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Chapitre 08-1

    Dans la rue, Olivier vit passer les "deux dames" qui, en costume tailleur, bien cravatées et les cheveux fixés au Bakerfix, partaient bras dessus bras dessous vers Montparnasse vers des boîtes à jazz-band où elles retrouveraient des congénères : "Le Collège lnn, Les Enfants terribles, Le Bosphore, Les Borgia, Le Jockey" ou "Les Vikings". Là, elles danseraient des tangos vigoureux et violents, verraient des dames internationales se coller les unes aux autres avant de retrouver le Gotha au "Grand Écart" ou l'exotisme du bal nègre à "La Boule blanche" si ce n'est le style Exposition coloniale à "La Jungle".
    L'enfant savait tout cela par une conversation entre Mac et Mado qui, eux aussi, semblaient bien connaître ces lieux. Il voyait ce Montparnasse très loin et pressentait des plaisirs vagues, comparables à ceux du film "Un soir de réveillon" qu'il avait vu au cinéma Barbès.
    Au coin de la rue Custine, il aperçut Mado qui montait dans un taxi. Où allait-elle ? Dans des lieux où les enfants n'entrent pas, sans doute. Quand le taxi disparut au tournant de la rue, il se sentit tout mélancolique.
    Devant le mur de l'école, à l'emplacement où s'organisaient des parties de billes à la sortie de quatre heures, un couple de romanichels à la peau brune, aux yeux charbonneux, s'était installé. L'homme portait de fortes moustaches noires et la femme des nattes, ainsi que la longue et large robe de gitane. Chacun s'affairant sur une chaise à la lueur du bec de gaz, ils évoquaient un tableau de mauvais peintre. Seuls leurs mouvements leur donnaient de la réalité. Plus loin, une fleuriste à jupe plissée arrosait avec l'eau d'une boîte de conserve rouillée, des violettes qui répandaient une odeur forte. Un vieux, poussant ce qui avait été une voiture d'enfant, ramassait du crottin de cheval sur la chaussée pour fumer quelque maigre jardinet et le jetait avec sa pelle à l'endroit où un bébé avait dormi. Un clochard à la face rouge piquait des mégots en attendant de tendre la main à la sortie des salles de spectacle ou de fouiller dans les poubelles du petit matin. On voyait aussi des sarabandes de jeunes en casquette se ruer vers les filles isolées pour les chahuter.
    Olivier traversait tout cela comme une furtive flamme blonde. Ses yeux verts étaient tout baignés d'une mélancolie, d'une tendre nostalgie qu'il retrouverait tout au long de sa vie à chaque promenade solitaire dans une ville nocturne. Il glanait inconsciemment les images qui nourrissaient son imagination et, brusquement, il devait réprimer une étrange envie de parler, de s'exprimer, de courir ou de chanter, de jouer la comédie ou de réciter des poèmes, de vaincre ou de secourir, ne sachant comment libérer ce flot inconnu qui l'emplissait, l'étreignait, et se sentait ivre de sensations, de couleurs, de parfums, de gestes. Au plus haut degré de cette exaltation, des larmes froides coulaient sur ses joues et de pleurer ainsi sans raison, il se croyait fou.
    Il atteignit le café "Les Deux Marronniers", à l'endroit où le dimanche, au début de l'après-midi, les cars pour les courses stationnaient, le chauffeur en blouse blanche à revers bleus criant dans son porte-voix : "Longchamp Longchamp, Longchamp les courses !" jusqu'à ce qu'il eût fait le plein, tandis que les voyageurs déjà installés, chacun son journal hippique à la main, s'impatientaient de crainte de manquer la première course. À la place du Delta, ce fut comme s'il pénétrait brusquement sur un plateau de théâtre violemment éclairé. Le boulevard Rochechouart ruisselait de lumières colorées, avec des sautillements syncopés qu'adoucissaient par endroits les feuillages verts des arbres. Les automobiles jetaient des lueurs spectrales et leurs phares paraissaient vivants comme des yeux.
    Olivier hésita : il atteignait la limite de ses pérégrinations nocturnes. Puis il se décida et avança dans ce monde comme un explorateur dans une forêt vierge. À partir de la place du Delta où le métro venait de s'enfoncer avec sa cargaison humaine dans le gouffre souterrain, le boulevard prenait une majuscule. Il devenait un fleuve, un Gange peuplé, large et mystérieux, chargé de rites, avec pour temples ses établissements de nuit accrochés sur ses rives comme des embarcations, des chalands et des pirogues habités de mystères initiatiques, les voitures traçant leur chemin en klaxonnant avec des cruautés de requins noirs, des bouées de sauvetage, des ports flottants étant constitués par des vespasiennes, des fontaines Wallace ou des kiosques à journaux.
    Olivier s'insinua dans cet éblouissement de sons et de luminosités parmi une foule que la nuit transfigurait. Il passa devant des bars resplendissants de chromes, des boîtes de nuit froufroutantes à photographies roses et à aboyeurs insinuants, des restaurants face à la mer avec le plancher surélevé de leur terrasse, des cinémas, des cabarets et des théâtres rutilants avec les caissières maquillées enfermées dans du verre.
    Au "Trianon Lyrique", on donnait des opérettes que les habitués tenaient pour de la "grande musique" : "Le Pays du Sourire" de Franz Lehar, "La Mascotte" d'Audran, "Le Petit Duc" de Lecocq, "Les Cloches de Corneville" de Planquette. Quelques mois plus tôt, un soir où le boulevard était couvert de neige, Virginie y avait emmené l'enfant pour le récompenser d'un bon livret de fin de mois en classe. On y représentait "Madame Butterfly". À part quelques émerveillements rapides, il s'y était ennuyé, préférant le cirque Medrano où il avait vu le clown Grock jeter ses inénarrables "Sans blâââââgue ?" mais le souvenir aidant, il gardait de cette soirée l'impression d'avoir pénétré dans le domaine adulte et tout lui avait paru luxueux, la salle, les spectateurs, et surtout Virginie qui avait mis une robe noire pailletée de strass et un collier de perles Técla.
    Plus loin, apparaissait le bal de "l'Élysée-Montmartre" où les marlous guettaient les petites bonnes, puis tout un bestiaire de lieux de spectacle : "La Cigale, La Fourmi, Le Coucou, Le Chat Noir, Les Deux Ânes" avant la plongée dans le macabre "Néant", les cabarets de "L'Enfer" et du "Paradis", l'un ouvrant une bouche infernale sur des diables rouges à la queue en forme de flèche, l'autre farci d'anges homosexuels fardés qui agitaient des ailes en carton-pâte dans une lumière rose. Et Olivier marchait, contournait les grands lacs Pigalle, Blanche et Clichy, revenait sur ses pas, passait d'un trottoir à l'autre, regardait la tente ronde de Medrano et ses photographies de piste, le Moulin-Rouge et ses ailes lumineuses, la Brasserie Graff et ses bruits de soucoupes, la place d'Anvers avec son square et son "Café des Oiseaux" qu'on imaginait plein de serins et de perruches penchés sur des verres, des cafés avec jazz nègres, tziganes ou accordéonistes, chanteurs faisant reprendre des refrains en chœur, des friteries à la fumée grasse, un escalier entre deux murs comme un décor de film expressionniste, une boutique rouge avec un faux Aristide Bruant, velours noir et cache-nez écarlate, retenant les passants par le bras, des danseurs prenant le frais entre deux danses, des librairies à étalages spéciaux, des ateliers de peintre et des studios d'artiste, des passages pleins de pièges et, parmi le mouvement, la rumeur, la coulée de la foule, les jambes s'écartant et se refermant comme des compas, la joie vraie ou factice, quelque chose d'effrayant qui s'insinuait comme un serpent sous les herbes et faisait couler des filets d'eau froide sur l'échine.
    Olivier, alors, empruntait le terre-plein au milieu du boulevard, regardait les vieux sur les bancs ne se décidant pas à aller se coucher tout comme si leurs lits allaient devenir des cercueils, les amoureux serrés sur un secret, les chercheurs d'aventures espérant un miracle. Il chantonnait pour se rassurer, serrait la boîte d'allumettes suédoises dans sa poche, trottait plus vite pour échapper à un univers qui voulait l'emprisonner, une glu dont il devait se détacher à coups d'ailes et il frémissait comme un oiselet.
    Sans faim, il acheta un cornet de frites, fit ajouter beaucoup de sel et revint vers la rue Labat en mangeant pour faire des gestes. Il était comme une barque ayant quitté sa rivière pour une imprudente incursion vers la haute mer. Il avait besoin du port fluvial, de la rue, de savoir que derrière telle ou telle fenêtre, ses amis dormaient : Bougras, Albertine, Lucien, L'Araignée, Mado, et peut-être même aussi le beau Mac qu'il n'aimait pas.
    Arrivé au 77, il dut sonner plusieurs fois avant que la concierge tirât le cordon. En passant devant la loge, il jeta son nom de façon tellement retentissante que la femme se plaindrait le lendemain de ce "voyou qui traîne les rues". Le logement de ses cousins était silencieux. Jean et Élodie devaient dormir dans les bras l'un de l'autre. Sur la table, la bouteille de monbazillac était restée. Il la saisit, fit sauter le bouchon, se mit à boire à en avoir le souffle coupé, ajoutant ainsi un nouveau méfait à ses autres exploits. Il finit par s'enfoncer dans son lit, tout nu, les joues rouges et l'esprit en feu, mais le sommeil vint à son secours.

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