola dont parlait Bougras. À sa surprise, Loulou tira de sous sa pile un mince in-octavo recouvert de papier-cristal en annonçant :

    "C'est pour toi. C'est Bibiche qui te l'envoie. Il a dit que c'était un prix de consolation".

    Stupéfait Olivier hésita avant de prendre le livre. Il lut le titre : "Vie de Savorgnan de Brazza", et, en feuilletant, trouva des illustrations représentant des Arabes en djellabah et des chameaux.

    "Qui c'est ?" demanda Olivier.

    Pour montrer son ignorance, Capdeverre gonfla ses joues et en fit sortir l'air avec un bruit. De toute façon, cela n'avait guère d'importance : on donnait presque toujours aux enfants des livres de prix qu'ils ne pouvaient pas lire.

    "C'est un truc de l'Exposition coloniale...", supposa Loulou.

    Olivier se sentit à la fois heureux et triste. Il ne comprenait pas bien le sens de "prix de consolation" et croyait cette consolation en rapport avec la mort de sa mère. "Ben alors, ça...", dit-il en tenant son livre comme un plateau. Il demanda encore :

    "C'est Bibiche qui...
    - Oui, dit Loulou, c'est lui per-son-nel-le-ment qui te l'offre !".

    M. Gambier, dit Bibiche, appartenait à cette vieille race d'instituteurs primaires qui tantôt manifestaient une sévérité excessive, tantôt jouaient les papas gâteaux. Il habitait aux Lilas un pavillon entouré d'un jardinet avec trois pommiers. Le matin, il tirait deux grosses pommes de sa serviette et les plaçait en évidence sur son pupitre. Le meilleur en rédaction, en dictée ou en arithmétique avait droit à une pomme. Ce livre en marge de la distribution des prix, c'était un peu comme une pomme venant du verger de Bibiche.
    Cependant, l'affreux Lopez, les mains en porte-voix, cria à Capdeverre et à Loulou :

    "Vous savez de quoi vous avez l'air avec vos couronnes ?".

    Les deux garçons coupèrent court à une réponse trop attendue. Ils tendirent leurs livres à Olivier :

    "Tiens ça, L'Olive. On va le dérouiller !".

    Et tandis que, leurs lauriers d'empereurs romains les couronnant, ils se lançaient à la poursuite de Lopez, Olivier, tout chargé de livres, entendit une voix au-dessus de sa tête :

    "Bien ça, mon petit, bien ça...".

    Il leva les yeux. Un vieillard long et maigre, tout en gris, le fixait à travers des lorgnons cerclés de métal doré. Comme Olivier ne semblait pas comprendre, l'homme désigna la pile de livres de prix :

    "Bon élève, pas ? Le premier de ta classe sans doute ?
    - Euh non ! dit Olivier.
    - Et modeste en plus...".

    Le vieillard secoua aimablement la tête et s'éloigna, les mains derrière le dos, tous voûté, en pensant à sa lointaine enfance de bon élève.
    Quand Loulou et Capdeverre revinrent échevelés pour reprendre leurs livres, il leur raconta la chose et cela les fit rire. Puis Loulou tenta de retrouver un semblant de dignité : ses cheveux redevenus fous débordaient curieusement de la couronne posée de travers. Mais Capdeverre lança :

    "Je m'en tape de l'école. C'est les vacances, les gars...".

    Loulou recueillit cette évidence comme une révélation. Il redressa sa couronne et dit en prenant une voix de nez :

    "Hon ! Hon ! C'est vrai. C'est les vacances. On va drôlement se marrer tous les trois. Toi tu serais Croquignol, moi Ribouldingue et Capdeverre Filochard".

    Ils firent des grimaces pour singer les Pieds-Nickelés. Loulou passa sa main à rebrousse-poil sur les cheveux en brosse de Capdeverre et l'appela "Beau Frisé !". Olivier se mit à rire : Capdeverre détestait cette appellation.

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