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Chapitre 11-9

    À la suite de quelque oubli, un bec de gaz, tout en haut de la rue Labat, était resté allumé. Le soleil en cachait la faible clarté et on n'apercevait que la furtive lueur du manchon semblable à celle d'un insecte rouge.
    Tout près de ce réverbère, ils formaient un groupe, Élodie et Jean parlant avec l'oncle, et Olivier, un peu plus bas, saisissant leurs propos par bribes :

    "Il est dur, ça, il est dur, mais peut-être qu'avec vous... Ce n'est pas qu'il soit mauvais... C'est même un gentil gosse... Mais sauvage, tellement sauvage ! Évidemment, Virginie... Mais oui, mais oui, mais oui... On aurait bien voulu... Vous, vous êtes riches, c'est pas pareil... Pas tant que ça ? Allons donc...".

    Au coin de la rue Lambert, le chauffeur en uniforme bleu marine et en casquette à visière de cuir faisait briller la carrosserie de la voiture. Déjà, il y avait placé avec un air dégoûté un carton marqué "La Belle Jardinière" qui contenait tous les vêtements de l'enfant.
    Olivier n'avait pas voulu se séparer de son cartable d'écolier. Il serrait contre lui cette unique possession. À l'intérieur se trouvaient les livres de L'Araignée, et aussi "la Vie de Savorgnan de Brazza".
    La rue était immobile, silencieuse, vide. Elle subissait le viol d'un soleil blanc qui la décolorait, uniformisait ses immeubles, lui donnait un aspect fantomatique, comme si on avait recouvert ses façades de draps blancs. Pendant des semaines, Olivier y avait erré, sa douleur enfermée dans sa poitrine et, pour lui plaire, elle avait composé des festivals, de paroles et de gestes, de rencontres et de jeux. Elle avait ajouté des notes joyeuses au triste concert qu'il portait. Plus tard, il se souviendrait de ces simples spectacles de la vie, si courants, si évidents que la plupart des hommes ne les voyaient plus.
    Olivier entendait encore tinter les cristaux de soude dans la bassine d'Élodie. Jean, désœuvré, était parti chercher des cigarettes, mais était revenu les mains vides : il s'agissait d'un prétexte pour s'éloigner pendant quelques instants.
    Maintenant, tandis que les grands parlaient, l'enfant regardait autour de lui comme un chat qui cherche à s'enfuir. Il ne savait trop ce qu'il cherchait, ce qu'il espérait. Peut-être un événement, un secours extérieur. Quelqu'un qui serait venu et qui aurait dit : "Attendez ! C'est une erreur. Vous vous trompez. Il reste, il reste puisque...". Les vitres de Bougras jetèrent un éclat de lumière plus doux, avec des rectangles bleutés. Riri poussa devant lui un cerceau à musique. Un chien s'allongea paresseusement au soleil. Olivier n'essayait pas d'entendre ce que disaient Élodie, Jean, l'oncle. Leurs paroles se perdaient au-dessus de sa tête dans un bourdonnement d'insecte et les mots ne gardaient plus aucune signification.
    Cela ressemblait à l'enterrement de Virginie, mais avec moins de monde et l'oncle n'avait pas mis son pardessus demi-saison. Il portait un costume croisé gris fer et ses bottines noires brillaient trop. Ses longues mains pendaient au long de son corps et paraissaient talquées. Une grosse alliance était incrustée dans la peau de son annulaire. Sa lèvre inférieure pendait un peu. Voûté, il avait la démarche d'un homme lourd, gêné par sa force.
    Olivier avait croisé les mains sous le cartable dont il ne sentait pas le poids. Il apercevait le capot de l'automobile, avec un bouchon de radiateur en forme d'aigle toutes ailes déployées. En bas de la rue, les pavés étaient lisses. Plus loin, rue Custine, le pavement se composait de cubes de bois goudronné. Par temps de pluie, les chevaux glissaient, tombaient parfois entre des brancards dont il fallait les extraire pour qu'ils puissent se relever.

    "Il faut que nous partions !".

    L'oncle tentait d'abréger les adieux. Olivier fixait un fil qui pendait à la couture du cartable. Il était d'un ton plus clair que le cuir, une vachette râpée. Le cordonnier de la rue Nicolet, après avoir recousu une des poches, n'avait pas coupé ce fil. Parfois, Olivier s'était amusé à y attacher son équerre de bois.

    "Allons ! Dis-nous au revoir. Tu seras sage, tu nous écriras. Promis ? Une longue lettre...".

    Les baisers claquèrent sur les joues, puis l'oncle serra les mains des jeunes gens qui rentrèrent bien vite chez eux. Il se pencha ensuite pour guider Olivier en le tenant par l'épaule. Il regardait cette chevelure blonde qui brillait au soleil, ce gosse des rues qui allait entrer dans sa vie familiale, et tous ses gestes étaient gênés, malhabiles. Il avait hâte de confier l'enfant à sa femme.
    Ils descendirent les quelques mètres de ce minuscule bout de rue qui avait toujours paru si grand à Olivier. Ils s'arrêtèrent quelques instants devant le magasin de mercerie. Depuis le 1er mai, Olivier n'avait fait que tourner autour de ce noyau central : une Virginie invisible, secrète, inaccessible continuait d'y vivre parmi les tiroirs, les fils, les ciseaux. Avec son départ, elle allait vraiment mourir. Parce que la mercerie existait, Olivier au moment du départ, ne pouvait pas vraiment croire qu'on lui ferait quitter la rue. Non, c'était seulement une promenade. Ou des vacances.

    "Allons, dit l'oncle, ta tante nous attend à la maison".

    La fenêtre d'Albertine resta fermée. Elle devait faire la sieste, ses mains croisées sur son gros ventre, ses anglaises étalées autour de son visage rouge. En montant dans la voiture, il sembla à l'enfant qu'il entendait la T.S.F. de Lucien.
    Le chauffeur venait de refermer la porte quand Olivier sursauta en reconnaissant une voix semblable à aucune autre :

    "Hé là-bas ! Hé ! Une minute, nom de d'là !".

    Un gaillard barbu, chevelu, descendait la rue, une main sur la hanche en boitant et en grimaçant. L'oncle le prit pour un mendiant et porta la main à son gousset, mais déjà Bougras avait ouvert la portière et tenait la tête d'Olivier entre ses grosses pattes :

    "Et alors ? On ne dit plus au revoir aux amis ? On se serre un bon coup les paluches ?".

    Bougras avait une voix enrouée, un peu cassée, pas tout à fait la même qu’à l'habitude. Il avait envie de dire à l'enfant "Bonne chance !" ou le mot qui remplace cette expression. Il cligna seulement trois fois de l'œil et secoua la tête à petits coups rapides pour exprimer : "Tout ira bien. Aie confiance !".

    "Salut, Bougras", murmura Olivier.

    Si différents l'un de l'autre, l'oncle et Bougras échangèrent un regard de compréhension. Puis Olivier sentit que son ami lui glissait un objet dans le creux de la main. Une bague. Celle-là, il avait suffi d'une pièce de vingt sous pour la faire.

    "Oh ! Bougras, Bougras !".

    La portière se referma. Sur un signe de l'oncle, le chauffeur mit la voiture en marche. Olivier se retourna pour voir Bougras par la vitre arrière. Bougras avec son velours de charpentier. Bougras et toute la rue.
    Olivier serrait la chevalière dans sa main gauche et sa main droite était crispée sur le fil qui pendait du cartable. Bougras devint de plus en plus petit, et aussi la rue. "La Rue...". Il y eut dans la voiture un léger bruit : le fil que tenait Olivier venait de se casser.

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