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Chapitre 07-2

    Rue Labat, des reflets de soleil bleuissaient les vitres. L'herbe entre les pavés jaunissait. Dans l'atelier de l'Entreprise Dardart, on voyait des ouvriers avec de grosses lunettes noires sur les yeux qui soudaient du métal au chalumeau. Ils étaient entourés d'étincelles, comme d'un feu d'artifice, et les voir travailler donnait, une impression de chaleur infernale.
    Olivier aperçut le petit-fils de Mme Papa, un jeune homme au cheveu ras, au regard éteint, qui était en permission de détente. Il portait un uniforme kaki au pantalon trop grand, à la veste trop courte ajustée par un ceinturon usagé. Ses jambes étaient entourées de bandes molletières et, sur sa tête, un gros calot à pointes ressemblait à un bonnet d'âne retourné. Sous cette grosse laine, il transpirait comme un bœuf et son visage était congestionné. On aurait cru que l'armée voulait donner aux jeunes recrues une leçon d'humilité en les ridiculisant. Montrant un galon rouge sur sa manche, il expliquait au grand Anatole pot-à-colle qu'il était soldat de première classe et l'autre pensait aux wagons rouges des premières classes du métro.
    Assise devant la mercerie, Albertine effilait des haricots verts et ses anglaises brunes dansaient comme des ressorts chaque fois qu'elle se penchait sur la casserole rouge où elle jetait ses légumes. Gastounet fit un signe rapide à Olivier et vint serrer la main du militaire à qui il fit un discours sur l'origine de sa fourragère à tresse verte et jaune assorti de considérations sur le Train des Équipages.

    "Ah ! ah ! mon garçon. Qu'est-ce que le Groupe ?
    - "Le Groupe est la cellule élémentaire de l'infanterie" récita le garçon.
    - Bravo, bravo ! dit Gastounet en tournant autour de lui, montre-moi tes semelles. C'est ça, c'est ça... Ah ! il manque un clou. De mon temps : deux jours de salle de police ! Mais aujourd'hui...".

    Dès qu'il se retrouvait dans la rue, Olivier ressentait un soulagement. Il s'y enfonçait comme un terrassier dans sa tranchée. Il y respirait mieux. Il n'avait plus peur de rien, sauf peut-être de ce magasin de mercerie sur lequel il n'osait trop poser les yeux.
    La concierge la plus en vue, la plus forte en gueule du quartier était celle du 78, Mme Grosmalard (Olivier ne sut jamais s'il s'agissait de son nom ou si on la désignait ainsi à cause de son gros derrière), véritable dragon au visage couvert de verrues poilues, la lèvre surmontée d'un duvet noir presque aussi épais que ses sourcils, un chignon piqué de peignes la couronnant. Reine des concierges, elle régnait en despote sur les locataires de son immeuble, jetant à tout propos la phrase rituelle : "Et les pieds, on ne les essuie plus ?" et torturant un mari aux cheveux roux, aux cuisses courtes qui paraissait être sa réplique en plus petit. Il faisait figure de prince consort car jamais on ne disait à son propos : le concierge. Non, il était "le mari de la concierge", c'est-à-dire quelque chose de superflu.
    Cet homme rondouillard et balbutiant était des plus inoffensifs et ses yeux d'écureuil malin semblaient toujours vous confier : "J'ai l'air de lui obéir, mais au fond je triche parfois !". Il prétendait avoir trouvé ce dont chacun rêvait dans la rue : une bonne martingale, non point celle de son imperméable, mais le moyen de vivre des courses de chevaux. Il prétendait réaliser un gain modeste mais régulier au PMU. En fait, il jouait prudemment les favoris "placés", ce qui rapportait peu. Cela lui permettait de passer ses journées en pointant "Paris-Sport" et "La Veine" et de faire semblant de tenir une comptabilité compliquée pour éviter les corvées que lui infligerait sa femme. Cela suffisait pour qu'on dît de lui :

    "Grosmalard ? Il est né coiffé !
    - Mais c'est vrai, je suis né coiffé !", répondait-il.

     Comme Olivier ne savait pas ce que voulait dire cette expression, il imaginait la naissance d'un bébé roux qui venait au monde avec un béret sur la tête.

     "Je suis sûre que c'est celui-là ! hurla Mme Grosmalard en apercevant Olivier. Il a le vice dans la peau et il est faux jeton comme pas un !
    - C'est pas moi, c'est pas moi !", cria Olivier sans savoir de quoi il s'agissait.

     Il courut néanmoins vers le haut de la rue Bachelet pour se mettre hors de portée. Pendant la nuit, des mauvais plaisants avaient jeté des boules puantes par sa fenêtre entrouverte et elle cherchait un coupable. En accusant tous les enfants un par un, elle espérait le démasquer. Peu à peu, elle déversa toute sa rancœur :

    "Ce grand imbécile d'Anatole qui reluque sous les jupes. L'autre là-bas avec ses pieds sales. Toudjourian et sa face d'huître. Celui-là qui va foutre le feu partout...
    - Assez, assez !" cria quelqu'un.

    Cela suffit pour mettre toute la rue en émoi. Des fenêtres s'ouvrirent et les protestations, les injures, les quolibets se mirent à pleuvoir sur la femme-dragon, avec toute la bonne malice et la bonne vulgarité dont la rue, aux grands jours, était capable. On accusa la femme d'avoir des poux, puis des relations sexuelles avec son chien, puis d'être la progéniture d'un ivrogne et d'une prostituée. On lui demanda de retourner sur la Zone, puis à Charenton, et enfin d'aller se faire faire chez les Grecs. Le poing fermé, la graisse avantageuse, le chignon en bataille, elle rendait juron pour juron et cela allait de l'enchaussé du troisième à la guenon sur laquelle tout était passé y compris l'autobus et l'arpajonnais.
    Alors le rire reprit le dessus et le jeu s'organisa autour du thème du silence. Il y eut : "Ferme ta cocotte, ça sent le ragoût !" puis "Ferme ta boîte à sucre, les mouches vont rentrer dedans !" Un grincheux utilisa encore l'expression "claque-merde" et elle prévalut sur les autres. Enfin la Grosmalard rentra chez elle, jeta un dernier gros mot et la rue reprit sa physionomie normale.

    "Des gens comme ça, des gens comme ça...", répétait Albertine en mordillant un haricot vert.

    Elle demanda à Olivier :

    "Qu'est-ce que c'est que cette histoire de feu ?
    - J'ignore !" jeta Olivier un peu trop superbement.

    Elle lui reposa la question d'une autre manière, mais il resta muet. Il lui raconterait peut-être, mais plus tard, bien plus tard. Elle l'appela "cachotier" puis ajouta qu'il était un "désagréable". Qu'avaient-ils tous ce jour-là ? Bougras, la Grosmalard, Albertine... tous de mauvais poil. Il ne comprendrait jamais rien aux adultes !
    Il en était à se demander s'il ne choisirait pas un nouveau domaine secret, à lui seul, tout au moins en imagination, une partie d'un des terrains de la Butte, celui des Tuyaux ou celui de la Terre glaise. Il marquerait ses limites par des pierres et y vivrait comme Robinson dans son île.
    Une diversion l'arracha à ces projets : un avion, guère plus gros qu'une mouette, traversait le ciel. Tous les regards de la rue se levèrent en même temps et les mains se portèrent en abat-jour sur les fronts. Pour les enfants, il n'existait guère que deux façons de définir les avions, ils les divisaient en monoplans et en biplans. Le fils du boulanger finit par distinguer les cocardes tricolores et cette apparition mit de la joie et fit germer des conversations. Les aéroplanes, pour Gastounet (il prononçait "aréoplanes"), c'était obligatoirement l'évocation de Guynemer et de Fonck réunis dans la gloire des ailes, puis cela dérivait sur les bombardements aériens et les combats de la guerre future. Pour les enfants, cela évoquait des noms prestigieux, ceux de l'aventure civile : Mermoz, Lindbergh, Blériot, Bossoutrot, Amélia Earhart, Costes et Bellonte. Ils les appelaient les "as". Puis quelqu'un parla des dirigeables et Olivier pensa à de grosses baleines luttant de vitesse avec des poissons volants.
    Olivier, apercevant L'Araignée calé contre la porte de l'hôtel des Arabes, se demanda s'il avait vu l'aéroplane mais n'osa le questionner. Il lui fit seulement un petit signe de tête et se plaça près de lui. Ils regardèrent travailler Leibovitz, le tapissier, qui, aidé de son fils Élie, cardait de la laine à matelas. Pour cela, il s'était mis au milieu de la rue et des flocons de neige s'échappaient dans la lumière de son bizarre instrument monté sur roulettes qu'il faisait aller et venir comme un berceau. Olivier salua Élie et s'assit sur le bord du trottoir dans l'espoir qu'il pourrait donner un coup de main. En attendant, il regarda autour de lui, découpant les lieux en petites parties, comme un cinéaste, et détaillant les particularités de chacune.
    Dans un renfoncement, tout au bout de la rue Bachelet, se trouvait une bonneterie dont la raison sociale était "Au petit qui n'a pas peur des gros". Le David des sous-vêtements, sur le pas de sa porte, semblait toujours guetter le Goliath qu'il ne craignait pas. Comme il vendait aussi de la layette, une seconde inscription en lettres blanches collées sur la vitrine indiquait "Aux bébés de Montmartre". Un peu plus bas, en face, dans la rue Nicolet, se trouvaient des maisons basses, des pavillons, qu'en un autre lieu on eût baptisés hôtels particuliers, avec des courettes de sous-préfecture, des arbres, dont un figuier famélique qui ne donnait jamais de fruits, des fils tendus en tous sens sur lesquels séchaient de grandes lessives. Olivier savait que Virginie, avant qu'elle ne fût mercière, avait habité l'une d'elles avec son mari. C'est là qu'ils l'avaient commandé aux cigognes. Plus tard, l'enfant apprendrait qu'un poète y avait vécu avec sa femme qui s'appelait Mathilde avant qu'un autre poète nommé Arthur ne vînt le rejoindre. Il se nommait Paul Verlaine. Chose curieuse, il y avait en face un marchand de peinture et sur son store figurait une publicité : "Véraline". On n'avait déplacé qu'une lettre.
    Quand Leibovitz replia sa laine dans une toile à matelas rayée et qu'Élie rentra la machine à carder, Olivier descendit vers la rue Lambert. La fenêtre de Lucien, le sans-filiste, était ouverte. Il s'essayait à chanter sans bégayer "Les Petits Pavés". Il fit entrer l'enfant pour lui montrer une merveille du progrès qu'on venait de lui apporter à réparer. La mèche triste, l'air chevalin et tendre, il sourit aux anges en désignant un "phono-réveil-pendule", tout en un, de la marque "Peter Pan Clock", destiné à réveiller son heureux possesseur avec un disque de son choix.
    Ébloui par la science et la technique nouvelle, il dit à Olivier : "Tu verras qu'un jour..." et il fouilla parmi ses revues radiophoniques pour extraire un numéro sur lequel, après des articles d'écrivains et de techniciens, on pouvait lire une étude consacrée à "une branche nouvelle de la radiophonie" qu'on appelait la "photo-télégraphie sans fil" ou encore la "télévision". Il lut à l'enfant une partie de l'article et la commenta ensuite en ajoutant son enthousiasme à son bégaiement, ce qui n'arrangeait pas les choses :

     "T...t...tu verras que que que qu'un jour, on aura le le cinéma chez soi !".

    Olivier l'écoutait avec un air sceptique. Pour lui faire plaisir, il s'exclama cependant :

    "Oh ! dis donc ! Oh ! dis donc !".

    Lucien lui expliqua encore que puisqu'on transmettait des sons, il n'y avait pas de raison de ne pas pouvoir transmettre aussi des images et il lui décrivit un bélinogramme. L'enfant, très intéressé, se dit que son ami était une sorte de savant et, lorsqu'il quitta Lucien, il vibrait d'admiration pour lui.
    Olivier ouvrit sa boîte d'allumettes et sortit son billet de cinq francs, le déplia, le replia, pensa au couteau suisse, et finit par le ranger. Lucien lui avait donné envie d'aller au cinéma. Il se pencha à sa fenêtre et lui dit encore :

    "C'est chouette tout ça !".

     Et il salua Mme Lucien qui, en robe de chambre, frottait avec son index enduit de sirop Delabarre les gencives de son bébé dont les croûtes de lait avaient disparu. Il réfléchit encore à cette idée de cinéma chez soi, mais elle lui parut du domaine des contes de fées.
    Ces pensées l'amenèrent à regarder, rue Custine, les affiches des cinémas du quartier, grossièrement coloriées, avec des tons rouges, verts et bleus en dégradé sur lesquels étaient imprimés les programmes de trois semaines à la fois. Le Marcadet-Palace, le Barbès-Pathé, le Roxy, le Montcalm, le Delta, le Palais Rochechouart, la Cigale jetaient en force des titres alléchants : "Fantômas" avec Jean Worms et Jean Galland, "David Golder" avec Harry Baur, "La Symphonie pathétique" avec Georges Carpentier, "Le Dernier Choc" avec Jean Murat et Danielle Parola, "Shangai-Express" avec Marlène Dietrich, "Coups de roulis" avec Max Dearly, "Le Mystère de la chambre jaune" avec Roland Toutain et Huguette ex-Duflos, "Les Croix de bois" avec Pierre Blanchar et Charles Vanel, "La Perle" avec Edwige Feuillère... Tout cela était riche de promesses et Olivier pensait à des séances de cinéma interminables où, les yeux agrandis, il voyagerait dans un fauteuil magique. Comme les enfants qui, devant les pâtisseries, rêvent qu'un jour ils mangeront tous les gâteaux, Olivier voulait voir tous les films.
    À l'épicerie "La Bordelaise", on grillait du café et toute la rue embaumait. Jean-Jacques, le petit garçon de la maison, assis sur un banc devant la porte, s'évertuait à confectionner un filtre à eau comme on le lui avait appris en classe: une boîte de conserve vide avec un trou au fond, une couche de sable, une couche de charbon de bois écrasé, une couche de sable... mais quand il faisait couler l'eau, elle ressortait toute noire et il répétait :

    "Quel truc à la manque !". Olivier lui dit que son mélange n'était peut-être pas assez tassé, mais l'autre lui répondit vertement qu'il n'y connaissait rien puisqu'il ne venait plus à l'école. Encore tout ébloui par les révélations de Lucien, Olivier quitta ce grincheux en lui disant :

    "Moi, je sais des choses que tu ne sais pas".

    Il s'arrêta à l'angle en épingle à cheveux des rues Ramey et Custine. Il regarda le mercure dans le grand thermomètre de la "Pharmacie Normale" et il lut les indications qui figuraient en face des graduations : "Pic du Midi, 1890, Moscou 1812, Congélation de l'eau-de-vie, Glace, Puits profonds, Serres, Vers à soie, Chaleur du Sénégal, Sumatra, Bornéo, Ceylan, Tropiques", en imaginant des Esquimaux et des Nègres. Dans la vitrine, des fuseaux de soleil jetaient des taches sautillantes sur les deux immenses bocaux ventrus aux couleurs vert et jaune qui intriguaient autant Olivier que le caducée et la croix verte entourés du halo laiteux de la lumière artificielle. Il monta sur la balance qui se trouvait devant la porte. Le disque sans inscriptions tourna et s'immobilisa entre deux traits muets, mais pour connaître le poids, il fallait glisser une pièce qui renvoyait un ticket imprimé. Cela lui parut ridicule et il eut l'impression qu'à l'intérieur de la machine quelqu'un connaissait son poids et ne voulait pas le lui révéler.
    Il s'arrêta encore à la vitrine de la marchande de parapluies, regardant les ombrelles, les cannes à tête de chien, les badines pour les enfants et les parapluies à tête de canard, les Tom Pouce qui se glissent dans le sac et il pensa que la commerçante ne devait pas faire beaucoup d'affaires par un temps pareil. Plus loin, devant les caisses de laurier d'un restaurant, un Hardy de contre-plaqué découpé et peint, plus gras encore qu'au naturel et séparé du maigre Laurel, brandissait une poêle à frire d'une main et de l'autre un rectangle sur lequel était collé le menu du jour. "Salut, Hardy !" lui dit Olivier en passant et il se mit à gonfler ses joues.
    Devant le 8 de la rue Lambert se tenait toujours une femme longue et mince, toute pâle, avec des tresses grises retenues par des nœuds violets, vêtue de noir avec un col Claudine et des poignets mousquetaire blancs. Assise sur une chaise cannée, elle cousait interminablement les mêmes minuscules roses de soie tous les sept centimètres sur un ruban vert. Les magasins du Louvre lui rémunéraient ce travail au mètre. Elle travaillait sur un coussin de velours noir où le serpent vert se déroulait pour finir dans un panier d'osier. Elle était à ce point incorporée au paysage qu'Olivier ne l'avait jamais vraiment vue. Prenant pour la première fois conscience de sa présence, il s'arrêta, observa les longs doigts agiles qui maniaient ruban, aiguille et ciseaux avec rapidité. Au bout de l'annulaire, elle portait un dé à coudre et cette minuscule timbale de métal ramena l'enfant vers la mercerie de Virginie et il revit sa mère reprisant des chaussettes gonflées par le gros œuf de bois. Entre deux roses, la femme lui jeta un rapide regard tout gris. Alors, il dit :

    "C'est joli".

    Il vit que les lèvres dessinaient l'ébauche d'un sourire. Elle reposa un instant son ouvrage, regarda Olivier, soupira, mais se remit bien vite au travail et les doigts coururent vite, très vite, pour rattraper les secondes perdues.
    Olivier s'éloigna lentement. Par-dessus les toits d’ardoise, le ciel du soir pâlissait. Il prenait par endroits la coloration des fleurettes que cousait la couturière. Comme la vie était gaie, comme la vie était triste !

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