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Chapitre 08

    Élodie, les yeux rouges, deux assiettes blanches posées devant elle, triait des lentilles blondes. Cela ressemblait à un jeu. Du bout des doigts, elle faisait glisser les petits légumes ronds comme des confettis de l'une dans l'autre assiette en écartant au passage les pierres que le Diable y avait ajoutées.
    Accoudé à l'autre bout de la table, le front dans les mains, Jean fixait sans le lire le journal "L'Ami du Peuple" ouvert devant lui à la page sportive. Abattu et soucieux, il suivait un débat intérieur ponctué de soupirs et il n'osait pas regarder Élodie, de crainte que, leurs détresses se rejoignant de nouveau, la vie ne leur parût plus cruelle encore.
    Quand il avait demandé Élodie en mariage à sa mère, il avait dit fièrement : "Avec moi, elle n'aura jamais faim. J'ai un bon métier !". Et voici que la crise économique faisait naître des doutes. Certains de ses camarades qui, eux, n'avaient rien appris, de débrouillage en débrouillage, gagnaient leur vie mieux que lui. Tout cela était injuste.
    Pour oublier les soucis quotidiens, il suffisait de s'aimer, mais tout amour a ses entractes. Plus tard, le regard de Jean se poserait sur le corsage de zéphyr bleu de la jeune femme, verrait la mèche brune caresser la joue, la poitrine frémir, les lèvres rouges s'entrouvrir, mais là, c'était une période orageuse, avec ses bourrasques vives, ses angoisses éveillées par le vent comme des journaux fous.
    Jean soulevait de temps en temps les sourcils et les épaules, ouvrait les mains comme s'il allait démontrer quelque chose, puis les fermait en enfonçant ses ongles marqués d'encre d'imprimerie dans sa paume. Tout en lui disait : "Que faire ?". Depuis le début de la semaine, il était inscrit au bureau de chômage et le fait d'aller prendre sa place dans la file d'attente pour toucher une maigre allocation le démoralisait.
    Aux studios Francœur, aucun emploi de figurant n'était disponible, même avec la recommandation de P'tit Louis. Alors Jean avait fait divers métiers, suivant par exemple un ancien camarade du 6ème cuirassier de Lunéville, un nommé Grégoire dit Gégé, rencontré par hasard rue des Poissonniers et qui l'entraînait dans de curieuses pérégrinations. Munis d'une table pliante haute et étroite, ils se rendaient tous les deux aux abords des champs de courses ou des terrains de sport. Arrivés à destination, ils dressaient la table et se séparaient. Avec des regards furtifs autour de lui, Gégé sortait trois cartes de sa poche, les étalait à l'envers sur la table, et aboyait :

    "Bonneteau bonneteau, bonneteau bonneteau...".

    Cela attirait vite un rassemblement de joueurs et de badauds. Avec rapidité, Gégé montrait trois cartes dont une dame de cœur, les étalait de nouveau, les faisait glisser rapidement entre ses doigts, les déplaçait en les faisant passer les unes au-dessus des autres en répétant :

    "Où est la dame de cœur ? Où est-elle ? Ici ou là ou là ? Bonneteau, bonneteau...".

    Un joueur misait, hésitait, désignait une carte que Gégé retournait : non, ce n'était pas la bonne. Il empochait, recommençait à faire voyager les cartes de plus en plus vite : "Bonneteau bonneteau...". Alors Jean intervenait, prenant un air niais, misait fort, et Gégé, d'un Mouvement de sa langue entre ses lèvres, à gauche, au milieu ou à droite, lui désignait l'emplacement de la dame de cœur. Jean gagnait et Gégé le payait en grommelant. De nouveau, en bon compère, il battait comtois et gagnait encore avant de s'éloigner avec les billets gagnés. Alors, tout le monde voulait jouer : si ce type avait gagné, pourquoi pas moi ?

    "Bonneteau bonneteau, bonneteau bonneteau...".

    Jean avait une autre fonction : faire le guet. Dès qu'apparaissait un képi, il s'approchait à petits pas, faisait un signe rapide ou disait : "22 !" ou "Y'a du pet !" et ils filaient à un autre endroit.
    Mais cela déplaisait à Jean. Et aussi de vendre des cravates à la sauvette dans un parapluie ouvert en enseignant à la clientèle l'art de faire des nœuds triangulaires à la mode. Il tint toute une matinée sans succès commerce de lames de rasoir en montrant comment les affûter par frottement à plat sur la paroi intérieure d'un verre à moutarde, mais cela ne lui rapporta pas le prix d'un bifteck. Il n'était pas doué pour le négoce.

    "Tu veux du café ? demanda Élodie.
    - Non, merci".

    Il prit un dossier en carte de Lyon, l'ouvrit et étala devant lui des imprimés de sa confection : cartes commerciales, têtes de lettre, catalogues, et aussi des dépliants publicitaires de firmes automobiles dont il était fier. Quand on est capable de si bien tirer les quadrichromies, peut-on vendre de vieilles boîtes de cirage desséché aux gogos ? Et il regardait avec tendresse les Talbot, les Amilcar, les Bugatti, les Delage, les Packard, les Chenard et Walker, les Hispano-Suiza aux carrosseries brillantes qu'il avait amoureusement parées de couleurs plus belles encore qu'au naturel.
    Il prit quand même du café. En le buvant, il regardait ce qui l'entourait : les meubles bien astiqués, les rideaux de cretonne cousus par Élodie, le sabot verni sur le mur avec ses brins de buis, la coupe chargée de fruits en cire, les deux éléphants du serre-livres, la garniture de cheminée en marbre vert, les napperons posés un peu partout. Une traite restait impayée, la suivante le serait aussi. Et si les Galeries venaient reprendre les meubles ? Et les huissiers... Il contemplait le désastre redouté : la pièce vide, les murs nus, le laisser-aller, le dégoût. Et l'épicier qui affichait un cercueil : "Crédit est mort !". Et le boulanger avec son coq : "Quand le coq chantera crédit on fera !". Et Élodie qui parlait de travailler, d'aller dans une usine ou de faire des ménages, d'abîmer ses jolies mains pour ces salauds de richards. Et les journaux avec leurs reportages anticipés de guerres futures, cinq cents avions allemands pouvant suffire pour détruire Paris. Jean se frottait le front, le menton, les yeux pour éloigner tous les spectres.
    Il sursauta. On frappait à la porte. C'était Olivier comme s'il venait réclamer sa place parmi tous ces tracas. Ses vêtements étaient poussiéreux, ses cheveux dorés parsemés de toiles d'araignée, son visage sale et il sentait le salpêtre. Il tenait à la main une bouteille de Monbazillac pour Élodie qui aimait le vin sucré et un paquet de pruneaux. Il se déchargea sur la table et regarda ses cousins avec l'air satisfait du parfait débrouillard.

    "J'ai bossé avec Bougras. On a nettoyé des caves rue du Baigneur....
    - Et tu es propre ! s'exclama Élodie, tu es propre ! Va vite te laver, bougre de sale !".

     Jean aussi gronda un "ah ! ! ! celui-là..." mais le cœur n'y était pas. "Un vrai voyou, ton cousin !" reprit Élodie en accentuant le "ou" à la provençale. Quand l'enfant revint de la cuisine, à peu près propre, elle posa une assiette devant lui :

    "Chic, du pain perdu !
    - Tu as de la chance qu'on t'en ait gardé. Tu sais l'heure ?".

    Le pain perdu, c'était la gourmandise du pauvre. Sous prétexte de récupérer des tranches de pain rassis, on les faisait tremper dans du lait sucré, puis, avec de la fleur d'oranger et des œufs, on composait cette merveille servie bien rissolée.
    Pendant qu'Olivier se régalait, Jean alla placer la bouteille de vin blanc sous le robinet pour la faire rafraîchir. Élodie mit les pruneaux à tremper dans une coupe en verre.

    "C'est bon, c'est bon, miam miam !" disait Olivier avec des mouvements comiques de la bouche et des joues.

    Les randonnées avec Bougras lui réussissaient. Son teint se colorait. Il se faisait une musculature. Les nuages qui passaient dans ses yeux verts devenaient moins fréquents. Il avait trouvé un remède contre la nuit et ses peurs : il tâtait la boîte d'allumettes suédoises dans sa poche et savait qu'à tout moment il pouvait vaincre l'obscurité. Il sifflait aussi entre ses dents et savait se mettre en garde comme Mac le lui avait appris.
    À la stupéfaction de ses cousins, il sortit de sa poche un paquet de quatre "parisiennes" et le tendit à Jean en lui disant :

    "Si tu veux en griller une...".

    Élodie repoussa les assiettes de lentilles. Elle était consternée par les mauvaises manières d'Olivier mais ne savait comment l'exprimer. En soupirant, elle se réfugia dans ses pensées ménagères. Elle préparerait ses lentilles aux oignons avec une tranche de lard maigre. Si après le repas de midi il en restait suffisamment, elle ferait un potage ou, peut-être, les accommoderait à la vinaigrette.
    Après une hésitation, Jean tira une cigarette du minuscule paquet et la porta à ses lèvres. À peine avait-il ébauché ce geste qu'Olivier faisait craquer une allumette suédoise et lui tendait du feu en annonçant avec une pointe de malice :

    "Moi je ne fume pas. Je suis trop jeune".

    Jean déboucha la bouteille de Monbazillac. Le bouchon fit "ploc !" Il était très long et Élodie vit là un bon signe pour la qualité du vin. Le liquide coula dans les trois verres à pied, la part de l'enfant étant complétée par une rasade de "Lithinés du docteur Gustin". Ils trinquèrent en disant : "À la tienne !" et "Tchin tchin !". Élodie, ses lèvres humectées et brillantes, dit : "Hou ! que c'est bon !". Il y eut alors un moment de joie et d'affection si agréable qu'il semblait devoir durer toujours.
    Mais Jean se rembrunit, pinça la pointe de son nez, fit crisser les poils de son menton, reprit son verre comme s'il allait porter un toast, et dit d'un ton embarrassé :

    "Puisqu'on est là tous les trois, il faut que je te parle, Olivier".

    Il prononça de courtes phrases qu'il avait dû se répéter mentalement, mais qui surgirent en désordre :

    "On est potes au fond... Tu vois notre situation... Et si Élodie avait un bébé ? Alors le conseil de famille... Pas tout de suite, dans une quinzaine... Il faut bien en finir... Le notaire, et puis aussi les autres. Il faudrait que tu ailles chez l'oncle... Eux ils ont du pèze... La tante le travaille au corps, l'oncle, mais les gens du Nord, c'est toujours long...".

    Élodie but un petit coup et prit la relève oratoire :

    "Nous, on voudrait bien te garder, mais tu es dur, tu sais. Et grimacier, et clochard, et voyou. Tu es trop dur et on est trop jeunes. Chez eux, tu ferais des études, tu ne traînerais plus les rues, tu jouerais avec leurs deux fils. Ils ont même une bonne. Qu'est-ce que tu ferais à notre place ?".

    Olivier, la tête inclinée, écoutait en regardant les bulles qui montaient du fond de son verre. Tous ces mots prononcés sur un ton affectueux et gêné lui faisaient mal. Dans ces cas-là, il avait envie de pleurer et de demander pardon, et, en même temps, il ne parvenait pas vraiment à croire tout cela qu'il redoutait. Ce devaient être des mots comme ça... alignés les uns au bout des autres et qui changeraient demain. Peut-être que Jean retrouverait du travail. Un bon imprimeur... Les grands parlent toujours et puis ils changent d'idée.
    Pourquoi pensa-t-il à ce moment-là à la piscine de la rue des Amiraux, à toute cette eau bleue porteuse d'oubli ? Il était devenu un poisson et nageait sans fin dans cette transparence sans autre souci que celui de sentir la caresse de l'eau contre son corps qui glissait, qui glissait... Il leva la tête et rencontra les regards graves de ses cousins. Il dit :

    "Et si j'étais un poisson ?".

    Comme ils ne pouvaient le comprendre, ils échangèrent un signe de tête scandalisé, prenant cette question comme une insolence. Ah ! il était bien parti, celui-là. Durement, Jean lui dit :

    "Allez, va jouer dans la rue. De toute façon, ça ne durera qu'un temps, ces histoires...".

    Olivier ne semblait pas comprendre. Il regardait l'étiquette de la bouteille de vin blanc. On y voyait des rangées de vigne et tout au fond, une grande maison. Le temps s'écoula. Jean écrasa sa cigarette dans le cendrier réclame et en alluma une autre. Il se sentait tout de même soulagé par ce qu'il venait de dire. Il se versa un deuxième verre de vin blanc et Élodie fit : "Hé, attention !...". Demain, il irait à l'imprimerie. Autant ne pas faire le difficile : s'il n'y avait pas d'emploi de conducteur, il proposerait de faire n'importe quoi : laver et graisser les machines, balayer, faire des paquets ou des livraisons. Tant pis pour sa dignité d'ouvrier spécialisé. Une femme, un enfant à charge, peut-être que le singe comprendrait.
    Il se pencha sur le cou d'Élodie et l'embrassa. Ses cheveux sentaient bon la lavande. Elle leva la tête. Ils avaient envie de s'aimer avec leurs corps. Jean dit à Olivier :

    "Allons, fais une risette et va jouer. Tu verras : tout ira bien pour toi. Et puis on est là quand même !".

    Jouer, l'enfant n'en avait pas tellement envie, mais il comprit qu'il devait les laisser seuls pour faire la "chose". Sans bruit, il se glissa vers la porte.

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