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Chapitre 06

    Le travail de l'imprimerie se raréfiant, Jean fut mis à pied pour une semaine. Le premier jour de son repos forcé, il fit la grasse matinée, lisant dans son lit de vieux "Nick Carter" datant de son enfance. Le deuxième jour, il se leva au contraire très tôt, mit un soin particulier à sa toilette et invita Olivier à en faire autant. Tandis que l'enfant faisait mousser le savon sur son cou, Jean enfila le costume qui lui avait servi pour son mariage : pantalon rayé et veste sombre gansée de satin, et se coiffa d'un chapeau melon. Ainsi accoutré, il annonça à Olivier qu'ils allaient tenter de faire du cinéma. L'enfant revêtit son costume de golf duquel Élodie, pour des raisons tactiques, décousit le brassard de deuil, et, après un rapide petit déjeuner, le jeune homme et l'enfant se dirigèrent vers les studios de la rue Francœur, à deux pas.
    Bien qu'il fût sept heures du matin, la file d'attente formait déjà un serpent d'une vingtaine de mètres et qui devait s'allonger rapidement. La porte de métal réservée aux figurants était close et rien n'indiquait un besoin particulier de personnel de figuration. Cependant, quelques-uns affirmaient avec des airs importants qu'ils avaient des tuyaux et qu'avec un peu de chance la plupart des postulants seraient retenus au moins pour la journée. En attendant, les hommes, rasés de près, certains en casquette de sport, se poussaient des épaules pour bien garder leur place et surveillaient férocement les nouveaux arrivants, voyant en eux des disciples possibles de Georges Milton, le "Roi des Resquilleurs". Les uns étaient des acteurs sans emploi : on les reconnaissait à leur allure malingre, à leur face ocre aux cheveux tirés, à leur manière dédaigneuse de jouer les incompris ; les autres étaient, comme Jean, des travailleurs mis à pied ou des tireurs au flanc, voire des chômeurs professionnels ; on ne voyait qu'une seule femme, les cheveux coupés court et qui fumait avec un air lointain.
    Comme le chapeau de Jean fit naître quelques plaisanteries du genre "Visez le bitos !" il le quitta et le tint à deux mains contre son ventre en attendant d'être oublié. Sa gêne et sa timidité se traduisaient dans sa manière de passer rapidement son index sur l'arête de son nez. Olivier, quant à lui, se sentait assez bien dans sa peau. Pour lui, le cinéma était déjà commencé.
    Un grand échalas avec une moustache à la Charlot demanda quel film on tournait et un rouquin lui répondit : "On n'en a rien à foutre !". Mais un titi débita d'un seul trait, d'une voix rocailleuse pleine de tous les traîneaux de l'argot parisien :

    "C'est "Le Million" de René Clair, avec René Lefèvre et Annabella".

    Il ajouta qu'il faudrait peut-être aller aux studios "Tobis" à Épinay. Le nom de l'actrice provoqua quelques sifflements d'enthousiasme et la conversation porta sur les jeunes premières "qu'on s'enverrait bien" : la Meg Lemonnier, la Lilian Harvey, la Suzy Vernon, la Betty Stockfeld ou la Gina Manès.
    Après une heure d'attente pas trop désagréable pour Olivier que les conversations de ces "artistes" intéressaient, un gros homme au nez aplati de boxeur sortit du café "Le Balto", ouvrit la porte des studios et, après un quart d'heure, revint, cigare à la bouche, bloc-sténo et crayon à la main. Il examina les postulants l'un après l'autre des pieds à la tête et annonça qu'il allait en choisir une quinzaine "en commençant par le commencement". Dès lors, chacun se redressa et arbora un sourire pour se rendre sympathique. L'homme, l'index pointé, disait en mâchonnant son cigare : "Toi, toi... non pas toi... toi..." et les refusés maugréaient, disaient : "Si c'est pas dégueulasse !", jetaient des gros mots, accusaient le sort autant que celui qui les repoussait.
    Jean indiqua timidement qu'il était l'ami d'un certain "P'tit Louis", mais il fut choisi surtout à cause du costume et du chapeau melon et parce qu'il avait, selon l'avis du sélectionneur, "l'air ballot à souhait". Quant à Olivier, il indiqua qu'on n'avait pas besoin de mômes.
    Mais Jean rayonnait. Si on pouvait le garder jusqu'à la fin de la semaine, il gagnerait plus qu'à l'imprimerie. Il en oublia presque Olivier qui lui dit :

    "Ben, je m'en vais, alors ?".

    Jean lui tapa derrière la nuque et exprima sa joie en le coiffant du chapeau. Olivier aurait bien voulu apercevoir Annabella. Tant pis ! Il revint vers la rue Labat, décidé à ne pas remettre la culotte courte. Il dit à Élodie :

    "C'est chouette pour Jean, mais j'aurais bien voulu me faire un peu d'oseille...".

    À quoi la jeune femme lui fit observer qu'on disait "de l'argent".

    Il sortit de l'immeuble au moment même où Bougras émergeait du sien, la barbe tout épanouie, la pipe aux dents, un tablier bleu à poche ventrale noué autour de la taille. Il lui cria joyeusement :

    "Viens avec moi, on va bricoler ensemble.
    - Oui, patron.
    - Patron, patron..., grogna Bougras. N'aie jamais de mots comme ça !".

    Tandis qu'ils descendaient la rue, il lui expliqua que le gérant du tabac "L'Oriental" l'avait retenu pour mettre en bouteilles une pièce de vin de Saint-Émilion. Pour lui, cela ressemblait à une farce et il répétait :

    "Tu te rends compte ? Un ivrogne comme Bougras mettre du vin en bouteilles !".

    À "L'Oriental", il indiqua à l'Auvergnat en gilet noir que moyennant "une petite pièce", l'enfant pourrait l'aider. On leur donna une bassine pleine de bouchons nageant dans l'eau tiède, un appareil de bouchage, des capuchons rouges en métal et des étiquettes. Le plateau du monte-charge à roue les fit descendre dans une cave éclairée par une baladeuse électrique.
    Quelle merveilleuse matinée ! Olivier plaçait chaque bouteille sous la cannelle, tournait, et regardait le vin couler en moussant tandis que le père Bougras, calant la précédente bouteille entre ses pieds, enfonçait le bouchon en faisant des commentaires sur la qualité du liège. Quand une bouteille était trop pleine pour qu'on pût y enfoncer le bouchon, Bougras buvait rapidement les gouttes en surplus et faisait "Ach !" en s'essuyant la bouche d'un revers de main. Au bout de quelques bouteilles, il disait :

    "Tu les remplis trop, voyons !".

    Olivier prenait garde alors de ne pas laisser le vin dépasser la moitié du goulot. Après un moment, Bougras, ayant de nouveau soif, clignait de l'œil et demandait :

    "Remplis-les quand même un peu plus...".

    Un des garçons de café vint leur offrir des cigarettes, mais Bougras refusa en se disant fidèle à sa pipe. Olivier eut droit à une cigarette "High Life" qu'il prit en jetant un rapide coup d'œil vers l'enfonceur de bouchons qui ne broncha pas. Alors, il fit craquer une allumette suédoise et, la bouche arrondie, les yeux fermés, il tira une bouffée en gonflant les joues, puis il jeta l'allumette qui s'éteignit sur le sol humide de vin avec un léger bruit. Il se remit au travail, mais la cigarette le faisant tousser, il l'écrasa rapidement sous son pied en évitant d'être vu par Bougras qui aurait souri.
    Vers midi, le même garçon leur descendit des casse-croûte aux rillettes et plaisanta :

    "J'ai pas descendu de pinard...".

    Tandis qu'ils mordaient dans le pain craquant, Bougras donna une claque assez vigoureuse sur l'épaule d'Olivier et lui dit :

    "Tu verras. La vie est quand même belle...".

    Ils finirent par venir à bout de cet énorme tonneau que le père Bougras empoigna solidement pour le faire pencher. Les dernières bouteilles étaient troublées par les fleurs de vin et le gérant vint indiquer à Bougras qu'il lui en faisait cadeau : en les filtrant avec du papier buvard, il obtiendrait au moins trois bouteilles de bon vin. L'après-midi fut consacré à la pose des capuchons de métal, rouges à l'extérieur, argentés à l'intérieur, au collage des étiquettes, à la mise en place sur les casiers de métal.
    Quand Bougras remonta, suivi d'Olivier, il titubait un peu. Il portait trois bouteilles pleines et une entamée sur sa poitrine. Le gérant lui offrit un coup de blanc en indiquant ironiquement "pour changer", lui tendit quelques billets, un paquet de tabac gris grosse coupe, et glissa quelques pièces dans la main d'Olivier. C'était le moment où arrivaient les premiers clients de l'apéritif du soir. Les garçons écrasaient leurs cigarettes dans les gros cendriers réclames, puis commençaient à s'empresser autour des tables en disant à l'enfant : "Circule virgule ou je t'apostrophe !".
    Ils remontèrent la rue Labat, chacun tenant deux bouteilles. Chez Bougras, avec un entonnoir et de vieux linges, ils filtrèrent le vin et le goûtèrent ensuite. Bougras fit cadeau d'une bouteille à Olivier en lui disant de ne pas la boire seul et, comme il avait besoin de sommeil, le visage rouge, il le poussa vers la porte en lui serrant la main avec vigueur.
    La tête d'Olivier tournait un peu. Il marcha à l'ombre en se demandant si l'argent qu'il avait reçu suffirait pour acheter un couteau suisse. Il pensa aussi à un cornet double de glace à la framboise. Maintenant, Jean devait être rentré du studio. Il aurait mille choses à raconter, il parlerait du film, de René Clair en casquette, sifflet en main, dirigeant les mouvements de scène, de René Lefèvre si sympathique et d'Annabella si belle, si belle ! Mais Olivier aussi aurait quelque chose à raconter, il dirait : "J'ai "bossé" avec Bougras !".
    Une inspiration soudaine le visita. Sa bouteille à la main, il descendit, vers la rue Ramey et acheta un bouquet de marguerites pour Élodie. En payant, il demanda à la fleuriste de lui donner quelques tiges de cet osier partagé par le milieu dont sont faites les panières de fleurs. Pour la confection des arcs, c'était plus spectaculaire et moins dangereux que les vieilles baleines de parapluie. Il ne manquerait plus qu'une bonne ficelle.
    Ainsi chargé, il entra dans le logement qui sentait bon la choucroute. Jean était là, en pantalon et en maillot de corps, se frottant les mains avec bonne humeur. Élodie lui cria de la cuisine qu'Olivier était un vrai voyou, qu'elle ne l'avait pas vu de la journée, que sa culotte de golf était toute sale... mais quand il lui offrit les fleurs, elle l'embrassa et sembla très touchée. Il posa bruyamment la bouteille de vin sur la table et annonça :

    "C'est du Saint-Émilion que j'ai mis en bouteilles à "L'Oriental !". Oui, j'ai "bossé" avec Bougras !".

    Plus tard, après le repas qui se terminait sur du riz au chocolat, Élodie assura :

    "On te garderait bien si on était riches...
    - Si ton oncle te recueille, tu ne seras pas mal non plus, tu sais, et même...", ajouta Jean sans poursuivre sa phrase.

    Il s'était aperçu qu'Olivier l'écoutait la tête baissée. Il toussota et alla rejoindre Élodie à la cuisine. L'enfant avait envie de pleurer, de leur dire qu'il voulait rester avec eux, qu'il serait sage, qu'il ferait n'importe quoi. Puis Jean revint et commença à effeuiller une des marguerites et ils s'amusèrent finalement tous les trois à ce jeu. Pour qu'il reste quelques fleurs au bouquet, Jean prit un jeu de cartes et dit :

    "Je vais vous apprendre à jouer à la manille".

    Et Olivier s'émerveilla de son habileté à battre les cartes. Décidément, Jean savait tout faire.

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